AAM 2025 : peut-on hiérarchiser les civilisations ?

Aller à un exercice ou une partie

Proposition de corrigé — non officielle. Concours d’élèves administrateurs des affaires maritimes, article 4.2, session 2025 : composition de culture générale, durée 5 h, coefficient 6.

Ouvrir le sujet officiel · Télécharger une copie du sujet · Retrouver les annales

Le sujet demande si l’on peut hiérarchiser les civilisations. Il ne s’agit ni de dresser un classement ni de refuser toute comparaison entre les sociétés.

Comprendre le sujet

Une civilisation désigne ici un ensemble historique de pratiques, de techniques, d’institutions et de représentations. Elle n’est pas une unité parfaitement homogène : elle change, connaît des conflits internes et échange avec d’autres sociétés. Hiérarchiser consiste à établir une supériorité globale, ce qui demande de justifier les critères et leur portée.

Problématique possible : comment comparer les réalisations et les institutions des sociétés sans transformer des différences historiques en inégalités de valeur entre les êtres humains ? Le raisonnement ci-dessous distingue un classement global, difficilement défendable, d’une évaluation argumentée de pratiques précises.

Proposition de composition

Les sociétés se comparent depuis longtemps par leurs monuments, leurs connaissances, leur puissance ou leurs formes de gouvernement. Le mot « civilisation » peut servir à décrire cette diversité, mais aussi à tracer une frontière entre ceux qui seraient avancés et ceux qui devraient être dirigés. Demander si l’on peut hiérarchiser les civilisations conduit donc à interroger à la fois la possibilité d’un classement et ses effets. La différence de puissance permet-elle de conclure à une supériorité globale ? À l’inverse, reconnaître la diversité oblige-t-il à renoncer à juger toute pratique ? Une hiérarchie générale des civilisations repose sur des critères partiels et peut légitimer la domination. Il reste toutefois possible d’évaluer des institutions au regard de principes explicités, sans nier l’égale dignité des personnes.

I. Un classement global dépend de critères contestables

Comparer suppose de choisir une mesure. La richesse produite, l’efficacité militaire ou l’étendue d’un savoir technique rendent certaines différences observables. Mais chacune renseigne un domaine précis. Une société peut disposer d’équipements puissants tout en laissant une partie de ses habitants dans la précarité. Une autre peut organiser des solidarités solides sans posséder les mêmes moyens industriels. Aucun indicateur ne rassemble à lui seul les arts, la santé, les libertés, la vie collective et les relations avec le milieu naturel.

Le classement dépend aussi du regard de celui qui l’établit. Prendre ses propres usages comme étalon conduit à appeler « retard » ce qui relève parfois d’un autre choix ou d’une adaptation à un contexte différent. Une tradition orale n’est pas simplement une écriture manquante : elle remplit des fonctions de transmission qu’il faut comprendre. Pour comparer, il faut donc examiner les finalités d’une pratique, ses conditions et ses conséquences, plutôt que mesurer sa ressemblance avec un modèle préféré.

Enfin, les civilisations ne constituent pas des blocs isolés. Les techniques, les langues et les œuvres circulent, sont traduites et transformées. Les emprunts rendent fragile l’idée d’une réussite appartenant exclusivement à un groupe. Ils empêchent également de fixer une société dans une identité éternelle : ses institutions peuvent progresser dans certains domaines, se dégrader dans d’autres ou faire l’objet de contestations internes.

II. La hiérarchie peut convertir une différence en droit de dominer

Le passage d’un avantage technique à une supériorité humaine constitue une erreur de raisonnement. Gagner un conflit ou imposer une organisation économique ne prouve aucune supériorité morale et ne retire pas aux populations dominées le droit de décider de leur vie. Pourtant, les discours de « mission civilisatrice » ont utilisé cette confusion pour présenter la conquête comme une aide. Une comparaison descriptive devient alors une justification politique.

Ces discours réduisent aussi la diversité à l’intérieur des sociétés. Ils attribuent à tous leurs membres les qualités ou les défauts prêtés à un ensemble, effaçant les désaccords, les résistances et les trajectoires individuelles. La personne est jugée sur une origine supposée plutôt que sur ses actes. À ce titre, une hiérarchie essentialisée peut nourrir l’exclusion et le racisme.

La reconnaissance de la diversité culturelle offre une autre manière d’organiser les relations : comprendre les différences, permettre leur expression et favoriser les échanges. La Déclaration de l’UNESCO de 2001 situe cette diversité dans un cadre de droits humains. Elle ne propose pas de classer les cultures et ne fait pas de leur préservation un motif autorisant une atteinte à la dignité. Déclaration de l’UNESCO.

III. Comparer des pratiques reste nécessaire, sous des critères explicites

Refuser une hiérarchie globale ne signifie pas mettre toutes les décisions sur le même plan. Il est possible d’évaluer l’accès à l’instruction, la protection contre la violence ou la liberté d’expression. Le jugement porte alors sur une institution, une action et ses effets, pas sur une prétendue essence d’un peuple. Il doit préciser ce qui est évalué et s’appuyer sur des éléments discutables publiquement.

L’égalité de dignité offre une limite commune : aucune tradition ne suffit à justifier l’asservissement d’une personne. La Déclaration universelle des droits de l’homme fournit un cadre permettant de critiquer des pratiques dans toute société, y compris la sienne. L’exigence de cohérence est décisive : un principe utilisé pour condamner autrui doit aussi servir à examiner ses propres institutions. Déclaration universelle.

Cette démarche privilégie l’amélioration et la coopération. Une société peut apprendre d’une autre sans renoncer à toute son histoire ; elle peut également transformer une pratique par la discussion de ceux qui la vivent. Les droits communs et la diversité ne sont donc pas incompatibles. Les premiers protègent les personnes, tandis que la seconde empêche d’identifier une seule manière de vivre à toute l’humanité.

Conclusion. On peut comparer des réalisations et évaluer des institutions, à condition de rendre leurs critères explicites. On ne peut en déduire un classement total et définitif des civilisations, encore moins une inégalité de dignité entre leurs membres. Une comparaison utile cherche les effets des pratiques et les possibilités d’échange ; elle ne transforme pas la puissance en droit de domination.

Ce que cette proposition évite

Le raisonnement ne confond pas civilisation, État, religion et population. Il répond aussi aux deux difficultés du sujet : l’ethnocentrisme d’un classement global et le relativisme qui empêcherait toute critique. D’autres plans sont possibles si ces distinctions restent argumentées.