Corrigé — Agrégation externe de philosophie 2022 : Hobbes et la fonction du souverain
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Proposition de correction non officielle. Agrégation externe ordinaire de philosophie, session 2022, troisième épreuve écrite d’histoire de la philosophie : commentaire d’un passage du chapitre XXX du Léviathan de Hobbes, dans la traduction de François Tricaud légèrement remaniée par le sujet. Durée : six heures.
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Explication du texte
Le problème : que doit faire un souverain dont le pouvoir ne dépend d’aucun supérieur civil ?
Hobbes vient d’exposer, dans le Léviathan, les droits nécessaires à la souveraineté. Le passage proposé ouvre le chapitre consacré à sa fonction. Il déplace ainsi la question : un souverain peut disposer de pouvoirs très étendus et néanmoins avoir une tâche déterminée. Il doit assurer la sûreté du peuple. Mais si personne ne peut lui commander dans l’ordre civil, en quel sens peut-on dire qu’il y est obligé ? Et pourquoi le maintien de ses propres prérogatives, qui paraît servir le détenteur du pouvoir, serait-il un devoir envers ceux qui l’ont institué ?
Le texte répond en liant la fin, les moyens et les raisons de l’obéissance. La sûreté ne se limite pas à la survie ; elle rend possible une vie active dans une République durable. Pour l’assurer, le souverain doit établir de bonnes lois et instruire le peuple. Il doit aussi conserver les droits qui rendent ces actions possibles. Enfin, Hobbes montre que la loi civile ne peut suffire à justifier l’obéissance à cette loi : les citoyens doivent comprendre l’obligation naturelle de tenir leurs engagements.
Comment l’étendue des droits souverains peut-elle devenir une charge rationnellement justifiée, alors même que le souverain ne relève d’aucun tribunal civil supérieur ? L’explication suit les trois moments du texte : la fin du pouvoir et ses deux moyens, la nécessité de conserver les droits essentiels, puis l’instruction portant sur leur fondement.
La sûreté du peuple : une fin plus large que la simple conservation
La première phrase écarte une réduction de la souveraineté à la personne du monarque. Le détenteur peut être un homme ou une assemblée ; dans les deux cas, sa fonction vient de la fin pour laquelle le pouvoir lui a été confié. Cette fin est la sûreté du peuple. Le pouvoir ne se légitime donc pas par le prestige personnel du souverain. Il trouve sa raison dans la sortie de la guerre de chacun contre chacun, que Hobbes décrit plus tôt dans l’ouvrage, et dans la possibilité de faire durer la paix civile.
L’obligation qui correspond à cette fin est toutefois singulière. Le souverain n’a de comptes à rendre à aucun autre pouvoir humain, puisqu’un tel pouvoir serait alors souverain à sa place. Hobbes dit qu’il est tenu par la loi de nature et qu’il répond devant Dieu, auteur de cette loi. Il ne confère pas ainsi à une autorité ecclésiastique un droit de révoquer le souverain. La référence à Dieu et à la loi naturelle désigne un ordre d’obligation distinct de celui des lois civiles promulguées par le souverain lui-même. La raison peut connaître les préceptes de paix et de fidélité aux engagements. L’extrait ne transforme donc ni le souverain en propriétaire sans charge, ni son devoir en recours judiciaire ordinaire dont les sujets pourraient disposer contre lui.
Hobbes précise ensuite le mot sûreté. Préserver les vies est nécessaire, mais insuffisant. Les personnes doivent pouvoir obtenir, par une activité légitime, les satisfactions de la vie, pourvu que cette activité ne nuise pas à la République. Le pouvoir souverain a donc pour fin les conditions d’une existence productive et relativement libre, et non la simple absence de mort violente. L’adjectif « légitime » et la réserve relative au dommage rappellent que l’industrie de chacun se développe dans des règles communes. La paix n’est pas ici une immobilité : elle rend possibles les projets.
Cette fin ne sera pas atteinte par une sollicitude personnelle du souverain envers chaque individu. La seule exception mentionnée concerne la protection de personnes qui se plaignent d’un traitement injuste. Pour le reste, le pouvoir doit agir par des mesures générales : un enseignement officiel, donné par des leçons et par l’exemple, et la confection puis l’application de bonnes lois. Le passage de la sollicitude particulière à la règle commune est essentiel. Un souverain ne pourrait connaître ni satisfaire toutes les préférences privées ; il peut en revanche créer des conditions stables dans lesquelles chacun rapporte son cas à une loi intelligible. L’enseignement et la loi sont deux moyens coordonnés : connaître les raisons de l’ordre civil aide à le respecter ; des règles praticables donnent une réalité à ce que l’on enseigne.
Conserver les droits essentiels : la puissance comme devoir
Le texte prend ensuite pour hypothèse la perte des droits essentiels de la souveraineté, énumérés antérieurement au chapitre XVIII. Si ces moyens disparaissent, la République se dissout et les individus retombent dans la guerre. Le raisonnement n’est pas : le souverain doit rester puissant parce que tout pouvoir est bon. Il est : s’il abandonne les capacités sans lesquelles la sûreté commune ne peut être assurée, il abandonne la fin pour laquelle il a été institué. La force de la conclusion dépend donc de la relation entre moyens nécessaires et fin publique.
Le premier devoir négatif du souverain consiste à ne pas céder à d’autres ses prérogatives essentielles ni à s’en démettre. Hobbes donne des exemples qui couvrent plusieurs dimensions de l’État : le jugement suprême, la décision de guerre et de paix, l’appréciation des nécessités publiques, les impôts, les troupes, la nomination des ministres et des professeurs, l’examen des doctrines qui touchent à la paix. Cette liste peut paraître hétérogène. Elle montre pourtant que la souveraineté serait inefficace si ces capacités entraient en concurrence avec celles d’une autre instance indépendante. Comment décider de la défense sans pouvoir lever des ressources ? Comment maintenir une loi si le jugement final dépend d’un autre pouvoir ? Comment prévenir la sédition si des autorités rivales enseignent publiquement que la souveraineté est illégitime ?
Le cas des lois civiles mérite une attention particulière. Le souverain qui se reconnaîtrait assujetti à elles instituerait implicitement un juge civil capable de le contraindre. Pour Hobbes, la loi civile existe par l’autorité souveraine ; elle ne peut donc être la source de sa propre supériorité sur cette autorité. Cela n’efface pas le devoir, déjà affirmé, d’agir selon la loi de nature en vue de la sûreté du peuple. Il faut distinguer le statut civil du souverain et la fin qui oblige son action. Sans cette distinction, le texte semble dire alternativement que le souverain a tous les droits et qu’il est lié par une loi, alors que les deux propositions concernent des ordres différents.
L’inclusion des professeurs et des doctrines est également révélatrice. Le souverain ne doit pas seulement détenir des soldats et des juges. Le maintien de la République dépend de représentations partagées sur la nécessité du pouvoir commun. Hobbes n’en fait pas un simple appendice de la répression : l’enseignement figurait déjà parmi les moyens généraux de la sûreté. L’énumération prépare donc le dernier moment du texte, où l’ignorance devient un risque politique déterminant.
Instruire : fonder l’obéissance au-delà de la crainte
Le second devoir négatif consiste à ne pas laisser les gens mal connaître les raisons des droits souverains. Le lien causal est explicite : un peuple ignorant peut être égaré et résister précisément quand la République a besoin que ses pouvoirs soient exercés. Une telle résistance ne vient pas seulement d’un manque de surveillance ou d’une sanction trop faible. Elle peut venir d’une erreur sur le fondement de l’autorité. L’instruction doit donc rendre compréhensible pourquoi l’unité du pouvoir est nécessaire à la paix et comment les citoyens eux-mêmes ont intérêt à préserver les engagements qui ont permis de l’instituer.
La fin de l’extrait donne à cette instruction une nécessité logique. Une loi civile interdisant la rébellion ne suffit pas à obliger celui qui conteste la souveraineté, car c’est précisément l’autorité de toutes les lois civiles qu’il récuse. Menacer d’une peine ne résout pas davantage le problème du titre à obéir. Le raisonnement ne peut se refermer sur la loi comme si elle produisait seule son propre fondement. Hobbes renvoie alors à la loi de nature, qui oblige à respecter les engagements. Si les personnes ne comprennent pas cette obligation, le droit du souverain et la force de ses lois ne peuvent leur apparaître comme légitimes.
Cette conclusion donne à l’enseignement officiel une portée plus exigeante qu’une répétition de consignes. Le peuple doit connaître les raisons des droits essentiels. Hobbes ne promet pas qu’une leçon suffise toujours à prévenir la rébellion ni que tout individu adhère à chaque décision. Il soutient que la stabilité de l’obéissance exige une intelligence de ce qui rend le pouvoir nécessaire. La crainte d’une peine peut retenir une action ; elle n’explique pas pourquoi il convient d’accepter l’existence de celui qui peut punir. L’instruction touche ainsi à la fondation rationnelle de l’ordre civil.
Une difficulté demeure et fait la force du passage. C’est le souverain lui-même qui contrôle l’enseignement des principes de sa souveraineté. La possibilité d’une doctrine imposée ne peut être écartée d’un mot. Mais le texte oblige à analyser sa prétention exacte : si l’enseignement doit exposer les fondements et les raisons des droits, son contenu ne peut être réduit à l’annonce d’une puissance arbitraire. Le lecteur peut discuter ces raisons. Hobbes cherche à rendre intelligible l’autorité qui préserve la paix, au sein d’un système où l’absence d’un juge supérieur au souverain demeure un choix théorique assumé.
Conclusion
Le passage répond au problème de la fonction souveraine en montrant que des droits très étendus peuvent être les moyens d’une obligation. Le souverain doit assurer la sûreté du peuple, entendue comme conservation et possibilité d’une vie active. Il lui faut pour cela des lois générales, un enseignement, et les capacités de décider et d’agir sans autorité civile rivale. Sa charge ne s’achève toutefois pas dans la conservation de ces moyens. Il doit instruire les citoyens de leur fondement, car une loi qui ordonnerait d’obéir aux lois ne justifierait rien pour qui conteste déjà la souveraineté. La loi de nature et l’obligation de tenir ses engagements donnent au pouvoir une raison que la seule peur ne fournit pas. Hobbes lie ainsi, dans un même raisonnement, sûreté du peuple, intégrité de l’État et intelligence des conditions de l’obéissance.
Le rapport du jury 2022 situe l’extrait dans le chapitre XXX et souligne la place décisive de l’instruction. Cette explication est une proposition indépendante du jury.