Corrigé — Agrégation externe de philosophie 2024 : Montaigne, juger ses amis et se laisser juger

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Proposition de correction non officielle. Agrégation externe ordinaire de philosophie, session 2024 : troisième épreuve écrite d’histoire de la philosophie, commentaire d’un extrait des Essais de Montaigne, livre III, chapitre XIII, « De l’expérience ». Durée : six heures.

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Explication du texte

Problème et progression

Montaigne commence par un résultat surprenant : l’attention durable qu’il porte à sa propre vie l’a exercé à discerner les dispositions de ses amis, parfois mieux qu’ils ne les voient eux-mêmes. Pourtant, le texte refuse presque aussitôt d’enfermer un homme dans une catégorie stable. Les actions sont diverses, changeantes, parfois contradictoires ; une même action résiste à la désignation par une qualité principale. Comment un jugement sur autrui peut-il être pertinent si son objet se dérobe ainsi aux classements ? Et pourquoi l’amitié serait-elle finalement la condition qui permet de formuler ce jugement ?

La première partie du passage va de l’attention à soi à l’observation des amis. La deuxième explique pourquoi cette expérience ne se transforme pas en science des caractères rangés par genres. La dernière éprouve cette difficulté par les exemples du roi Persée et d’un autre homme, puis fait apparaître une seconde exigence : savoir recevoir le jugement qu’un ami porte sur nous. La vérité recherchée ne consiste donc pas à posséder une définition complète et définitive de chacun. Elle demande une observation patiente, une parole ajustée et une relation qui supporte la franchise.

L’expérience de soi ouvre un regard sur les amis

L’« attention » à soi n’est pas présentée comme un repli narcissique. Elle dresse Montaigne à regarder les autres : une pratique de l’observation, répétée depuis l’enfance, forme son jugement. Le verbe indique un apprentissage plutôt qu’une certitude innée. Montaigne nuance d’ailleurs sa compétence par des comparatifs : il juge « passablement », et parle de ce domaine plus heureusement, c’est-à-dire plus justement ou avec un meilleur résultat, que d’autres sujets. Il ne revendique pas une connaissance absolue de l’âme humaine. Il constate une aptitude relative, mise à l’épreuve dans ses relations.

Il lui arrive de discerner les « conditions » de ses amis, au sens de leurs dispositions, plus exactement qu’eux-mêmes. Cette supériorité ponctuelle n’est pas mystérieuse. Le regard extérieur saisit des manifestations qu’une personne habituée à elle-même néglige. Les amis étonnés par la pertinence de sa description sont ensuite avertis d’eux-mêmes. Le jugement prend déjà une forme adressée : Montaigne ne se contente pas de garder pour lui une observation. Il la communique à ceux qu’elle concerne, ce qui fera apparaître à la fin du texte le risque de les blesser.

La phrase sur l’enfance précise la méthode. Montaigne a appris à mirer sa vie dans celle d’autrui : il se regarde dans une comparaison avec les autres vies, puis se sert de cette expérience de soi pour comprendre leurs conduites. Ce va-et-vient importe davantage que l’idée d’un modèle unique de l’homme. Il laisse échapper peu de signes utiles : attitudes visibles, humeurs, discours. La série passe du comportement perceptible à une tonalité affective puis aux paroles. Elle montre que le jugement s’alimente de traces différentes, sans supposer un accès direct à l’intériorité. Les « productions » des amis donnent à lire leurs inclinations, mais ne les rendent pas transparentes une fois pour toutes.

Montaigne dit qu’il étudie ce qu’il doit fuir et ce qu’il doit suivre. L’expérience d’autrui a donc aussi une portée pratique pour sa propre conduite. Il observe sans se placer hors du monde qu’il observe : la vie des amis l’aide à éprouver ses choix. Cette réciprocité prépare la relation finale entre juger et accepter d’être jugé.

Un jugement pertinent sans classement définitif

La transition « non pour » écarte une tentation : ranger l’infinie variété des actions en genres, chapitres, classes ou régions connues. La citation de Virgile, expliquée par la note du sujet, souligne l’impossibilité de dénombrer pleinement les espèces et leurs noms. Montaigne ne nie pas que l’on puisse observer ou distinguer ; il vient d’en donner un exemple. Il refuse de transformer l’observation de personnes singulières en inventaire achevé. Le nombre des divisions possibles et la diversité des conduites excèdent la grille qui prétendrait les épuiser.

Il compare alors sa manière à celle des « savants » et des « artistes ». Dans ce contexte, les artistes renvoient aux personnes formées aux arts libéraux et à leurs méthodes de classement ; il ne s’agit pas simplement de peintres. Les savants divisent leurs représentations « par le menu », en détail. Montaigne, lui, se fie à ce que l’usage lui apprend, présente ses vues généralement et « à tâtons ». L’opposition n’établit pas que toute science serait inutile. Elle distingue un savoir qui fixe ses catégories d’un jugement dont l’objet, l’être humain concret, demande une reprise continuelle. Le mot « fantaisies » désigne ici des représentations ou idées, sans valeur de caprice artistique.

La forme de son écriture répond à cette difficulté. Il prononce sa sentence par « articles décousus », puisqu’on ne peut dire une vie « en bloc ». Le morcellement n’est pas un défaut accidentel que compenserait un système encore à venir : il épouse la manière dont les conduites apparaissent dans l’expérience. La citation de Cicéron donne un contrepoint. La sagesse peut être figurée comme un bâtiment entier, chaque pièce à sa place. Mais la stabilité de cet idéal n’autorise pas à projeter la même architecture sur des âmes « basses et communes » comme les nôtres. La comparaison fait ressortir un écart entre l’ordre d’une sagesse achevée et le caractère mêlé des existences observées.

Montaigne ajoute deux niveaux de difficulté. Relier plusieurs actions d’un homme entre elles est malaisé ; reconnaître dans une seule action une qualité dominante l’est déjà. La première difficulté vient du changement au fil du temps, la seconde du mélange à l’intérieur même d’un acte. Les actions sont « doubles » et prennent des reflets différents selon l’angle sous lequel on les examine. Ainsi, l’impossibilité du classement ne tient pas seulement à un manque d’informations que l’on pourrait un jour combler par une enquête plus longue. Elle tient à la complexité de ce qui est à juger. Un même comportement peut manifester plusieurs inclinations dont aucune ne gouverne sans reste l’ensemble.

Les exemples empêchent de traiter l’inconstance comme une exception

Le roi Persée de Macédoine est donné comme un cas tenu pour rare : son esprit passait d’un genre de vie à l’autre, au point que ni lui ni autrui ne savaient quel homme il était. Montaigne n’érige pas ce roi en curiosité psychologique. Il propose que ce que l’on remarque comme exceptionnel « convienne à peu près à tout le monde ». Le déplacement est décisif : l’instabilité que l’on attribue à un souverain singulier révèle, à une échelle moins frappante, une difficulté ordinaire de la connaissance des hommes. La formule « à peu près » garde la nuance ; elle n’efface pas les différences entre les personnes.

Un second homme, que Montaigne dit avoir connu, paraît convenir encore mieux à cette description. La série des « nulle » détaille son absence d’assiette moyenne, de cours régulier sans traverse et de faculté simple. Les variations naissent d’occasions imprévisibles. L’exemple confirme que l’inconstance n’est pas seulement la succession de rôles publics que l’on observerait chez un roi : elle peut se rencontrer dans l’expérience proche. La conclusion possible est formulée avec prudence. On pourrait feindre, c’est-à-dire imaginer comme hypothèse, qu’il cherchait à devenir célèbre par son caractère insaisissable. « Se rendre connu » désigne ici une notoriété paradoxale : il aurait cultivé son imprévisibilité pour se faire remarquer. La formule porte une ironie devant une inconstance si extrême qu’elle semble demander un effort délibéré. Montaigne ne prétend pas avoir percé l’intention du personnage ; il avance l’explication que l’on pourrait un jour imaginer devant cette impénétrabilité.

Dire franchement et savoir entendre

Les deux dernières phrases paraissent changer de sujet, mais elles répondent au début du passage. Montaigne avait décrit et averti ses amis ; il mesure maintenant ce qu’il faut pour s’entendre franchement juger. La tournure réfléchie signifie écouter un jugement porté sur soi. Même exact, ce jugement peut blesser : peu de personnes le supportent « sans morsure », c’est-à-dire sans douleur morale. La blessure touche d’abord celui qui entend le jugement. Sa susceptibilité peut ensuite compromettre la relation avec celui qui lui parle. La justesse de l’observation ne suffit donc pas à rendre possible sa communication.

Celui qui ose parler franchement à un ami accomplit un acte d’amitié parce qu’il s’expose au ressentiment ou à la froideur de son interlocuteur. La flatterie lui épargnerait ce risque, mais priverait son ami d’un regard utile. Inversement, l’ami qui accepte d’entendre n’est pas seulement un objet de connaissance ; il participe aux conditions de sa propre compréhension. L’amitié relie les deux faces du jugement que le texte a progressivement réunies : discerner les conduites d’autrui et accueillir ce qu’autrui distingue en nous. Elle ne garantit pas l’infaillibilité des descriptions. Elle rend possible une franchise qui resterait impraticable si la parole visait seulement à classer ou à humilier.

Conclusion

Montaigne montre comment une attention prolongée à soi et aux autres peut former un jugement pertinent, même quand aucune classification définitive des caractères n’est possible. Les signes de la conduite sont observables, mais chaque personne et chaque action restent mêlées et variables. L’exemple célèbre du roi Persée, puis celui d’un homme proche, empêchent de réserver l’inconstance aux cas extraordinaires. Le texte aboutit alors à un problème moral que l’analyse des signes ne résout pas seule : comment dire à quelqu’un ce que l’on a vu de lui, et comment entendre ce qu’un autre voit de nous ? La franchise amicale permet de tenir ensemble la recherche du vrai et le respect d’une relation où le jugement demeure exposé, révisable et parfois douloureux.

Le rapport du jury 2024 revient sur le vocabulaire ancien, les deux exemples finaux et la place de l’amitié. Cette explication est une proposition indépendante du jury.