Agrégation externe de philosophie 2020 : corrigé du sujet « Qu'apprenons-nous de nos affects ? »
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Proposition de correction non officielle. Le sujet de la première composition de l’agrégation externe de philosophie 2020 demande : « Qu’apprenons-nous de nos affects ? » Cette épreuve sans programme dure sept heures. Le rapport du jury confirme que les candidats ont composé sur ce sujet : 842 étaient présents à cette première épreuve.
Sujet officiel · Annales de l’agrégation
Dissertation
Je peux ignorer pourquoi une remarque m’irrite, mais je ne peux guère ignorer que j’éprouve de l’irritation. L’affect semble ainsi me donner un accès immédiat à quelque chose de moi-même. Pourtant, si je conclus aussitôt que mon interlocuteur me méprise, je peux me tromper : la même irritation pourrait venir d’une fatigue, d’une attente déçue ou d’un souvenir. L’expérience est réelle, mais l’explication que j’en donne ne l’est pas nécessairement. Qu’apprenons-nous de nos affects ? La question porte à la fois sur ce que la joie, la peur ou la colère nous font connaître et sur ce que nous pouvons apprendre à leur sujet. Ce double sens est décisif : un affect ne devient instructif que si nous examinons la manière dont il nous touche et la signification que nous lui prêtons.
Par affect, on peut entendre une modification éprouvée qui concerne notre manière de nous rapporter au monde et notre puissance d’agir. L’émotion de quelques instants, un sentiment durable et une passion insistante ne se confondent pas. Tous montrent cependant qu’un événement ou une pensée n’est pas indifférent pour celui qui les vit. Le pluriel « nos affects » oblige à considérer leur diversité et leurs rapports : la crainte peut accompagner le désir, la honte succéder à la colère, la joie naître d’une perte évitée. Enfin, le possessif nos peut désigner les affects de chacun ou ceux qu’un groupe partage. La question n’est donc pas seulement de savoir si je connais mon humeur ; elle demande jusqu’où une vie affective, personnelle et commune, peut devenir source de connaissance.
Un affect m’apprend d’abord qu’une situation compte pour moi. La peur d’une chute m’alerte sur un danger possible ; le plaisir de retrouver une personne manifeste l’importance que j’accorde à ce lien. Ces expériences ne sont pas des jugements formulés en mots, mais elles orientent l’attention. Celui qui ne ressent aucune inquiétude devant une route glissante peut traverser sans examen ; celui qui en ressent une s’arrête et regarde. L’affect fait apparaître une valeur pratique de la situation avant toute démonstration. Cette priorité ne garantit pas que le danger soit réel, mais elle explique pourquoi nous n’attendons pas toujours d’avoir raisonné pour commencer à agir.
Nos affects nous renseignent aussi sur notre rapport singulier aux choses. Deux personnes qui reçoivent la même critique peuvent éprouver l’une une curiosité, l’autre une humiliation. La différence n’établit pas que l’une a raison et l’autre tort ; elle révèle que chacune arrive avec une histoire, des attentes et des désirs. La jalousie peut faire découvrir à quelqu’un la crainte de perdre un lien qu’il prétendait tenir pour assuré. Une joie inattendue peut montrer qu’une activité longtemps négligée lui importe davantage qu’il ne le pensait. En ce sens, éprouver et comparer ses affects est un commencement de connaissance de soi. On n’accède pas seulement à une liste d’états intérieurs ; on découvre ce qui nous rend vulnérables ou nous donne de l’élan.
Cette portée cognitive demande pourtant une première réserve. L’affect est certain comme vécu, mais il ne désigne pas toujours correctement sa cause. La colère après un refus peut viser la personne qui l’a exprimé, alors que son origine tient aussi au travail déjà investi et à la peur de l’échec. Un signal d’alarme est utile parce qu’il attire l’attention ; il devient trompeur si l’on prend son interprétation spontanée pour une preuve. Descartes, dans Les Passions de l’âme, reconnaît que la volonté ne commande pas directement à la peur de disparaître. Elle peut agir indirectement en considérant les raisons, les objets et les exemples qui modifient la manière de voir le péril. Cette distinction montre pourquoi il ne suffit ni de croire toutes ses émotions ni d’ordonner qu’elles se taisent : il faut examiner ce qu’elles présentent et comment elles le présentent.
Leur diversité complique encore la lecture. La douleur physique localise parfois un problème, sans en fournir le diagnostic. L’angoisse peut au contraire n’avoir aucun objet nettement identifiable. Un sentiment durable n’est pas la simple prolongation d’une émotion instantanée : il peut organiser des choix et des souvenirs, voire rendre certains faits plus visibles que d’autres. Une passion peut donner de l’énergie à une recherche, puis fermer l’attention à tout ce qui contredit l’idée aimée. Demander ce que nous apprenons de nos affects exige donc de distinguer l’information qu’ils procurent, la manière dont ils sélectionnent cette information et les erreurs qu’ils rendent possibles. Il n’existe pas une voix affective uniforme qui dirait infailliblement la vérité.
La difficulté devient plus nette lorsque nous étudions non seulement les choses qui nous affectent, mais les affects eux-mêmes. Comment observer sa colère sans la transformer en se regardant ? La nommer peut déjà l’apaiser ; la raconter peut lui donner une cohérence rétrospective qu’elle n’avait pas. L’introspection reste utile, à condition d’accepter cette médiation. On peut comparer les circonstances d’apparition d’une peur, ses effets sur le corps, les pensées qu’elle suscite et les actions qu’elle favorise. On peut aussi confronter son récit à celui d’autres personnes, sans leur abandonner le dernier mot sur ce que l’on a vécu. Nous apprenons alors moins par une évidence intérieure pure que par un travail de description, de comparaison et de rectification.
Spinoza, dans la troisième partie de l’Éthique, distingue notamment le désir, la joie et la tristesse, et rapporte les affects aux variations de notre puissance d’agir. Cette analyse ne réduit pas la joie à un simple message disant « ceci est bon ». Elle demande de comprendre par quelles causes nous sommes conduits à éprouver telle joie ou telle tristesse, et ce que cet état nous permet de faire. Une joie née de l’approbation d’autrui peut encourager un effort ; elle peut aussi rendre dépendant de cette approbation. Une tristesse après un échec peut signaler la perte d’une possibilité ; elle peut également empêcher de voir les autres chemins ouverts. La connaissance des affects ajoute donc une enquête causale au constat du vécu.
Le mot nos élargit cette enquête. La peur d’une personne dans une foule peut se propager, être confirmée par les réactions d’autrui et se changer en certitude collective. Une célébration partagée peut donner à chacun le sentiment de faire partie d’un groupe. Ces affects communs ne sont pas la somme mécanique d’états privés : les paroles, les gestes et les attentes réciproques les alimentent. Comprendre « nos affects » peut dès lors aider à reconnaître ce que des circonstances sociales font à nos jugements. Si plusieurs personnes éprouvent de la colère devant une décision, leur émotion indique au moins qu’un intérêt ou une valeur est en jeu ; elle ne démontre pas, à elle seule, que la décision est injuste. Il faut écouter ce qu’elle rend sensible puis examiner les faits et les raisons.
Peut-on apprendre de nos affects autre chose que notre dépendance ? Nous ne choisissons pas librement d’avoir peur, ni toujours d’aimer ; l’affect semble d’abord révéler que nous sommes exposés au monde. Pourtant, connaître les circonstances d’une émotion change la manière dont elle nous conduit. Quelqu’un qui reconnaît que sa peur de parler en public tient à une expérience d’humiliation peut préparer son intervention, demander une aide et distinguer la situation présente de l’ancienne. La peur ne disparaît pas nécessairement ; elle cesse d’être un ordre aveugle. Spinoza, dans la cinquième partie de l’Éthique, soutient qu’une affection passive cesse d’être passive dans la mesure où nous en formons une idée claire et distincte. Cette proposition donne à l’apprentissage une portée pratique : mieux comprendre un affect, c’est pouvoir moins le subir.
Une telle transformation n’autorise pas à imaginer un sujet entièrement maître de lui-même. Les causes d’une passion ne sont pas toujours transparentes ; le corps, les habitudes et les relations continuent de nous affecter après que nous en avons parlé. Descartes lui-même précise qu’une passion forte ne s’éteint pas au seul commandement de la volonté. La liberté gagnée par la connaissance n’est donc pas l’absence de toute émotion. Elle est une capacité accrue à différer une réaction, à chercher d’autres explications et à choisir l’action qui répond le mieux à ce que l’on a compris. Elle peut également conduire à cultiver certains affects, comme la joie de travailler avec d’autres ou le courage devant une tâche difficile, au lieu de ne voir en eux que des obstacles à éliminer.
Ce parcours répond enfin au double sens de la question. Nous apprenons de nos affects ce qui nous touche, nous attire ou nous menace ; nous apprenons sur eux en observant leurs causes, leur durée, leurs enchaînements et leurs effets. Ces deux apprentissages se corrigent mutuellement. Sans l’expérience vécue, l’analyse perdrait ce qu’elle doit expliquer ; sans l’analyse, le vécu risquerait de se faire passer pour une connaissance complète du monde ou de soi. Qu’il s’agisse d’une colère individuelle ou d’une peur collective, l’affect ouvre une enquête plutôt qu’il ne la clôt. Il nous apprend surtout que comprendre une vie humaine oblige à penser ensemble ce que nous éprouvons, ce qui nous arrive et ce que nous pouvons en faire.