Agrégation philosophie 2021 : les choses ont-elles quelque chose en commun ? Corrigé
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Proposition de correction non officielle. Agrégation externe ordinaire, section philosophie, session 2021. Deuxième composition, durée : 7 heures. Il s’agit du concours externe ordinaire, distinct du concours externe spécial docteurs. La réponse proposée n’est ni un corrigé du jury ni le seul traitement possible.
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Introduction
Deux pierres peuvent partager une couleur, un poids ou une composition ; une pierre et un nombre semblent déjà beaucoup plus difficiles à rapprocher. Pourtant, nous les désignons tous deux comme des choses. Ce mot suppose-t-il un caractère commun de ce qu’il permet de nommer ? Le sujet peut interroger les ressemblances entre certains objets, mais sa formulation invite aussi à demander si les choses, prises dans toute leur diversité, possèdent une détermination commune. La difficulté est double : un même concept ne prouve pas qu’une propriété existe indépendamment de notre pensée, mais des ressemblances constatables ne semblent pas non plus dépendre de notre seul choix. Il faut distinguer la mise en commun opérée par le jugement, son fondement dans les objets et l’éventualité d’un caractère qui appartiendrait à toute chose.
I. Reconnaître des choses suppose de pouvoir les rapprocher
Une perception entièrement composée de singularités incomparables ne permettrait aucune reconnaissance. Dire que nous voyons de nouveau une table suppose que nous distinguions des différences compatibles avec une même désignation. La taille, la matière et la couleur peuvent varier sans que nous abandonnions le concept. Le commun rend ainsi possible une pensée qui ne recommence pas devant chaque objet comme devant un événement sans précédent.
Cette opération n’efface pas toutes les différences. Deux tables ont en commun une certaine organisation ou fonction sans être la même table. Le caractère commun est donc ce qui peut être attribué à plusieurs individus, et non un individu supplémentaire placé à côté d’eux. Confondre communauté de propriété et identité numérique ferait disparaître la pluralité qu’il s’agit précisément de penser.
Les sciences développent cette possibilité en recherchant des rapports stables. Deux phénomènes extérieurement différents peuvent relever d’une même relation quantitative ; inversement, une ressemblance visible peut dissimuler des mécanismes distincts. La mise en commun ne consiste donc pas toujours à relever un aspect immédiatement semblable. Elle peut demander une construction conceptuelle et des opérations de mesure.
Dans le livre III, chapitre 3 de l’Essai sur l’entendement humain, Locke part du contraste entre les choses particulières et les termes généraux. Donner un nom différent à chaque individu excéderait notre mémoire et ne permettrait pas la communication ordinaire. Les termes généraux répondent à cette difficulté en rassemblant plusieurs cas sous une signification commune. L’universalité du mot doit donc être expliquée ; elle ne se confond pas avec la singularité de ce qui existe. Locke, « Des termes généraux ».
L’analyse du langage ne décide cependant pas à elle seule de la réalité du commun. Elle montre comment nous pensons et désignons plusieurs choses ensemble. Reste à savoir pourquoi certains regroupements résistent à l’examen et permettent des prévisions, tandis que d’autres ne rassemblent que des objets arbitrairement choisis.
II. Une communauté de nom ne suffit pas à établir une communauté réelle
On peut réunir sous une même désignation tout ce qui se trouve aujourd’hui sur un bureau : un livre, une clé et une poussière. Ce regroupement n’est pas faux ; sa raison tient toutefois à une situation relationnelle et temporaire. Il ne révèle pas nécessairement une nature partagée. Un même prédicat peut donc établir une communauté très différente selon qu’il vise une constitution, une fonction, une position ou une simple convention.
Cette pluralité invite à préciser la question. Demander si les choses ont « quelque chose » en commun ne doit pas conduire à imaginer toujours une partie matériellement identique qui se retrouverait dans chacune. Deux démonstrations peuvent avoir la même forme sans partager un fragment spatial. Deux conduites peuvent être également justes sans posséder une matière commune. La communauté peut être un rapport, une organisation ou une règle d’attribution.
Inversement, affirmer que le commun est pensé n’autorise pas à le déclarer arbitraire. Une distinction conceptuelle peut être corrigée par l’expérience : un objet que nous classions comme métallique ne présente pas les propriétés attendues. La pensée choisit certains caractères comme pertinents, mais ce choix rencontre une résistance. La construction d’un concept n’est pas la création souveraine de son objet.
Le problème change encore si l’on cherche une propriété de toutes les choses. La matérialité ne convient que si l’on exclut d’avance les nombres, les événements psychiques ou les règles. L’extension spatiale rencontre la même difficulté. Un caractère commun apparent peut ainsi résulter d’une définition restrictive du mot « chose », et non d’un examen de la diversité annoncée.
Même la différence ne donne pas immédiatement une solution. Dire que toutes les choses diffèrent les unes des autres indique un rapport entre des termes, non une qualité positive identique présente dans chacun. Le commun ne devient pas plus éclairant parce qu’on le définit par la singularité universelle. Il faut distinguer les conditions d’un discours sur plusieurs choses et la découverte d’une propriété déterminée qu’elles partageraient toutes.
III. Penser un monde commun n’exige pas de réduire les choses à une même essence
Une réponse semble néanmoins s’imposer : toutes les choses ont en commun d’être. Cette réponse a une portée réelle, puisqu’elle exclut le néant, mais elle demande une explication. Être une personne, être un nombre ou être la couleur d’une surface ne se laisse pas nécessairement comprendre sur le modèle uniforme d’un objet posé devant nous. L’emploi commun du verbe ne garantit pas l’identité de tous ses modes d’application.
Le risque est de transformer l’être en une propriété ajoutée aux autres, comme si une chose pouvait d’abord être entièrement déterminée puis recevoir l’existence comme une couleur supplémentaire. Or, lorsque nous demandons si une chose existe, nous ne cherchons pas seulement un caractère descriptif de plus. Nous demandons si la description possède un répondant. La communauté de l’être ne saurait donc être traitée sans examen comme celle d’un trait observable.
On peut alors déplacer la recherche vers les conditions de comparaison. Pour attribuer des propriétés différentes, il faut maintenir une identité du terme considéré, distinguer ce qu’on affirme de ce qu’on nie et permettre la confrontation des jugements. Ces exigences n’ajoutent pas une substance commune à toutes les choses. Elles rendent possible un espace commun de questions, d’accords et d’objections sur ce dont nous parlons.
Cet espace ne se réduit pas à une fiction verbale. Des objets différents peuvent entrer dans des relations réelles, produire des effets et se manifester dans une expérience partageable. Mais leur appartenance à un même monde n’abolit pas la diversité de leurs manières d’être. Un événement, un support matériel et une signification peuvent être liés sans être trois exemplaires d’un même type d’objet.
Il faut ainsi articuler plusieurs réponses plutôt qu’imposer un oui uniforme. Certaines choses ont des propriétés communes déterminées ; d’autres partagent une relation ou une structure ; toutes celles dont nous discutons doivent pouvoir être identifiées comme objets d’un jugement cohérent. Aucune de ces communautés ne permet à elle seule de déduire une essence unique du tout. Le commun doit être établi au niveau où la question se pose.
Conclusion
Les choses ont quelque chose en commun lorsque des propriétés, des structures ou des relations permettent de les rapprocher avec raison. Cette communauté ne se réduit ni à l’identité matérielle ni à la seule décision de leur donner un nom. La recherche d’un caractère propre à toutes les choses rencontre cependant une difficulté plus radicale : dire qu’elles sont ne démontre pas qu’elles possèdent toutes la même nature. La pensée peut construire et éprouver un monde commun de comparaison sans faire de la diversité une apparence. La réponse exige donc de préciser chaque fois ce qui est commun, à quelles choses et selon quel mode d’attribution.