Agrégation externe de philosophie 2024 : corrigé sur Agir
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Proposition de correction non officielle. Le sujet de la première composition de l’agrégation externe ordinaire de philosophie, session 2024, tenait en un mot : « Agir ». Durée : sept heures. La dissertation suivante développe une interprétation de cet intitulé ouvert ; elle ne représente pas le corrigé du jury.
Sujet officiel · Rapport du jury · Annales de l’agrégation
Introduction
Une femme entend un enfant appeler à l’aide dans une rivière. Elle se jette à l’eau et le ramène sur la rive. On dira qu’elle a agi ; pourtant, elle pourra répondre qu’elle n’a pas eu le temps de choisir. Ce mot qui paraît désigner la manifestation d’une volonté consciente s’applique donc aussi à une initiative dont la délibération fut brève ou absente. À l’inverse, un élu peut longuement annoncer qu’il va protéger une rivière sans rien changer à ce qui la pollue. Son intention est connue, ses paroles ont peut-être des effets, mais a-t-il agi en faveur de cette rivière ?
L’infinitif « agir » ne nomme ni un acte particulier ni un résultat déterminé. Il laisse ouverts l’agent, la fin, les moyens et la situation. Une substance chimique agit sur un tissu ; une personne agit pour une fin ; un poème peut agir sur ses lecteurs. Ces usages ne sont ni identiques ni entièrement étrangers. Dans chacun, quelque chose exerce une puissance et modifie un cours possible. Mais si l’on veut comprendre l’agir humain, la seule production d’un effet semble trop large, tandis que l’exigence d’une volonté maîtresse de tous ses effets paraît trop étroite. Qu’est-ce qui fait qu’un être agit, plutôt qu’il ne se contente de subir, de s’agiter ou de produire un résultat ? Nous verrons que l’agir implique une prise dans une situation qui résiste, engage un agent au-delà de son intention et n’acquiert sa portée qu’au contact d’autres actions.
I. Agir, c’est engager une puissance dans une situation
On peut être capable de soulever une pierre et ne jamais la soulever. On peut vouloir la déplacer et rester immobile. La capacité et l’intention ne sont pas encore l’agir. Celui-ci commence lorsque le corps trouve prise sur la pierre, que l’effort s’exerce et qu’un changement devient possible. Cette première approche paraît simple, mais elle rencontre aussitôt un cas difficile. Si je pousse de toutes mes forces un mur qui ne bouge pas, ai-je agi ? Aucun déplacement n’est produit, pourtant mon effort est réel. Le résultat visible n’est donc pas le seul critère : agir peut consister à tenter, à résister, à maintenir une position. Le sens de l’action dépend de la situation et de ce qu’on y cherche.
L’infinitif invite à regarder ce processus avant de compter ses produits. Une infirmière qui soigne un malade accomplit des gestes techniques, mais l’agir ne se réduit pas au nombre de gestes exécutés ni même à la guérison, qui peut ne pas dépendre d’elle. Elle observe une réaction, adapte sa conduite, explique un soin, répond à une douleur. Son activité reste orientée par une fin, mais elle ne suit pas un schéma entièrement fixé d’avance. L’action n’est pas un plan abstrait qui se déposerait intact dans la réalité ; elle est une relation au réel qui transforme le plan au fur et à mesure de sa réalisation.
Cette relation permet de distinguer, sans les séparer absolument, agir et produire. Fabriquer une table vise un objet qui subsistera après le travail. Mais l’artisan qui la fabrique doit aussi décider comment reprendre une pièce de bois qui se fend, coopérer avec d’autres et répondre de la sécurité de l’objet. L’analyse d’Aristote distingue l’activité dont la fin se trouve dans l’exercice même et celle qui vise un produit distinct. Elle aide à voir pourquoi le fait de bien délibérer ou de bien soigner ne se juge pas comme la seule fabrication d’une chose. Elle ne dispense pourtant pas d’observer que beaucoup de pratiques réelles mêlent transformation d’un matériau, rapports entre personnes et choix sur la manière de vivre ensemble. L’artisan agit en produisant ; le médecin peut produire un effet en agissant.
On ne peut donc attribuer l’agir aux seuls humains en décrétant que la nature serait pure inertie. Une plante infléchit sa croissance vers la lumière ; un animal ajuste sa fuite à un obstacle ; un médicament agit sur l’organisme. Ces usages du verbe montrent une activité efficace. Ils ne suffisent pas à établir que tous ces êtres répondent de leurs actes de la même manière qu’une personne. C’est la possibilité de donner des raisons, de modifier une fin et d’être interrogé sur ce qui fut fait qui donne à l’agir humain un relief particulier. Mais cette possibilité ne vaut pas indépendamment des conditions qui rendent l’action effectivement réalisable.
II. L’agent ne possède pas d’avance tout le sens de ce qu’il fait
Revenons à la personne qui se jette à l’eau. Si elle ne formule pas un raisonnement complet avant de plonger, on ne peut pas en conclure qu’elle n’agit pas. Elle reconnaît un appel et y répond avec les ressources du moment. Son geste est intelligible : on peut lui demander pourquoi elle a plongé, et elle peut dire qu’elle voulait sauver l’enfant. Sa réponse n’exige pas que cette phrase ait précédé consciemment chacun de ses mouvements. Une action peut manifester une orientation dans l’instant même où elle se forme. La pensée pratique n’est pas toujours un discours intérieur préalable ; elle peut se préciser en agissant.
Inversement, l’intention ne garantit pas le résultat. L’élu qui annonce une protection mais ne modifie aucune règle peut avoir voulu agir ; il n’a pas encore accompli ce qu’il promet. S’il décide finalement une mesure qui déplace la pollution ailleurs, l’effet obtenu l’oblige à réexaminer la valeur de sa décision. Agir engage à répondre non seulement de ce qu’on visait, mais de ce qui advient par notre intervention et de ce que l’on peut encore corriger. Il serait injuste d’attribuer à un agent tous les événements qui suivent son acte : une crue imprévisible peut détruire un ouvrage correctement construit. Il serait tout aussi facile de se décharger de toute conséquence au motif que seule l’intention serait nôtre. Entre la maîtrise totale et l’innocence totale se trouve le travail de la responsabilité.
L’exemple d’un marin contraint de jeter une cargaison pour sauver l’équipage, discuté par Aristote dans l’Éthique à Nicomaque, éclaire ce mélange. Le marin ne voudrait pas perdre sa marchandise en temps ordinaire ; dans la tempête, il choisit de s’en défaire. Dire qu’il a agi volontairement n’efface pas la contrainte ; dire qu’il a subi n’efface pas sa décision. C’est précisément la situation qui donne un sens à son choix. Agir ne suppose pas de disposer souverainement de toutes les options. Cela suppose parfois de choisir parmi des possibilités dégradées et de reconnaître que ce choix nous appartient néanmoins.
La liberté requise pour agir n’est donc pas la faculté de sortir de toute causalité. Elle se manifeste dans la manière d’orienter une puissance avec d’autres forces, de reprendre un geste et de faire face aux conséquences. Un malade qui apprend à marcher avec une prothèse n’abolit pas la résistance de son corps ; il invente de nouveaux appuis à partir d’elle. Une personne peut aussi accroître sa capacité d’agir grâce à l’aide d’autrui. Penser l’autonomie comme absence de dépendance rendrait ces progrès incompréhensibles. L’agir n’est pas moins réel parce qu’il naît dans une relation ; il peut au contraire s’y former.
Cette relation met pourtant en difficulté l’attribution de l’action à un seul sujet. Lorsqu’un groupe construit une digue, qui agit : chaque personne, le groupe, l’institution qui décide, celle qui finance ? La question ne se résout ni en effaçant les contributions particulières ni en inventant une volonté collective qui serait une personne de plus. Elle demande de suivre les décisions, les moyens et les effets à plusieurs échelles.
III. Agir ensemble donne une portée nouvelle aux actes singuliers
Une riveraine constate que l’eau de son quartier est polluée. Elle peut mesurer, avertir, écrire, convaincre. Aucun de ces gestes ne dépollue seul la rivière ; ils peuvent cependant rendre le problème public et permettre à d’autres d’y répondre. Dans l’espace commun, agir n’est pas simplement ajouter une force à d’autres forces. C’est intervenir dans un réseau de paroles, de règles et de décisions où le sens de chaque initiative peut être repris ou contesté. Le même relevé de pollution peut rester une note privée ou devenir une preuve discutée, selon qu’il rencontre d’autres personnes et des institutions capables d’en faire usage.
Ce caractère collectif ne supprime pas la responsabilité personnelle. La riveraine répond de l’exactitude de ses mesures ; les responsables publics répondent des choix qu’ils prennent ou diffèrent ; les entreprises répondent de leurs rejets. Mais aucun ne maîtrise seul la totalité du processus. Une décision ouvre des possibilités et rencontre des oppositions qu’elle ne pouvait prévoir en détail. L’action politique se distingue ainsi de la fabrication d’un objet achevé : elle demeure exposée à la réponse d’autrui. C’est ce qui la rend fragile et ce qui lui permet de transformer durablement une situation.
Il faut également compter les cas où s’abstenir constitue une manière d’agir. Refuser de signer un rapport inexact peut empêcher une décision nuisible, alors que, physiquement, on n’a presque rien fait. Se taire devant une injustice peut, au contraire, laisser intact un ordre que l’on avait les moyens de contester. Le silence n’est pas toujours une action : tout dépend des pouvoirs dont on dispose, de ce que les autres attendent et des effets raisonnablement prévisibles de notre conduite. Cet exemple montre que l’agir ne se lit pas directement dans la quantité de mouvement. Il se comprend par les relations de pouvoir, les alternatives accessibles et la signification que notre conduite prend pour d’autres.
Une difficulté demeure : si autrui peut redéfinir le sens de ce que je fais, suis-je encore l’auteur de mon action ? Je ne suis pas l’auteur de toutes ses interprétations, mais je ne peux pas décider seul qu’elles n’ont aucune importance. Celui qui prétend aider peut être averti que son aide humilie ou rend dépendant ; il lui appartient alors d’entendre cette réponse et de modifier sa façon de faire. L’agir mûrit par cette possibilité de correction. Il ne consiste ni dans la pure spontanéité d’un commencement ni dans l’exécution fidèle d’un programme ; il relie l’initiative à l’attention portée au monde qu’elle contribue à changer.
Conclusion
Agir ne revient pas simplement à vouloir, à bouger ou à produire un effet. C’est engager une puissance dans une situation et accepter que cette situation, ainsi que les autres agents, répondent à notre intervention. L’intention éclaire l’acte sans en épuiser le sens ; le résultat le met à l’épreuve sans le définir seul. Nous agissons lorsque nous pouvons reprendre la direction de ce que nous faisons, en donner des raisons et répondre, dans la mesure de notre pouvoir, à ses conséquences. L’infinitif du sujet désigne alors une activité toujours ouverte : une manière de commencer et de continuer parmi des forces que l’on ne possède jamais entièrement.