Agrégation philosophie 2022 : l’usage des principes, corrigé

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Proposition de correction non officielle. Agrégation externe ordinaire, section philosophie, session 2022. Deuxième composition, durée : 7 heures. Le texte traite le sujet sous la forme d’une dissertation ; aucun barème ou avis du jury n’est attribué à cette proposition.

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Introduction

On reproche à certains de manquer de principes, à d’autres de les appliquer avec une rigidité aveugle. La même notion désigne alors ce qui rend une conduite intelligible et ce qui l’empêche de répondre aux circonstances. Un principe peut être une proposition première dans un raisonnement, une règle fondamentale de l’action ou une orientation de la recherche. Son usage suppose de passer de sa généralité à un objet déterminé. Comment un principe peut-il guider effectivement sans imposer partout un schéma qui dispense de penser ? La difficulté ne vient pas seulement d’un écart entre théorie et pratique : elle concerne le type de validité du principe, la reconnaissance de son domaine et la responsabilité de celui qui l’applique.

I. Les principes donnent une unité aux raisons et aux actions

Un raisonnement ne peut justifier chacune de ses propositions par une autre à l’infini sans jamais reconnaître un point de départ. Les principes rendent possible un enchaînement : ils fixent ce à partir de quoi certaines conclusions peuvent être établies. Dans un système déductif, leur rôle ne dépend pas de leur application immédiate à un cas vécu ; il consiste à déterminer les conditions de validité des inférences.

Il faut distinguer ce rôle d’une vérité tenue pour évidente sans examen. Une proposition peut être première relativement à une démonstration et demeurer discutable à un autre niveau. Présenter ses principes rend justement possible cette discussion. L’usage rigoureux ne consiste pas à cacher ce qui fonde le raisonnement, mais à expliciter ce qui est admis et ce qui en suit.

Dans l’action, un principe permet de dépasser la succession des préférences. Celui qui refuse de traiter autrui comme un simple moyen dispose d’une exigence qu’il peut opposer à un avantage momentané. La règle rend sa conduite prévisible et susceptible d’être justifiée. Sans aucune continuité de principe, chaque circonstance pourrait être invoquée pour excuser n’importe quelle décision.

Les principes ont aussi une fonction de découverte. Une exigence d’intelligibilité conduit à chercher une relation là où nous ne voyions que des faits juxtaposés. Elle n’annonce pas nécessairement d’avance quelle explication sera vraie ; elle soutient l’effort de recherche. Il faut donc distinguer un principe qui constitue une preuve et un principe qui oriente un travail. Leur usage est légitime pour des raisons différentes.

II. L’application mécanique peut trahir la validité qu’elle prétend respecter

Un principe général ne nomme pas nécessairement lui-même toutes ses conditions d’application. Une règle de répartition égale exige que l’on sache ce qui doit être distribué, à qui et selon quelle unité. Diviser également des portions peut être juste entre des personnes placées dans une même situation et manquer l’objectif lorsque leurs besoins diffèrent radicalement. Le principe ne dispense pas de qualifier le cas.

L’erreur peut venir d’une extension illégitime. Une méthode qui réussit pour un certain objet n’est pas pour autant une loi de tout ce qui existe. Un raisonnement hypothétique peut être parfaitement valide à partir de ses prémisses, sans décrire le monde réel si celles-ci ne s’y appliquent pas. Confondre cohérence interne et vérité de l’application revient à demander aux principes davantage qu’ils n’établissent.

Il existe également des conflits apparents ou réels entre règles pratiques. Protéger une personne et respecter une procédure peuvent, dans une situation urgente, sembler conduire à des actes différents. Il serait insuffisant de choisir un mot prestigieux, comme « liberté » ou « sécurité », puis de le répéter. Il faut préciser ce que chaque exigence demande effectivement et examiner si le conflit tient à leur contenu ou à une description trop sommaire du cas.

L’appel aux exceptions peut toutefois devenir aussi mécanique que la rigidité. Si chaque intérêt particulier suffit à suspendre une règle, celle-ci n’exerce plus aucune fonction critique. Celui qui affirme « en principe » pour ne jamais agir en conséquence conserve le prestige de l’engagement et en refuse la contrainte. Une exception justifiée doit pouvoir être formulée par des raisons qui dépassent la convenance de celui qui en profite.

L’abus ne réside donc pas dans l’existence des principes, mais dans le refus d’assumer le jugement qu’exige leur usage. La rigidité prétend que la règle a tout décidé ; l’opportunisme prétend que la situation interdit toute règle. Dans les deux cas, l’agent se soustrait à la nécessité de donner des raisons déterminées.

III. Un usage critique distingue fondement, domaine et manière d’application

Le premier travail consiste à identifier le statut du principe. Est-il une convention qui définit un système, une hypothèse éprouvée par ses conséquences, une condition du discours ou une obligation morale ? Il serait absurde de réviser une règle logique parce que sa conclusion nous déplaît ; il serait tout aussi déraisonnable de soustraire une hypothèse empirique à tout résultat contraire en la baptisant principe.

Il faut ensuite préciser son domaine. Une universalité bien fondée ne signifie pas que toutes les différences soient indifférentes. Elle détermine les caractères pertinents selon lesquels les cas doivent être traités. La qualification demande donc une attention au particulier : l’examen des faits fait partie de la fidélité au principe lorsqu’il permet de reconnaître ce à quoi celui-ci s’applique.

Le passage à l’action doit aussi rendre les raisons accessibles. Une personne qui décide peut exposer le principe retenu, les éléments du cas qu’elle juge pertinents et l’inférence qui conduit à sa conclusion. On peut alors discuter séparément ces différents points. Sans cette explicitation, le mot « principe » risque de devenir le nom solennel d’une préférence soustraite à la critique.

Cette démarche laisse une place à la révision sans imposer un relativisme général. L’échec d’une application peut révéler une erreur sur le cas, une mauvaise déduction ou l’insuffisance du principe lui-même. Identifier laquelle de ces dimensions est en cause évite de tout abandonner après un revers ou de conserver tout le système en accusant seulement la réalité.

L’usage des principes constitue ainsi une activité et non la consommation d’un stock de maximes. Il exige de connaître les raisons de leur validité et de poursuivre cette exigence jusqu’à l’objet concret. Le jugement ne leur fait pas concurrence : il est le travail par lequel leur portée devient déterminée et contrôlable.

Conclusion

Les principes peuvent fonder des raisonnements, orienter des recherches et donner une cohérence à l’action. Leur usage devient défectueux lorsqu’il confond ces fonctions ou traite leur généralité comme une réponse déjà faite à chaque situation. Un usage critique articule donc la justification du principe, la délimitation de son domaine et l’examen du cas. Il ne choisit ni l’abandon des règles ni leur application aveugle. Il demande de répondre de la manière dont une exigence générale devient une raison de penser ou d’agir ici.