Agrégation philosophie 2022 : être sensible, corrigé de composition
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Proposition de correction non officielle. Agrégation externe ordinaire, section philosophie, session 2022. Première composition, durée : 7 heures. Cette réponse développée ne prétend pas restituer les attentes particulières du jury.
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Introduction
Être sensible peut signifier éprouver le chaud et le froid, être ému par une musique ou se montrer attentif à une souffrance. Le mot désigne aussi ce qui se donne aux sens : une qualité sensible n’est pas nécessairement un sujet qui sent. L’expression du sujet invite à examiner principalement une manière d’exister, tout en interrogeant cette relation entre ce qui affecte et celui qui est affecté. La sensibilité semble nous livrer à ce qui vient du dehors ; elle rend pourtant possibles une présence au monde et une réponse à autrui. Faut-il la définir par la seule passivité, ou reconnaître en elle une puissance de discrimination et d’engagement ? Son unité est à chercher dans une disponibilité à être affecté qui ne se réduit ni à recevoir mécaniquement des impressions ni à produire librement ses objets.
I. Être sensible, c’est être exposé à ce qui ne dépend pas de sa seule pensée
Une douleur ne se déduit pas d’un raisonnement et ne disparaît pas nécessairement lorsque nous décidons de l’ignorer. Elle se donne comme une affection que nous éprouvons. Cette dimension réceptive distingue sentir de fabriquer volontairement une représentation. Même lorsque je peux détourner mon attention, quelque chose m’atteint et impose une limite à la souveraineté de mon vouloir.
La sensation ne se présente toutefois pas seulement comme un état intérieur sans objet. Sentir la chaleur d’une surface, c’est rencontrer une qualité dans une situation où le corps est engagé. La frontière entre le sujet et le monde n’est pas supprimée, mais elle cesse d’être une séparation sans contact. Être sensible signifie pouvoir être atteint par autre chose que soi.
Cette exposition comporte une vulnérabilité. Un être capable de plaisir peut aussi rencontrer une privation ; un corps capable de contact peut être blessé. La fragilité n’est donc pas nécessairement une défaillance accidentelle ajoutée à une sensibilité qui pourrait être parfaitement invulnérable. Elle appartient à une manière d’exister qui ne maîtrise pas toutes les conditions de son état.
Le mot « sensible » appliqué à un instrument ne suffit cependant pas à lui attribuer une expérience. Un capteur peut réagir à une variation sans qu’il soit établi qu’il éprouve quoi que ce soit. Il faut distinguer la modification causalement mesurable et le fait qu’il y ait, pour un être, quelque chose à sentir. La sensibilité vécue ne se définit pas uniquement par le seuil de déclenchement d’une réponse.
II. La sensibilité ne se réduit pas à subir des impressions
Si sentir était recevoir une succession de données sans les distinguer, aucune perception déterminée ne serait possible. Une mélodie ne se donne pas comme une poussière de sons indépendants : des différences et des relations y deviennent perceptibles. Sans affirmer que toute sensation suppose un jugement explicite, on doit reconnaître que notre expérience sensible comporte une organisation.
L’attention montre cette activité. Dans le bruit d’une pièce, je peux chercher la voix d’une personne et mieux distinguer ce qui restait auparavant confondu. Je ne crée pas la voix, mais je modifie ma disponibilité à la recevoir. La réceptivité n’exclut donc pas une orientation : elle peut être exercée, déplacée et instruite.
Un apprentissage transforme aussi ce que nous sommes capables de sentir. Celui qui s’exerce à reconnaître un rythme ou une nuance ne se contente pas d’ajouter un savoir abstrait à une perception demeurée identique. Il devient attentif à des différences auxquelles il ne répondait pas. La sensibilité possède une histoire ; elle n’est pas un fonds de réactions entièrement fixé avant toute expérience.
Cette formation ne rend pas toutes les perceptions équivalentes. On peut confondre un bruit et une parole, reconnaître ensuite son erreur et reprendre son écoute. La possibilité de correction interdit d’identifier le sensible à un arbitraire indiscutable. Une impression est réelle comme impression, sans que l’interprétation de son objet soit nécessairement vraie.
La sensibilité affective présente une structure comparable. Être ému ne signifie pas seulement enregistrer une intensité agréable ou pénible. Une perte m’affecte selon le sens qu’elle possède dans ma vie ; une injustice m’indigne selon ce que je reconnais comme dommage. Les affects ne se laissent donc pas isoler de toute compréhension. Ils peuvent révéler ce qui compte pour un sujet, mais aussi être réexaminés lorsqu’ils reposent sur une méprise.
III. Être sensible à autrui demande une disponibilité dont l’émotion n’est pas la seule mesure
Dans l’ordre moral, la sensibilité peut rendre une situation concrète à celui qui n’en percevait que la description générale. Une souffrance entendue et rencontrée modifie parfois l’attention : ce qui semblait abstrait devient une urgence. Cette capacité à être touché donne une force pratique à la reconnaissance d’autrui.
Elle reste néanmoins sélective. Une histoire proche peut nous émouvoir davantage qu’une souffrance plus grave mais lointaine. L’intensité de l’émotion ne constitue donc pas une mesure complète de l’importance morale. Faire de la sensibilité immédiate l’unique principe d’action exposerait les personnes les moins visibles à un oubli durable.
Il faut alors articuler affection et jugement. Le jugement peut étendre l’attention à ceux qui ne nous touchent pas spontanément, tandis que la rencontre sensible empêche les principes de devenir indifférents aux situations. Cette articulation n’exige pas de ressentir exactement ce qu’autrui ressent. Elle demande de reconnaître que son expérience ne se réduit pas à ce qu’elle produit en moi.
Une réponse attentive peut d’ailleurs être moins démonstrative qu’une émotion spectaculaire. Écouter sans interrompre, protéger une personne ou accomplir un soin régulier peuvent manifester une sensibilité qui ne se mesure pas aux larmes. Être sensible ne signifie donc pas rechercher sa propre émotion. La question devient celle de la justesse de la réponse à ce qui nous affecte.
Enfin, former sa sensibilité ne consiste ni à l’endurcir jusqu’à l’indifférence ni à la laisser envahir toute décision. Il faut pouvoir recevoir sans être entièrement emporté, discerner sans nier la qualité vécue de l’expérience. Une certaine distance peut préserver l’attention, alors que l’identification sans limite risque de substituer notre trouble à la situation de l’autre.
Conclusion
Être sensible, c’est exister dans une relation où quelque chose peut nous atteindre sans dépendre de notre seule volonté. Cette réceptivité nous rend vulnérables, mais elle ne nous condamne pas à une passivité inerte : perception, attention et apprentissage organisent notre manière d’être affectés. Dans la relation à autrui, elle devient une disponibilité à répondre, qui gagne à être instruite par le jugement. La sensibilité ne s’oppose donc pas simplement à la pensée ; elle est une manière située de rencontrer ce sur quoi la pensée et l’action devront se prononcer.