Corrigé — Agrégation externe de philosophie 2023 : Cicéron, connaissance et devoirs de justice

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Proposition de correction non officielle. Agrégation externe ordinaire de philosophie, session 2023, troisième épreuve écrite d’histoire de la philosophie : commentaire d’un passage du livre I, chapitre XLIII, du Traité des devoirs de Cicéron, dans la traduction de S. Mercier. Durée : six heures.

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Explication du texte

Le problème : que faire lorsque deux conduites sont également honorables ?

Cicéron ouvre le passage par une difficulté plus précise que la distinction ordinaire du bien et du mal. Il peut arriver que deux actions soient toutes deux honorables, mais qu’il soit impossible de les accomplir simultanément. Faut-il poursuivre une recherche digne d’un sage ou secourir des concitoyens exposés au danger ? La connaissance figure en tête des quatre domaines de la valeur morale ; la sagesse est même nommée la vertu suprême. Pourtant, Cicéron soutient que les devoirs envers la communauté doivent avoir la priorité. Une simple opposition de la théorie à la pratique rendrait sa thèse contradictoire.

Le problème est donc celui de l’ordre des devoirs à l’intérieur de l’honnêteté, entendue ici comme valeur morale (honestas), et non comme seule sincérité. Cicéron rappelle les quatre sources de cette valeur : connaissance, communauté, grandeur d’âme et modération. Il ne révoque pas la première place de la connaissance dans la hiérarchie des vertus. Il veut montrer que cette sagesse, si on la comprend entièrement, inclut les liens entre les êtres humains et appelle une action juste. La priorité pratique de la communauté ne procède donc pas d’un mépris de la vérité.

Comment la sagesse peut-elle demeurer la vertu suprême tout en imposant, lorsqu’un choix se présente, la priorité des devoirs de justice sur la contemplation ? Le paragraphe 152 pose la nécessité de comparer des devoirs honorables. Le paragraphe 153 démontre la priorité de la communauté par une expérience de pensée et par une définition de la sagesse. Les paragraphes 154 et 155 éprouvent la thèse dans l’urgence de la vie civique et en tirent la règle de préséance.

Comparer sans dévaluer la connaissance

La référence à Panétius situe la difficulté dans une réflexion sur les devoirs. Déduire chaque devoir d’un domaine de l’honnêteté ne dit pas encore lequel choisir lorsque deux devoirs se rencontrent. On peut savoir qu’étudier et servir ses proches sont des actes moralement estimables ; ce savoir ne résout pas le conflit d’emploi du temps, de ressources ou de risques. La comparaison ne classe donc pas des personnes en « bonnes » et « mauvaises ». Elle ordonne des actions déjà reconnues comme honnêtes, dans une situation où l’on ne peut satisfaire toutes les exigences à la fois.

L’énumération des quatre domaines rend le problème aigu. La connaissance vient d’abord, puis la communauté, la grandeur d’âme et la modération. Si l’on transposait mécaniquement cet ordre aux choix, l’étude prévaudrait toujours. Cicéron refuse cette déduction hâtive. Un domaine peut occuper la première place dans l’analyse de la vertu sans que les devoirs qui en proviennent priment dans toute circonstance. Il faut examiner ce qui rend une action plus appropriée à la nature humaine et ce que la sagesse elle-même contient.

Le terme « honnêteté » ne doit pas être ramené à l’usage français courant. Il désigne la qualité morale qui rend une conduite digne d’être choisie. De même, le « devoir » n’est pas ici simplement une injonction juridique, ni une obligation conçue indépendamment de toute fin humaine. Cicéron cherche les conduites qui conviennent à une vie rationnelle et sociale. L’argument qui suit établira cette convenance, plutôt que d’invoquer une récompense ou un avantage personnel.

La communauté est déjà comprise dans la sagesse

Cicéron affirme d’abord que les devoirs issus de la communauté sont plus appropriés à la nature que ceux de la seule connaissance. L’expérience de pensée du sage solitaire donne corps à cette idée. Imaginons un homme pourvu de toutes les ressources nécessaires, libre de contempler à loisir les objets les plus dignes d’être connus, mais privé de toute rencontre humaine. Cicéron estime qu’il ne supporterait pas cette vie. L’hypothèse retire volontairement les obstacles matériels à l’étude. Si, malgré l’abondance et le savoir possible, l’existence paraît invivable, c’est que la relation à autrui n’est pas un supplément offert après satisfaction des besoins et de la curiosité : elle appartient à la constitution humaine.

Cet exemple ne prouve pas que toute étude solitaire soit condamnable. La solitude provisoire d’un chercheur diffère d’une impossibilité définitive de voir quiconque. Cicéron teste le cas limite dans lequel la contemplation serait coupée de la communauté. Le refus d’une telle vie rend plausible l’idée que le sage lui-même n’est pas un esprit détaché des autres hommes. Mais l’argument psychologique ne suffit pas encore : il faut expliquer pourquoi la sagesse, dans sa définition, requiert cette relation.

La distinction entre sophia et phronesis remplit cette fonction. La prudence désigne ici une science des choses à rechercher ou à éviter, orientée vers le choix. Cicéron ne dit pas simplement : la prudence pratique vaut mieux que la science théorique. Il maintient au contraire la première place de la sophia, science des choses divines et humaines. Or une telle science comprend la communauté et la société des dieux et des hommes. Connaître le monde humain ne consiste pas seulement à contempler des objets extérieurs ; c’est aussi comprendre les liens rationnels qui unissent les personnes. La sagesse suprême serait incomplète si elle excluait la dimension sociale de ce qu’elle prétend connaître.

La conclusion suit : si la sagesse demeure la vertu suprême et si elle inclut cette société, le devoir le plus haut, parmi ceux qui se présentent à nous, dérive de la communauté. L’ordre des devoirs n’inverse pas arbitrairement l’ordre des vertus. Il exprime ce que la première vertu exige lorsqu’elle rencontre une situation où d’autres vies dépendent de notre action. Cette transition est le cœur du passage ; la réduire à un appel à être « utile » ferait disparaître le rôle décisif de la connaissance dans la démonstration.

Cicéron ajoute que la contemplation de la nature demeurerait mutilée si elle ne débouchait sur aucun agir effectif. Il ne réclame pas qu’une théorie soit vraie seulement lorsqu’elle produit un résultat immédiat. Il refuse une séparation absolue de la science et de la conduite : une sagesse qui connaît la société du genre humain doit pouvoir prendre forme dans la sauvegarde des intérêts humains. L’« intérêt » traduit ici utilitas, comme le précise la note du sujet. Il s’agit de ce qui sert effectivement les hommes, notamment leur protection, sans transformer l’argument en calcul égoïste du profit du sage. La justice donne à l’action son orientation commune.

Le péril rend visible l’ordre des devoirs

Le paragraphe 154 éprouve l’argument dans une situation nette : un homme contemple les objets les plus élevés, puis apprend que sa patrie est en péril et qu’il peut la secourir. Le dernier élément est essentiel. Cicéron ne demande pas d’abandonner toute recherche dès qu’un mal existe quelque part ; il suppose une possibilité réelle d’aider. La question rhétorique met au défi celui qui maintiendrait ses travaux, même s’ils promettaient la connaissance des étoiles ou des dimensions de l’univers. Plus l’objet étudié est grand, plus l’interruption paraît coûteuse ; pourtant, le secours reste prioritaire. L’exemple mesure ainsi la force de la règle contre la valeur la plus haute que le texte reconnaît à l’étude.

La patrie n’est pas le seul bénéficiaire possible. Cicéron ajoute le parent ou l’ami menacé ou accusé. Le devoir de justice se décline à plusieurs échelles, de la cité aux relations proches. Il ne résulte pas seulement d’une ferveur patriotique particulière, car le raisonnement précédent visait la société du genre humain. La menace concrète révèle que la connaissance des liens humains serait vaine si elle ne conduisait jamais à les défendre. Inversement, l’action juste n’a pas pour principe une impatience hostile à la pensée : elle vient d’une sagesse qui reconnaît ce qui importe dans la vie commune.

La dernière phrase formule la règle : lorsque les devoirs fondés sur la recherche et ceux de la justice entrent effectivement en concurrence, il faut donner préséance aux seconds. Elle ne déclare pas inutile la poursuite de la connaissance en temps ordinaire. Elle répond à un conflit de devoirs et rattache le choix à l’intérêt des hommes. Le poids de la conclusion dépend de tout le parcours : sociabilité inscrite dans la nature, définition complète de la sagesse, nécessité d’un agir qui préserve autrui, puis épreuve de l’urgence.

Conclusion

Le texte part d’une question de comparaison entre actions honorables et aboutit à la priorité des devoirs de justice. Cette priorité serait mal comprise si elle revenait à rabaisser l’intelligence théorique. Cicéron conserve à la sagesse la première place, mais montre qu’elle embrasse aussi le monde des relations humaines. Un savoir qui ignorerait cette dimension ou se refuserait toujours à secourir autrui serait incomplet au regard de son propre objet. L’exemple du sage solitaire, puis celui du péril de la patrie, d’un parent ou d’un ami, rendent visible la même idée à deux niveaux : l’être humain ne s’accomplit ni ne connaît pleinement en se retranchant de la communauté. La justice prime dans le choix parce qu’elle réalise une exigence que la sagesse elle-même permet de comprendre.

Le rapport du jury 2023 souligne la tension entre l’ordre des domaines de l’honnêteté et l’ordre des devoirs. Cette explication est une proposition indépendante du jury.