Corrigé — Agrégation externe de philosophie 2021 : Diderot, le prototype et la Nature
Aller à un exercice ou une partie
Proposition de correction non officielle. Agrégation externe ordinaire de philosophie, session 2021, troisième épreuve écrite d’histoire de la philosophie : explication d’un passage des Pensées sur l’interprétation de la nature de Diderot, pensée XII. Durée : six heures.
Lire le sujet officiel · Annales de l’agrégation
Explication du texte
Le problème : comment connaître une Nature diverse ?
Le passage part d’un constat déroutant : les organismes diffèrent à l’extrême, mais leurs parties et leurs fonctions présentent des ressemblances. Cette coexistence du même et du divers fait naître une conjecture, celle d’un « prototype » dont les êtres seraient des transformations. Diderot ne demande pas au lecteur de croire à tout prix à l’existence historique d’un premier vivant. Il soutient que l’idée d’une continuité des formes peut guider la recherche, même si sa vérité reste discutée. L’enjeu est ainsi autant épistémologique qu’ontologique : une hypothèse sur l’unité de la Nature fournit une méthode pour découvrir ce que ses formes visibles dissimulent.
La pensée XII prolonge la réflexion de Diderot sur la liaison des phénomènes naturels. Son mouvement est précis. Une première observation compare les quadrupèdes et conduit à l’hypothèse d’un prototype animal. Une seconde étend la comparaison aux frontières des règnes et porte la conjecture jusqu’à un prototype de tous les êtres. Le « mais » ouvre alors la question de la vérité de cette conjecture et affirme sa fécondité comme hypothèse. Enfin, le « car » explique le mécanisme de cette fécondité : chaque organisme laisse paraître une partie de ce qu’un autre cache. La métaphore finale de la Nature travestie rassemble cette méthode comparative.
Comment une ressemblance observée entre êtres différents peut-elle autoriser une hypothèse d’unité sans transformer cette hypothèse en savoir déjà acquis ? Diderot répond en faisant passer la conjecture du rang d’image séduisante à celui d’instrument de recherche.
Du même mécanisme aux variations entre quadrupèdes
La première phrase attribue à la Nature une variété presque illimitée de réalisations d’un « même mécanisme ». La majuscule et le verbe « se soit plu » personnifient cette activité ; ils n’obligent pas à supposer qu’une intelligence créatrice aurait conçu chaque forme selon une fin. Le texte cherche au contraire des rapports de transformation entre productions naturelles. Le « mécanisme » ne doit pas être réduit à un engrenage de pièces fixes : il désigne ici une organisation susceptible de variations. La Nature peut multiplier les individus d’un genre avant d’en produire d’autres, de sorte que la diversité s’inscrit dans un ordre.
L’exemple des quadrupèdes donne un appui à la conjecture. Il importe de lire correctement la double négation : « il n’y en a pas un qui n’ait » des fonctions et des parties semblables à celles d’un autre quadrupède signifie que tous en possèdent. Diderot accentue les parties « surtout intérieures ». L’apparence extérieure peut éloigner deux animaux ; la comparaison de leur organisation rapproche ce que la vue immédiate sépare. La ressemblance ne consiste pas à dire que tous les individus sont identiques. Elle porte sur des fonctions et des parties dont les formes et les proportions varient.
De là vient la première question rhétorique : ne serait-on pas porté à penser un « premier animal prototype » ? Le conditionnel « ne croirait-on pas » interdit de lire la proposition comme un fait établi. Un prototype serait une forme commune dont certains organes auraient été « allongés », « raccourcis », « transformés », « multipliés » ou « oblitérés ». Cette série de verbes n’est pas interchangeable. Les deux premiers modifient la dimension, le troisième la forme, le quatrième le nombre, le dernier peut rendre une partie si réduite qu’elle n’apparaît plus. Elle fournit un vocabulaire pour comparer les organismes au lieu de dresser un simple catalogue d’espèces.
L’injonction « Imaginez » met le lecteur au travail. En réunissant les doigts d’une main et en laissant la matière des ongles envelopper l’ensemble, il obtient par la pensée l’image d’un pied de cheval. Diderot ne dit pas qu’une main humaine s’est matériellement changée en sabot ni que le cheval descend de l’homme. Il montre comment une modification de parties comparables rend intelligible une différence frappante. L’imagination construit une liaison possible ; l’observation et l’enquête devront ensuite en éprouver la portée. L’exemple a donc une fonction de découverte, non de preuve anatomique définitive.
Des genres aux règnes : une continuité plus radicale
Le second « quand » élargit l’échelle. Il ne s’agit plus seulement de rapprocher des quadrupèdes, mais d’envisager les « métamorphoses successives de l’enveloppe du prototype » jusqu’aux règnes eux-mêmes. Un règne est une grande catégorie de la classification naturelle, distincte d’une espèce. L’expression « degrés insensibles » conteste l’idée de coupures absolument nettes entre catégories. Ce qui semble une frontière peut résulter d’une manière de classer des formes dont les transitions seraient continues.
Diderot se reprend sur le mot « confins ». Parler des confins de deux règnes suppose déjà une séparation ; or il précise qu’il n’y a là « aucune division réelle ». Cette parenthèse n’est pas une hésitation de style. Elle marque la difficulté de décrire avec les mots de la classification une Nature dont la continuité pourrait défaire les catégories. Les « êtres incertains, ambigus » ne sont pas des anomalies à éliminer. Parce qu’ils empruntent des formes, qualités ou fonctions à des ensembles que l’on distingue d’habitude, ils rendent sensible le passage entre ces ensembles.
La nouvelle question ne porte plus sur un prototype des seuls animaux, mais sur un « premier être prototype de tous les êtres ». Le raisonnement avance donc par extension contrôlée : ressemblance entre individus, continuité à l’intérieur d’un règne, puis continuité entre règnes. Une telle extension ne prouve pas l’existence du premier être. La reprise de « qui ne se sentirait porté à croire » souligne précisément l’attraction intellectuelle de la conjecture. Elle explique pourquoi on doit l’examiner, sans accorder à l’attrait de l’idée le statut d’une démonstration.
De la conjecture contestée à l’hypothèse féconde
Le « mais » modifie le problème. Que la conjecture soit admise comme vraie par le « docteur Baumann » — nom sous lequel Diderot désigne Maupertuis — ou rejetée comme fausse par Buffon, il faut, selon le texte, l’« embrasser comme une hypothèse ». L’alternative concernant sa vérité n’est pas déclarée indifférente. Elle est suspendue pour une raison précise : même discutée, une proposition peut orienter des observations et conduire à des expériences. Une conjecture avance une explication possible à partir des ressemblances ; une hypothèse devient un principe de recherche dont on cherche les conséquences observables.
Diderot attribue à cette hypothèse deux domaines et deux effets. Elle sert le progrès de la « physique expérimentale », qui explore les phénomènes, et de la « philosophie rationnelle », qui cherche à en comprendre les rapports. Elle peut aider à la fois à découvrir des phénomènes de l’organisation et à expliquer ceux que l’on connaît. La distinction est essentielle : la pensée d’un mécanisme commun suggère où regarder dans un organisme ; une observation nouvelle peut à son tour rendre intelligible une partie jusque-là énigmatique. L’hypothèse ne remplace donc pas l’expérience ; elle lui donne des questions.
Le « car » apporte l’argument décisif. La Nature a conservé beaucoup de ressemblance entre les parties tout en donnant beaucoup de variété aux formes. Diderot en conclut qu’elle a souvent « rendu sensible » dans un être ce qu’elle a « dérobé » dans un autre. Ici, « sensible » veut dire accessible à l’observation ; le terme n’énonce pas une thèse sur la sensibilité de la matière. Si une partie est réduite ou cachée dans un organisme, la comparaison avec un autre, où elle apparaît davantage, peut révéler une structure commune. L’alternance du visible et du caché prolonge la série initiale des transformations : allonger et multiplier font apparaître, raccourcir et oblitérer peuvent soustraire à la vue.
La métaphore finale transforme la Nature en femme qui aime à se travestir. Chaque déguisement révèle et masque à la fois ; aucun vivant ne montre « toute sa personne ». Il faut donc suivre avec assiduité les variations au lieu de demander à un organisme isolé la vérité du tout. L’image ne promet pas que la Nature soit déjà entièrement connue ni qu’un observateur puisse l’atteindre d’un seul regard. Elle donne « quelque espérance » d’une connaissance progressive. Cette réserve conserve à la recherche son caractère ouvert : la comparaison fournit une méthode, non l’assurance d’un système achevé.
Conclusion
Le texte répond au problème de l’unité et de la diversité par une double opération. La comparaison des êtres fait naître l’idée d’un mécanisme commun ; la prudence à l’égard du prototype empêche d’ériger cette idée en fait établi. La conjecture devient féconde lorsqu’elle pousse à chercher, derrière une forme cachée ici et visible ailleurs, des rapports que l’observation immédiate ne livre pas. Diderot ne remplace pas la Nature diverse par une abstraction unique : il fait de ses variations le chemin d’une enquête sur son unité. La dernière image exprime exactement ce rapport entre imagination et expérience : les déguisements promettent une découverte à celui qui observe sans cesser de comparer.
Le rapport du jury 2021 éclaire la progression du passage et ses difficultés, notamment la double négation initiale et la distinction entre conjecture et hypothèse. Cette explication demeure indépendante du jury.