Agrégation externe de philosophie 2024 : corrigé sur l’imagination
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Proposition de correction non officielle. La deuxième composition de l’agrégation externe ordinaire de philosophie, session 2024, posait la question « L’imagination nous instruit-elle ? ». Durée : sept heures. La dissertation ci-dessous examine la capacité de l’imagination à former ceux qui imaginent, seuls et ensemble ; elle ne constitue pas un corrigé du jury.
Sujet officiel · Rapport du jury · Annales de l’agrégation
Introduction
Un enfant qui doit retrouver son chemin peut se représenter le carrefour avant d’y parvenir. Cette image ne lui apporte aucune nouvelle rue ; elle peut pourtant l’aider à choisir, puis à corriger son trajet lorsqu’il rencontre un obstacle. Imaginer n’est pas seulement revoir ce qui a été perçu. C’est aussi se donner une scène possible dans laquelle on essaie une conduite. Mais une scène inventée peut nous rassurer à tort : se voir déjà arrivé ne garantit pas que la route existe.
La question ne demande donc pas seulement si l’imagination produit des connaissances. Instruire signifie transmettre quelque chose à quelqu’un, mais aussi lui donner des moyens d’agir et former sa manière de juger. Le « nous » désigne chacun de ceux qui imaginent et peut aussi désigner le groupe qu’une fiction, une peur ou un projet rassemble. Or l’imagination semble libre d’inventer, tandis qu’une instruction prétend valoir au-delà d’une image privée. Comment ce qui s’écarte de l’expérience peut-il nous apprendre à mieux la comprendre et à mieux agir, sans nous placer sous l’autorité de nos propres fictions ? L’imagination nous instruit si son pouvoir d’écart devient l’occasion d’une épreuve : elle montre des possibles, rend visibles ses propres limites et transforme la manière dont nous examinons ensemble le réel.
I. L’image attire notre croyance avant de nous donner une preuve
Une personne attend une réponse importante et se représente déjà un refus. Sa crainte lui fournit le ton de la conversation, les motifs de l’autre et sa propre réaction. Elle a produit une scène cohérente ; elle n’a pas reçu d’information sur ce que l’autre dira. L’imagination peut ainsi ordonner les détails d’une expérience future en faisant passer le possible pour le probable. Son efficacité même nourrit l’erreur : plus la scène est vive, plus elle semble témoigner de quelque chose, alors qu’elle exprime peut-être surtout un désir ou une peur.
Cette confusion ne vient pas de ce que toute image serait fausse. Une photographie fidèle peut être interprétée à contresens ; une image inventée peut représenter exactement les conditions d’un problème. Il faut distinguer le statut de ce qui est représenté et la manière dont nous y donnons assentiment. Si je me souviens d’un visage, je peux ajouter sans m’en apercevoir un trait emprunté à un autre souvenir. L’erreur apparaît lorsque je traite l’ensemble de la représentation comme un témoignage sûr. L’imagination travaille avec des traces sensibles, des attentes et des associations ; elle ne garantit pas, par sa seule vivacité, l’existence de son objet.
Pourtant, constater cette limite nous instruit déjà sur nous-mêmes. Dans la sixième Méditation, Descartes distingue la figure qu’il peut concevoir comme ayant mille côtés de l’image confuse qu’il se donne lorsqu’il essaie de se la représenter. L’imagination ne permet pas alors de compter ou de vérifier les mille côtés ; l’entendement peut penser ce qu’elle ne montre pas distinctement. Ce défaut n’est pas seulement une condamnation. En éprouvant la résistance de l’image, nous apprenons à ne pas confondre la clarté d’une idée avec la netteté d’une représentation sensible. Imaginer un triangle demande au contraire un effort d’attention qui rend présente sa figure ; l’exercice révèle la manière dont notre pensée se rapporte aussi à l’étendue.
L’imagination nous donne ainsi une première instruction négative : elle nous oblige à examiner ce que nous croyons savoir par l’image. Si elle prétendait être une autorité infaillible, elle nous égarerait. Si nous la réduisions à une source d’illusions, nous manquerions l’expérience de la limite qui distingue imaginer, percevoir et concevoir. Il reste à comprendre si elle peut produire autre chose qu’une discipline de méfiance : peut-elle ouvrir une découverte ?
II. Imaginer un possible donne des moyens d’enquêter et d’agir
Avant de construire un pont, on en dessine le trajet, on imagine les forces qui s’exerceront sur lui et les usages auxquels il devra répondre. Une telle représentation ne remplace ni les calculs ni l’épreuve des matériaux. Elle permet de faire apparaître des difficultés qui ne sont pas encore présentes dans un ouvrage réel. Si le projet révèle une pente impraticable, l’erreur imaginée coûte moins qu’un chantier raté. L’imagination instruit ici au sens concret : elle nous équipe de scénarios pour choisir et vérifier. Son apport n’est pas de fournir d’avance la vérité, mais de faire varier les circonstances et de poser des questions contrôlables.
Cette fonction dépasse la préparation technique. Un médecin peut envisager plusieurs causes à un symptôme et chercher, pour chacune, ce qu’il devrait observer. Il ne diagnostique pas en laissant la fiction décider. Il se sert de possibles distincts pour organiser son examen et les éliminer ou les confirmer. Ce qui était absent de l’expérience immédiate devient une hypothèse qui oriente une recherche. L’imagination ne reçoit donc pas passivement les faits ; elle ouvre un espace où l’on peut demander ce qui suivrait d’une explication. Une fois l’épreuve accomplie, le résultat peut résister à l’hypothèse et modifier la pensée de celui qui l’avait formée. C’est en acceptant cette résistance qu’il s’instruit.
Il serait cependant trop étroit de dire que l’imagination n’instruit que lorsqu’une méthode extérieure la tient en laisse. Pour inventer une méthode, il faut déjà se représenter une opération qui n’est pas donnée. L’enfant du carrefour ne se contente pas d’appliquer une carte immuable ; il peut remarquer qu’un chemin imaginé ne correspond pas au terrain et inventer un autre repère. L’instruction porte alors sur sa capacité à se reprendre. Imaginer librement ne signifie pas multiplier au hasard les images, mais pouvoir déplacer une représentation lorsqu’elle ne répond plus à la situation.
Une fiction littéraire exerce ce pouvoir autrement qu’une hypothèse scientifique. Le lecteur d’un récit peut suivre une personne qui agit dans des conditions qu’il n’a jamais vécues. Il n’apprend pas pour autant un fait vérifié sur tous ceux qui lui ressemblent. Le récit lui rend perceptible la dépendance d’un choix à des circonstances, à des paroles et à des conséquences qu’un jugement rapide néglige. Il peut ainsi se découvrir capable d’une autre interprétation de son propre monde. La fiction instruit quand elle ouvre une enquête sur des possibilités humaines ; elle devient trompeuse si l’on en tire directement une loi générale sur des personnes réelles.
Dans ces expériences, le sujet n’est pas seulement rempli d’informations nouvelles. Il apprend une conduite : supposer, comparer, tester, rectifier. Le verbe instruire garde son sens pratique. Mais le « nous » de la question oblige encore à demander ce qu’il advient lorsque plusieurs personnes partagent la même image et s’en servent pour agir ensemble.
III. L’imagination peut former un « nous » qui se laisse instruire
Une communauté se raconte des souvenirs et se représente un avenir. Ces récits peuvent permettre à des personnes qui ne se connaissent pas de se reconnaître dans un projet commun. Ils peuvent aussi fixer une figure de l’étranger ou du danger à laquelle aucun fait particulier ne résiste plus. L’imagination collective n’est donc pas bonne parce qu’elle unit : elle peut unir dans une erreur. Elle nous instruit si elle rend les membres d’un groupe capables de mettre en question leur propre image de ce qu’ils sont et de ceux qui restent hors de leur cercle.
Considérons une ville qui imagine une place publique accessible à tous. Le dessin du projet fait voir des usages possibles : traverser, se reposer, se rencontrer. Mais si le plan est élaboré sans ceux qui se déplacent difficilement, l’image d’un espace commun masque une exclusion. L’imagination instruit alors à deux conditions liées. Il faut d’abord produire une représentation assez précise pour que ses conséquences soient discutables. Il faut ensuite la soumettre à la parole et à l’expérience d’autres personnes. Le projet change lorsque la personne en fauteuil signale une marche, lorsque l’enfant indique une circulation dangereuse, lorsque le commerçant décrit les livraisons. Le « nous » ne préexiste pas entièrement à cette délibération : il se construit en élargissant ceux qui peuvent répondre au projet.
Ce processus donne un sens plus exigeant à l’instruction par l’imagination. Une image commune n’est pas un maître auquel on obéit ; elle sert d’objet de travail où l’on éprouve nos attentes. L’art peut participer à cette formation sans recevoir une mission de leçon morale. Une œuvre qui rend étrange une habitude peut nous faire percevoir ce que notre langage quotidien rendait invisible. Elle n’édicte pas nécessairement la conduite juste ; elle met au jour une possibilité de voir et de juger autrement. Sa liberté est précieuse précisément parce qu’elle n’est pas la répétition d’une règle déjà admise.
On pourrait objecter qu’une telle instruction vient finalement du dialogue, des faits et de la raison, tandis que l’imagination ne fait que fournir des supports interchangeables. Pourtant, sans la capacité de figurer une situation absente et de varier ses issues, il n’y aurait ni projet à discuter ni hypothèse à contredire. La raison et l’expérience ne deviennent pas ses ennemies : elles sont les partenaires sans lesquels son pouvoir d’ouverture resterait indéterminé. Instruire n’est pas imposer une image achevée à des esprits passifs ; c’est rendre possible un exercice de jugement qui traverse la production, l’épreuve et la révision de nos représentations.
Conclusion
L’imagination ne nous enseigne pas des faits par la seule force de ses images. Elle peut même donner à la peur ou au désir l’apparence d’une preuve. Mais cette fragilité est instructive lorsqu’elle nous apprend à distinguer ce que nous figurons de ce que nous savons. En nous donnant des hypothèses et des fictions à éprouver, elle forme notre pouvoir de chercher et d’agir. En rendant partageables des projets, elle peut aussi former un « nous », à condition que ceux qu’elle représente puissent répondre et modifier l’image commune. L’imagination nous instruit donc moins comme une autorité qui posséderait le vrai que comme une puissance d’invention qui accepte d’être instruite à son tour.