Agrégation externe de philosophie 2023 : corrigé sur l’égalité

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Proposition de correction non officielle. Le sujet de la première composition de l’agrégation externe ordinaire de philosophie, session 2023, était « L’égalité ». Durée : sept heures. La dissertation ci-dessous développe une manière de traiter ce sujet ouvert ; elle ne constitue pas le corrigé du jury.

Sujet officiel · Rapport du jury · Annales de l’agrégation

Introduction

Deux candidats reçoivent la même durée d’épreuve. Cette égalité se constate en comparant deux temps. Mais si l’un d’eux ne peut lire le sujet sans aménagement, leur donner exactement les mêmes conditions matérielles ne leur donne pas nécessairement la même possibilité de composer. Le mot « égalité » ne dit donc pas encore ce qu’il faut égaliser : une règle, une ressource, une possibilité réelle ou un résultat. Il indique une relation entre des personnes ou des choses sous un certain rapport. Deux candidats différents peuvent être égaux devant une règle sans être identiques en tout.

La difficulté commence lorsqu’il faut déterminer ce rapport. Choisir de comparer les richesses plutôt que les droits politiques, les chances plutôt que les ressources, n’est jamais un simple relevé neutre. Pourtant, sans rapport commun, l’affirmation d’égalité paraît vide ; avec une mesure trop étroite, elle peut masquer l’infériorité où certains sont placés. L’égalité est-elle une propriété que l’on constate, une règle que l’on institue, ou une exigence qui oblige à transformer les conditions de comparaison ? Nous verrons qu’elle n’abolit ni les différences ni toute inégalité, mais demande de justifier ce qui peut compter comme une différence pertinente et de rendre cette justification opposable à tous.

I. L’égalité suppose une mesure commune sans effacer les différences

Dire que deux objets sont égaux exige de préciser à quel égard ils le sont. Deux surfaces peuvent avoir la même aire sans avoir la même forme. De même, deux personnes peuvent disposer du même droit de vote sans partager ni l’âge, ni la profession, ni les convictions. L’égalité n’est pas l’identité : celle-ci exclurait les différences qui rendent la comparaison possible et intéressante. Elle n’est pas non plus la seule ressemblance, car des choses très ressemblantes peuvent être inégales selon la grandeur considérée.

Une mesure commune permet donc d’énoncer une égalité déterminée. Mais elle dépend d’une décision préalable sur la qualité retenue. Si l’on partage une somme entre quatre personnes, donner à chacune un quart est une égalité arithmétique. Si la somme doit indemniser des dommages différents, cette répartition égale peut manquer sa fin. Le calcul est correct ; c’est le choix de ce qu’il fallait comparer qui devient discutable. Une quantité identique n’établit la justice que si les personnes sont dans une situation équivalente sous le rapport qui importe.

Aristote distingue, au livre V de l’Éthique à Nicomaque, l’égalité arithmétique mobilisée dans la rectification d’un tort et l’égalité proportionnelle dans certaines distributions. Cette distinction ne fournit pas à elle seule le critère du mérite : il reste à demander quelle contribution ou quel besoin doit compter et pourquoi. Une cité qui distribue les charges d’après la richesse et une autre qui les répartit d’après la citoyenneté ne reconnaissent pas la même égalité, même si chacune peut présenter une proportion rigoureuse. La mesure ne dispense pas de justifier son principe.

L’égalité a ainsi une portée critique dès qu’elle oblige à exposer le rapport sous lequel deux personnes sont traitées comme comparables. On ne peut plus invoquer une différence quelconque pour justifier une infériorité. La couleur des yeux est une différence réelle ; elle ne donne aucune raison de distribuer inégalement des droits. Inversement, une différence d’âge peut être pertinente pour certaines responsabilités. Le problème philosophique n’est pas d’abolir les différences, mais de distinguer celles qui fondent légitimement un traitement différent de celles qu’une hiérarchie s’approprie sans raison.

II. L’égalité des droits institue un rapport entre personnes libres

Cette exigence prend une force nouvelle lorsqu’elle porte sur les personnes comme sujets de droit. L’article premier de la Déclaration de 1789 affirme leur égalité en droits et n’admet les distinctions sociales que si elles se fondent sur l’utilité commune. Il ne prétend pas que chacun possède les mêmes talents, les mêmes biens ou les mêmes goûts. Il refuse qu’une naissance ou un rang privé suffise à faire d’un être humain le supérieur politique d’un autre.

Cette égalité n’est pas une simple ressemblance naturelle qu’il suffirait de constater. Elle prend corps dans des institutions : une loi générale, des recours ouverts, la possibilité de demander des raisons à l’autorité. Deux citoyens ne sont pas égaux devant la loi si la même infraction est poursuivie chez l’un et tolérée chez l’autre en raison de sa position. L’égalité demande ici une règle publique et une application contrôlable. Elle institue une relation de réciprocité : nul ne peut réclamer pour lui une immunité qu’il refuserait à ses semblables.

Mais une règle identique peut rencontrer des situations très inégales. Le droit de se présenter à une élection est formellement le même pour deux citoyens, tandis que leurs ressources, leurs réseaux et le temps dont ils disposent peuvent rendre l’exercice de ce droit très différent. Il serait faux d’en conclure que le droit commun ne compte pas : sans lui, la revendication de conditions plus justes perdrait un appui décisif. Il serait tout aussi faux de croire que son inscription suffit à produire l’égalité de fait. La difficulté consiste à comprendre le passage entre le statut égal et les pouvoirs effectifs qu’il rend possibles.

Ce passage oblige à distinguer l’égalité politique de l’égalité sociale sans les séparer. Une personne peut voter et néanmoins dépendre économiquement d’autrui au point de ne pouvoir défendre librement ses intérêts. Une autre peut jouir d’un revenu proche de celui de ses voisins mais être exclue d’un service ou d’une décision collective. Une seule statistique ne révèle pas toutes ces positions. L’égalité politique offre à chacun la capacité de contester publiquement une domination ; elle doit aussi trouver des conditions matérielles suffisantes pour que cette capacité soit réelle.

III. Des traitements différents peuvent servir une égalité justifiable

Faut-il, pour atteindre cette égalité réelle, donner toujours plus à ceux qui ont moins ? La réponse dépend encore de ce que l’on cherche à égaliser. Dans l’exemple de l’épreuve, un temps supplémentaire accordé à un candidat en situation de handicap n’a pas pour but de le favoriser dans l’évaluation de sa pensée. Il vise à neutraliser un obstacle sans rapport avec la compétence jugée. Donner le même temps à tous serait une règle simple ; aménager une condition peut mieux respecter l’égalité de l’épreuve. La différence de traitement doit toutefois être liée à un désavantage identifié et proportionnée à la fin poursuivie.

Rawls, dans Théorie de la justice, donne à cette question une structure plus large. Il exige d’abord des libertés fondamentales égales. Les inégalités sociales et économiques ne sont admissibles que si les positions sont ouvertes dans des conditions équitables et si leur organisation procure le plus grand bénéfice possible aux membres les moins avantagés, parmi les organisations compatibles avec ces exigences. Un simple avantage ne suffit pas : une autre organisation pourrait mieux servir ce groupe. Il faut donc comparer la place des moins favorisés dans les institutions envisagées, sans sacrifier les libertés fondamentales ni l’égalité équitable des chances à une amélioration de revenu.

Cette manière de raisonner transforme le choix de la mesure. Un classement des revenus moyens peut cacher une grande pauvreté ; une répartition uniforme d’une aide peut laisser intact l’obstacle qui empêche certains d’agir. Mais la recherche d’une meilleure mesure ne doit pas donner un pouvoir illimité à celui qui mesure. Qui fixe le seuil du besoin ? Qui décide qu’une différence est pertinente ? Si les personnes concernées ne peuvent discuter ces décisions, une politique menée au nom de l’égalité peut installer une nouvelle dépendance. L’exigence égalitaire doit donc s’appliquer aussi à la procédure qui définit les critères, et pas seulement à la distribution qui en résulte.

Il devient alors possible de comprendre pourquoi l’égalité peut admettre certaines différences de traitement sans se renier. L’inégalité d’une prestation, d’une contribution ou d’un aménagement n’est pas sa négation automatique. Elle doit être justifiée par un principe publiquement défendable devant ceux qu’elle touche, rapportée à une fin qui respecte leur égale dignité, puis soumise à une vérification de ses effets. Une exemption accordée à un puissant pour son confort échoue à cette épreuve ; un soutien proportionné pour rendre un droit effectivement accessible peut la réussir. Dans les deux cas, le calcul ne tranche qu’après l’examen des raisons.

Conclusion

L’égalité n’est ni l’identité des personnes ni une quantité unique à répartir partout de la même façon. Elle exige d’abord que le rapport de comparaison soit explicite. Dans la cité, elle prend la forme de droits égaux qui interdisent les hiérarchies fondées sur la naissance ou le privilège ; elle appelle ensuite l’examen des conditions dans lesquelles chacun peut exercer ces droits. Le traitement égal ne se reconnaît donc pas au seul fait que tous reçoivent la même chose. Il se reconnaît à la possibilité de justifier, devant chacun, les différences retenues et les règles qui en tirent des conséquences. L’égalité est cette exigence continue de raisons communes, jusque dans le choix de ce que nous décidons de mesurer.