Corrigé — Agrégation externe de philosophie 2020 : explication de Platon, Le Sophiste
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Proposition de correction non officielle. Le sujet de la troisième épreuve écrite de l’agrégation externe de philosophie 2020 soumet un passage du Sophiste de Platon, de 257b à 258c, à l’explication des candidats. L’Étranger d’Élée et Théétète y cherchent comment parler du non-être sans parler d’un néant absolu. Le rapport du jury classe cette épreuve de six heures dans l’histoire de la philosophie et indique 818 candidats présents.
Sujet officiel · Annales de l’agrégation
Explication du texte
Si l’on dit qu’une chose « n’est pas grande », on semble attribuer à cette chose une absence. Mais de quoi est-elle privée ? Est-elle petite, égale, ou seulement différente de ce que l’on nomme grand ? Cette question apparemment grammaticale conduit l’Étranger du Sophiste à un problème ontologique : comment le non-être peut-il être dit et pensé ? Platon doit répondre parce que, si toute négation renvoie au néant absolument impensable, le discours faux et l’apparence dont le sophiste use deviennent eux-mêmes difficiles à concevoir. Le passage proposé ne juxtapose pas des jeux de mots. Il construit, à partir de l’usage précis de la négation, une manière de reconnaître à l’autre une réalité et de comprendre le non-être comme différence.
Le début corrige une interprétation spontanée : parler du non-être ne revient pas à parler du contraire de l’être, mais de « quelque chose d’autre ». Il faut prendre au sérieux le déplacement. Si le non-être était seulement le contraire de l’être, il serait ce qui n’est en aucune façon ; on ne pourrait même pas le désigner comme objet d’une proposition sans se contredire. L’Étranger ne prétend pas découvrir un objet mystérieux appelé « le néant ». Il cherche ce que signifie, dans un énoncé déterminé, dire qu’une chose n’est pas telle autre chose. Le non-être se comprend alors relativement à un terme dont il diffère. Ce premier pas porte sur le sens de la négation ; il ne suffit pas encore à établir que cette différence possède elle-même une réalité.
L’exemple du non-grand précise immédiatement ce sens. Si je dis qu’une chose n’est pas grande, rien ne m’autorise à conclure qu’elle est petite. Elle peut être égale à une grandeur de référence. L’Étranger choisit exactement ce troisième cas pour empêcher la confusion du non-grand avec le petit : nier un prédicat ne revient pas à affirmer le prédicat opposé. Le point n’est pas une subtilité scolaire. Il permet de penser comment plusieurs déterminations peuvent coexister sans se rabattre sur une alternative de contraires. Une chose peut ne pas être grande tout en étant quelque chose de déterminé. La réponse de Théétète approuve cette possibilité ; elle fait avancer l’enquête commune plutôt qu’elle ne signale une hésitation personnelle.
La formule sur les noms, en 257c, élargit ensuite l’exemple. Placés devant un nom, « non » et « non pas » désignent « quelque autre chose » que ce nom ou que les choses qu’il nomme. Il ne faut pas lire cette phrase comme si la seule particule non créait par magie un être nouveau. Le nom négatif reçoit un sens par rapport à un domaine de différences déjà pensable. En disant « non-beau », on vise ce qui est autre que le beau, sans imposer d’avance une propriété positive unique à tous les objets ainsi désignés. La langue révèle ici une opération de distinction ; l’argument doit encore montrer de quel être de l’autre cette opération dépend.
C’est pourquoi l’Étranger invite Théétète à considérer la nature de l’autre. Il affirme qu’elle peut être « morcelée en parties », comme la science. La comparaison mérite une lecture attentive. La science est dite une, mais elle se déploie en sciences particulières suivant les formes propres des objets qu’elles étudient. Leur pluralité n’abolit pas l’unité du savoir ; elle en articule les domaines. De même, l’autre n’est pas une masse indifférenciée de tout ce qui ne serait pas une chose donnée. Il y a de l’autre par rapport au beau, de l’autre par rapport au grand, de l’autre par rapport au juste. Chaque partie est déterminée par le terme auquel elle se rapporte. La distinction se fait entre des formes et leurs rapports, non entre une idée pure et une collection d’objets sensibles mal copiés.
Cette analogie donne au passage son articulation essentielle. Tant que l’on ne parlait que de l’expression « non-grand », on pouvait croire que l’Étranger examinait simplement une règle de langage. Dire que la nature de l’autre possède des parties revient à soutenir qu’il existe un ordre réel des différences que les noms peuvent distinguer. Lorsque Théétète appelle « non-beau » ce qui est autre que la nature du beau, il ne se contente pas d’inventer une étiquette. Il reconnaît que cette expression répond à une différence déterminée. L’Étranger peut alors demander si le non-beau est « un être déterminé et différent » : le passage du nom à la chose nommée devient explicite.
Il faut éviter un contresens sur « opposition ». Le non-beau s’oppose au beau en ce qu’il en diffère ; il n’est pas nécessairement le laid. Une chose ordinaire, sur laquelle aucun jugement de beauté n’est porté, peut ne pas être belle sans être tenue pour laide. De même, le non-grand n’est pas obligatoirement petit, et le non-juste ne se réduit pas d’emblée à l’injuste. L’Étranger ne dresse pas un catalogue de qualités inférieures. Il montre que la négation désigne une relation d’altérité, capable de se préciser suivant l’objet considéré. Les exemples successifs contrôlent la portée de l’argument : si la différence est valable pour le beau et le grand, elle ne s’arrête pas à eux.
D’où la question décisive, au début de la seconde page : le beau est-il plus une chose qui est que le non-beau ? Théétète répond non. Cette égalité ne signifie pas que le beau et le non-beau seraient identiques, ni que toute évaluation esthétique serait abolie. Elle porte sur leur statut d’être : ce qui est autre que le beau n’a pas moins de réalité du seul fait qu’on le désigne négativement. L’Étranger fait confirmer ce résultat pour le non-grand et le non-juste. La répétition donne sa solidité à la généralisation : les parties de l’autre ne sont pas moins que la nature de l’autre elle-même, puisque celle-ci appartient aux choses qui sont.
L’argument franchit alors un pas supplémentaire. Si l’on considère la partie de l’autre qui s’oppose à l’être, on obtient ce que le dialogue appelle non-être. Cette partie n’est pas le contraire absolu de l’être. Elle est « quelque chose d’autre que lui ». On pourrait s’étonner : dire que le non-être est ne réintroduit-il pas la contradiction initiale ? La distinction établie depuis le premier exemple l’empêche. Le verbe être affirme ici que la différence est une forme déterminée ; le préfixe non- indique la relation selon laquelle cette forme est autre que l’être. Les deux expressions ne visent pas le même rapport. On peut donc affirmer que le non-être est comme altérité sans prétendre qu’un néant absolu existerait comme une chose.
Le texte prend soin de faire nommer ce résultat par Théétète : c’est « le non-être, que nous cherchions à cause du sophiste ». La mention du sophiste ramène la démonstration à son enjeu. Pour comprendre comment un discours peut dire ce qui n’est pas le cas, il faut que la négation ait un sens déterminé et ne soit pas réduite à un bruit vide. L’argument du passage ne développe pas encore à lui seul toute l’analyse du faux : il rend possible la distinction entre dire quelque chose d’autre et ne rien dire du tout. Le dialogue complet du Sophiste inscrit cette recherche dans l’examen des rapports entre l’être, le mouvement, le repos, le même et l’autre. L’Étranger cherche un langage capable de respecter leurs différences et leurs communications.
L’ultime question rend visible le risque philosophique de cette solution : les interlocuteurs ont « de très loin » franchi l’interdiction de Parménide. Le texte ne transforme pas pour autant Parménide en adversaire ridicule. Il reconnaît la force de l’interdit : on ne doit pas traiter un pur rien comme s’il était un objet. Platon ose néanmoins dépasser une lecture qui empêcherait de penser la différence elle-même. Le courage demandé par l’Étranger n’est pas celui d’affirmer une absurdité ; il consiste à distinguer assez rigoureusement les sens de l’être et du non-être pour ne plus confondre altérité et néant.
La progression du passage est donc nécessaire à sa conclusion. L’exemple du non-grand dissocie négation et contraire ; l’analogie de la science donne une structure aux parties de l’autre ; les cas du non-beau et du non-juste établissent leur réalité égale à celle des termes auxquels ils s’opposent ; enfin, la partie de l’autre qui se rapporte à l’être peut recevoir le nom de non-être. Ce résultat répond au problème initial sans supprimer la difficulté qui l’a rendu nécessaire. Le non-être est, pour Platon, dans la mesure où il est une différence déterminée. Il cesse ainsi d’être l’impossible rival de l’être et devient ce qui permet d’énoncer avec sens qu’une chose n’est pas une autre.