Agrégation externe de philosophie 2023 : corrigé sur le commerce des corps
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Proposition de correction non officielle. La deuxième composition de l’agrégation externe ordinaire de philosophie, session 2023, avait pour sujet « Le commerce des corps ». Durée : sept heures. La dissertation proposée ici constitue une réponse argumentée à ce sujet ouvert ; elle ne représente pas le corrigé du jury.
Sujet officiel · Rapport du jury · Annales de l’agrégation
Introduction
Deux personnes se serrent la main. Un contact physique suffit à rendre possible une salutation, mais il ne la détermine pas entièrement : le même geste peut exprimer la confiance, sceller un accord ou dissimuler une hostilité. Les corps entrent en rapport, tandis que ce rapport engage des intentions, des usages et des règles. « Commerce » désigne d’abord cette fréquentation, cet échange ; son sens marchand en est une forme particulière. Quant aux « corps », le pluriel évoque à la fois les organismes que l’on touche, les forces que l’on emploie et les personnes qui éprouvent ce qui leur arrive. Le sujet ne peut donc se réduire à la question de savoir s’il est permis de vendre un corps.
Reste une difficulté. S’il n’existe de rapport entre nous qu’à travers des corps, ceux-ci semblent les agents et les conditions de tout commerce. Mais un échange peut aussi les mesurer comme des choses, les employer comme des instruments ou prétendre les posséder. Comment le commerce des corps peut-il être à la fois la condition de la relation à autrui et le lieu où cette relation menace de se défaire ? Il faut comprendre ce que les corps rendent échangeable, ce qui résiste à leur conversion en objets et la manière dont cette résistance peut orienter des relations effectivement libres.
I. Des corps en rapport : le commerce précède la transaction
Un corps n’existe pas sans relations avec d’autres corps. Il reçoit la chaleur, se nourrit, se déplace dans un milieu qui lui oppose une résistance. La plante dépend du sol et de la lumière ; l’organisme humain vit aussi d’échanges matériels continus. Si l’on appelle commerce toute relation par laquelle des corps agissent les uns sur les autres, il n’est pas un supplément facultatif à leur existence. Il décrit une condition de leur vie. Cette acception est large : la circulation de l’air dans les poumons et une conversation entre amis ne sont pas des échanges de même ordre. Elle évite pourtant de faire du corps une propriété isolée qui ne rencontrerait les autres qu’au moment d’une vente.
Les rapports humains donnent à cette dépendance une forme singulière. Dans une conversation, le sens passe par une voix, un visage, une posture ; il n’est pas d’abord un message intérieur auquel on ajouterait un emballage physique. Une personne qui baisse les yeux ou retient un geste peut modifier tout ce que son interlocuteur entend. Le corps est ici un moyen de communiquer, mais « moyen » serait insuffisant si l’on entendait par là un instrument extérieur à celui qui parle. Le tremblement d’une voix ne transmet pas simplement une émotion déjà constituée : il participe à la manière dont cette émotion se manifeste, y compris à celui qui l’éprouve.
On comprend alors le commerce des corps au sens d’une fréquentation. Apprendre à danser avec un partenaire exige d’anticiper ses mouvements sans les commander. Chacun prend appui sur les déplacements de l’autre, ajuste les siens et découvre des possibilités que son corps isolé n’aurait pas réalisées. Le rapport n’efface pas les deux personnes ; il transforme leurs gestes respectifs. Le commerce n’est donc ni la fusion de deux corps ni la somme de deux actions indépendantes. Il est un espace où chacun se règle sur une présence qui lui répond.
Cette réciprocité n’est cependant pas garantie par la proximité physique. Un médecin examine un patient qui souffre ; l’un voit un symptôme, l’autre ressent une douleur. La rencontre peut devenir un soin si la compétence de l’un s’accorde à la parole et au consentement de l’autre. Elle peut aussi réduire le malade à un cas si cette parole est écartée. La simple interaction des corps laisse donc ouverte la question de la place assignée à chacun. Passer de la relation à l’échange oblige à examiner ce que l’on donne, ce que l’on reçoit et qui peut en fixer les termes.
II. L’échange mesure les corps et risque de les rendre disponibles
Dans un échange marchand, un prix rend comparables des biens différents. Un travail payé à l’heure donne un chiffre à une durée et, indirectement, à l’activité d’un corps. Cette mesure peut rendre un échange prévisible et permettre à une personne de négocier la rémunération de son effort. Pourtant, l’heure payée ne se détache pas parfaitement de celui qui la vit. Porter une charge, rester debout toute une nuit ou répéter un geste douloureux laisse des traces que le montant du salaire ne décrit pas. Le commerce de la force de travail n’est pas littéralement une vente de la personne, mais il peut conduire à traiter son corps comme une réserve de capacités disponibles.
Il faut distinguer ici l’usage, l’échange et la propriété. Louer une prestation n’est pas acquérir le droit de disposer sans limite du corps qui l’exécute. L’exemple de l’esclavage rend la différence manifeste : celui qui prétend posséder un être humain a besoin que cet être agisse, comprenne et obéisse, tout en lui refusant la place de sujet capable de consentir ou de refuser. Le corps qu’il traite comme une chose demeure celui d’une personne, et cette contradiction ruine la réciprocité dont un véritable échange a besoin. Le commerce devient alors domination sous le nom trompeur de transaction.
Le problème n’est pourtant pas résolu en déclarant que tout contact avec une valeur économique serait indigne. Une prothèse a un prix ; la relation qu’elle rend possible à l’espace et aux autres ne se réduit pas à ce prix. Une prestation de soin rémunérée peut respecter celui qui soigne et celui qui est soigné. Inversement, un service gratuit peut être imposé par la dépendance ou la culpabilité. Le critère moral ne se trouve pas simplement dans la présence ou l’absence d’argent. Il faut demander si les personnes en relation peuvent connaître les termes de l’échange, y consentir, les contester et en sortir sans être dépossédées d’elles-mêmes.
La règle juridique française donne une borne plus précise à la logique patrimoniale : l’article 16-1 du Code civil protège le corps humain et exclut un droit patrimonial sur lui, ses éléments et ses produits. Cette règle n’interdit pas tout rapport économique autour des activités corporelles. Elle refuse qu’un corps humain soit constitué en bien appropriable. Elle exprime une différence entre évaluer une prestation et attribuer à quelqu’un un pouvoir de propriétaire sur l’existence corporelle d’autrui. Mais une interdiction ne suffit pas, à elle seule, à rendre toutes les relations égales : des dépendances économiques ou sociales peuvent encore peser sur le consentement.
On voit ainsi pourquoi le commerce des corps ne peut être jugé par la seule forme d’un contrat. Si une personne accepte une tâche dangereuse faute de toute autre ressource, la signature ne dit pas à elle seule ce qu’elle a pu choisir. Le corps révèle ici la limite d’une liberté abstraite : c’est lui qui supporte le risque, la fatigue et la blessure, tandis qu’un prix peut les dissimuler derrière une équivalence comptable. Il faut alors revenir à ce que signifie rencontrer un autre corps comme celui d’un sujet.
III. Reconnaître le corps d’autrui transforme la manière de commercer
Voir un corps comme celui d’une personne ne consiste pas à ignorer sa matérialité. Quand un patient dit que le geste du médecin lui fait mal, ce fait sensible modifie ce qu’il est permis de faire et la manière de le faire. Sa plainte ne vaut pas seulement comme une information technique sur un objet à réparer : elle s’adresse à quelqu’un qui peut répondre. Reconnaître l’autre exige de laisser son expérience compter dans la définition même du rapport. Une interaction peut alors devenir coopération au lieu d’être la simple administration d’un corps.
Une telle reconnaissance ne suppose pas l’identité des positions. Le médecin possède un savoir que le patient n’a pas ; le danseur expérimenté peut guider un débutant. La dissymétrie devient domination lorsque l’un retire à l’autre toute possibilité de reprendre l’initiative, d’exprimer une limite ou de demander une raison. Elle peut, au contraire, rendre un pouvoir à l’autre si le savoir du médecin éclaire une décision du patient ou si le guidage du danseur permet au débutant de trouver son mouvement. Ce qui importe n’est pas d’abolir toute différence de capacité, mais d’empêcher qu’elle autorise la confiscation du corps d’autrui.
Cette exigence éclaire aussi le sens de « des » dans le sujet. Les corps ne sont pas seulement les objets dont on ferait commerce : ils en sont les partenaires et les médiateurs. Une langue, une coutume ou une règle de droit rendent possibles des échanges qui les dépassent, mais elles n’agissent jamais sans des voix, des regards, des déplacements et des besoins. Le commerce humain doit dès lors être pensé à deux niveaux : il organise des biens, des services et des signes ; il institue en même temps une certaine manière pour des êtres corporels de se rendre présents ou de se soustraire les uns aux autres. Le droit de refuser un contact, de quitter un travail ou de demander un soin protège cette seconde dimension, irréductible au calcul de ce qui circule.
Le corps propre n’est donc ni un bien dont la personne serait simplement propriétaire, ni une nature sacrée qui interdirait tout échange. Il est la manière concrète dont elle peut agir, souffrir et répondre. Cette formulation permet de critiquer aussi bien l’appropriation que l’isolement. Une personne privée de relations ne préserve pas pour autant sa liberté corporelle : elle perd des occasions de parler, de recevoir de l’aide et d’exercer ses capacités. Une relation juste ne met pas les corps hors commerce ; elle règle leur commerce de façon à maintenir la possibilité de chacun d’y prendre part comme sujet.
Conclusion
Le commerce des corps commence avant le marché : vivre et agir supposent des relations matérielles, sensibles et sociales. Le marché rend certains échanges mesurables, mais la mesure ne dit jamais tout de ce qu’éprouve ou risque un corps. Dès qu’une personne est traitée comme un bien disponible, l’échange contredit la réciprocité qu’il prétend organiser. Reconnaître le corps d’autrui, c’est tenir ensemble sa réalité sensible et sa capacité de réponse. Le commerce des corps peut alors devenir une relation instituée entre sujets, à condition que chacun conserve le pouvoir de consentir, de contester et de refuser ce qui lui est fait.