Agrégation externe de philosophie 2020 : corrigé de « Qu'est-ce qu'une représentation réussie ? »

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Proposition de correction non officielle. Le sujet de la deuxième composition de l’agrégation externe de philosophie 2020 demande : « Qu’est-ce qu’une représentation réussie ? » La notion au programme était la représentation. Le rapport du jury précise que l’épreuve durait sept heures et que 826 candidats étaient présents.

Sujet officiel · Annales de l’agrégation

Dissertation

Un plan de métro peut sembler mal représenter une ville : il déforme les distances, redresse les lignes et supprime presque tous les bâtiments. Pourtant, si je trouve rapidement la correspondance dont j’ai besoin, je le jugerai réussi. Une photographie de la même ville peut lui ressembler davantage et m’aider beaucoup moins à me déplacer. Ce contraste invite à distinguer la ressemblance de la réussite. Mais à quoi reconnaît-on celle-ci ? Une représentation peut montrer un objet absent, formuler une théorie, figurer un personnage, ou permettre à un élu de parler pour d’autres. Les critères changent avec ces activités. Qu’est-ce donc qu’une représentation réussie ? Il faut chercher un principe d’évaluation qui tienne compte de la relation entre ce qui représente, ce qui est représenté et la fin pour laquelle cette relation est établie, sans réduire toute réussite à l’utilité immédiate.

Représenter consiste d’abord à faire tenir lieu d’autre chose à une image, un signe, une pensée ou une personne. Un portrait renvoie à quelqu’un qui peut être absent ; un graphique rend saisissable une série de mesures ; un mandataire parle au nom de ceux qui l’ont chargé d’agir. Le représentant n’est pas le représenté, mais cette différence n’est pas un défaut à supprimer. Si la peinture devenait la personne même, il n’y aurait plus de portrait. La question de la réussite apparaît précisément parce que la représentation doit conserver une distance et néanmoins établir un rapport suffisamment déterminé pour qu’on puisse la juger.

Une première réponse consiste à demander la fidélité. Le portrait qui attribue à une personne les traits d’une autre semble manquer son objet ; la carte qui place un pont sur le mauvais fleuve peut égarer. Cette exigence est sérieuse : pour apprendre ou décider, on doit pouvoir se fier à ce que l’on regarde. Mais fidélité à quoi ? Un visage change selon la lumière et l’expression ; une ville peut être décrite par son relief, ses rues ou ses habitants. Aucun support ne reproduit toutes les propriétés d’un objet. La réussite exige donc une sélection justifiée des traits pertinents, non une copie intégrale impossible.

Descartes, dans La Dioptrique, remarque que les tailles-douces faites de quelques traits d’encre peuvent représenter forêts, villes et hommes. Leur perfection dépend parfois du fait qu’elles ne ressemblent pas en tout point à ce qu’elles figurent. L’exemple est plus profond qu’une permission d’être approximatif. Le dessin réussit parce que des écarts matériels — un trait noir à la place d’une forme en volume — rendent possible une reconnaissance. Si l’on exigeait qu’une image ressemble à son objet sous tous les rapports, elle perdrait sa fonction de signe et son pouvoir de nous faire voir quelque chose par des moyens limités.

La carte donne un cas particulièrement clair. Pour marcher dans une ville, je n’ai pas besoin de l’odeur des rues ni de la couleur des façades, mais de positions et de relations utilisables. Une simplification peut donc augmenter la réussite pratique. Pourtant, une carte qui conduit vite à destination ne serait pas réussie pour un géologue si elle effaçait le relief dont il a besoin. Le critère dépend ici de la tâche : quelle information faut-il conserver, quelle transformation accepte-t-on, et comment vérifier que le lecteur saura s’en servir ? La représentation n’est pas jugée à la seule ressemblance, mais à la qualité d’un rapport entre un objet, un projet et un usage.

La réussite ne se confond cependant pas avec le simple effet produit. Une fausse image peut persuader, une théorie erronée peut faciliter provisoirement un calcul, un slogan peut rallier une foule. Dire qu’ils ont « réussi » parce qu’ils ont agi serait confondre l’efficacité avec la valeur de la représentation. Un schéma scientifique doit rendre les observations intelligibles, permettre des prévisions contrôlables et supporter la confrontation à de nouveaux cas. Si un modèle ne tient que pour les données qui ont servi à le construire, il peut être commode sans être bon. Le succès d’une représentation qui prétend à la connaissance exige une épreuve indépendante de l’adhésion qu’elle obtient.

Le domaine artistique déplace encore la difficulté. Platon, dans le livre X de La République, distingue l’objet fabriqué de sa peinture et souligne que le peintre imite une apparence sans posséder nécessairement le savoir de l’artisan. Le lit peint peut tromper un regard ; cette tromperie ne prouve pas qu’il enseigne ce qu’est un lit. Platon nous oblige ainsi à demander si la réussite d’une image se mesure à la crédulité qu’elle suscite. Mais une œuvre peut aussi rendre visible une posture, une tension ou une solitude que la simple copie d’un visage ne ferait pas sentir. Son évaluation ne se réduit ni à la vérité d’une proposition ni à la puissance d’illusion : il faut examiner ce que l’œuvre rend sensible et comment sa forme y contribue.

Au théâtre, une représentation est même un événement. Un acteur peut prononcer exactement le texte et manquer la scène s’il ne fait entendre ni le conflit ni l’adresse à son partenaire. À l’inverse, une interprétation peut s’écarter de certains gestes attendus pour mieux faire apparaître la situation dramatique. La réussite se juge alors dans la relation vivante entre un texte, une mise en scène, des acteurs et des spectateurs. Elle n’a pas pour critère unique l’identité avec une première exécution qui serait supposée parfaite. Cette pluralité de réalisations montre qu’une représentation peut être fidèle à une œuvre par la justesse d’une transformation.

La représentation d’une personne par une autre introduit une autre exigence. Un élu ou un délégué peut parler avec éloquence et obtenir un résultat, tout en trahissant ceux au nom desquels il agit. Il faut donc distinguer sa capacité à agir de la légitimité de son mandat et de la possibilité pour les représentés de lui demander des comptes. Une représentation politique réussie ne consiste pas à faire croire que la personne présente serait identique à toutes les personnes absentes. Elle organise une relation publique dans laquelle une parole peut être attribuée, contestée et révisée. Le critère n’est pas la ressemblance physique ou psychologique, mais une autorisation et un contrôle qui rendent l’action représentative recevable.

Ces exemples interdisent une formule trop rapide selon laquelle chaque domaine aurait simplement sa règle et qu’il n’y aurait plus rien à penser ensemble. La représentation suppose toujours une médiation : elle met en rapport ce qui ne peut être immédiatement présent de la même manière. Sa réussite demande que la médiation fasse apparaître quelque chose de son objet sans le remplacer abusivement. Elle doit pouvoir répondre à une double question : « Qu’est-ce qui est conservé ou rendu visible ? » et « Par quels moyens, avec quelles limites et pour quelle fin ? » Un plan, un modèle, une image et un mandat diffèrent, mais tous peuvent être critiqués lorsque leurs opérations sont cachées ou lorsque leur destinataire ne peut plus reconnaître ce qu’ils laissent de côté.

Il serait pourtant excessif d’exiger que toute représentation réussie affiche constamment sa propre construction. Quand un schéma est bien conçu, l’attention va d’abord au phénomène qu’il éclaire ; quand une scène touche juste, on peut oublier un moment la technique des acteurs. Cette discrétion fait parfois partie de la réussite. Elle devient dangereuse seulement si elle interdit ensuite l’examen : prendre un modèle pour la réalité même, une image pour la personne ou une voix élue pour le peuple entier ferme la possibilité de corriger la représentation. Une bonne médiation peut s’effacer dans son usage, mais elle doit rester reconnaissable et révisable lorsqu’on la met en question.

Nous pouvons alors répondre sans confondre tous les critères. Une représentation réussie n’est pas celle qui reproduit tout, ni celle qui produit n’importe quel effet. Elle construit une relation ajustée à ce qu’elle vise : la carte permet de s’orienter, le modèle de comprendre, l’œuvre de faire voir ou sentir, le représentant de parler et d’agir selon un mandat. Dans chaque cas, la réussite tient à la justesse des choix opérés, à l’épreuve à laquelle ils peuvent être soumis et à l’usage qu’ils rendent possible. La représentation vaut d’autant plus qu’elle ouvre un accès à son objet sans nous faire oublier qu’elle demeure une manière, située et discutable, de le présenter.