Agrégation externe de philosophie 2025 : corrigé sur « Avoir de la chance »
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Proposition de correction non officielle. Le sujet de la deuxième composition de l’agrégation externe ordinaire de philosophie 2025, épreuve de sept heures sur le programme « Le hasard et la nécessité », était : « Avoir de la chance. » Il s’agit d’examiner une expression appliquée tantôt à un événement, tantôt à une existence ou à une situation sociale, sans réduire le problème à un jeu de hasard.
Sujet officiel · Rapport du jury · Annales de l’agrégation
Introduction
Une personne quitte son domicile quelques minutes plus tard que prévu et échappe à un accident : elle dira qu’elle a eu de la chance. Une autre, née dans un pays en paix et disposant de soins, dira parfois qu’elle a de la chance, sans pouvoir désigner un instant unique où cette chance serait survenue. Dans le premier cas, une circonstance imprévue a favorablement modifié le cours d’une action ; dans le second, une condition durable est reconnue comme favorable par comparaison avec d’autres vies possibles. L’expression est assez souple pour recevoir ces deux usages, mais elle pose dans les deux cas une difficulté : ce qui est dit « chance » ne semble pas être quelque chose que l’on possède ou que l’on produit à volonté.
Le hasard nomme ce qui échappe à une intention ou à une prévision déterminée. La chance en retient l’aspect favorable pour quelqu’un. Elle suppose ainsi une rencontre entre des événements et des intérêts, un point de vue capable de juger ce qui lui arrive. Pourtant, ce jugement peut être trompeur. On peut appeler chance le résultat d’un travail dont on ignore les conditions, ou prendre pour un don du sort des avantages que des institutions distribuent inégalement. Inversement, une issue obtenue par l’effort peut dépendre d’une circonstance que l’agent ne contrôlait pas. Comment attribuer justement la chance dans une vie faite à la fois d’actions, de causes indépendantes et de conditions reçues ?
Il faut d’abord comprendre pourquoi l’expression a un sens lorsque l’événement favorable échappe au projet d’un agent. Mais l’extension de cette expression à une vie entière oblige à distinguer chance, mérite et distribution sociale des possibilités. Reste enfin à déterminer comment reconnaître la part de contingence dans nos actes sans renoncer à agir ni supposer qu’une puissance mystérieuse distribue les heureux résultats.
L’événement favorable rencontre une intention qu’il ne visait pas
En allant à un entretien, une candidate trouve un train supplémentaire qui lui permet d’arriver malgré une panne sur sa ligne habituelle. Elle a de la chance parce que l’existence de ce train ne résulte pas de son intention et que cette circonstance sert précisément son projet. Le même train n’a rien d’heureux pour une personne qui ne cherche pas à se rendre à l’entretien. Le jugement de chance ne désigne donc pas une propriété isolée de l’événement. Il relie un fait à une fin particulière : arriver à l’heure. Une issue peut être chanceuse pour l’un et indifférente, voire malheureuse, pour l’autre.
Dans la Physique, Aristote permet de préciser la rencontre de deux séries d’actions. Quelqu’un se rend au marché pour acheter un bien ; il y trouve par hasard une personne qui lui devait de l’argent et recouvre sa créance. Le déplacement a une raison propre, et la présence du débiteur a les siennes. Leur coïncidence produit un résultat qui aurait pu être recherché, mais ne l’a pas été par ce déplacement. Il serait donc erroné de nier toute causalité : chacun des deux parcours a des causes. Ce qui est fortuit, c’est leur concours relativement à la fin de l’agent. La chance se comprend ici comme une causalité accidentelle favorable, non comme l’absence générale de causes.
Cette analyse évite un faux conflit entre chance et nécessité. Même si l’on pouvait reconstruire après coup toutes les causes de la présence du train ou du débiteur, il resterait vrai que l’agent n’avait pas organisé leur rencontre pour atteindre sa fin. Être explicable après coup n’est pas être prévu ni voulu par celui qui agit. Dans un monde où chaque événement aurait des causes déterminées, un résultat peut encore être fortuit du point de vue d’un projet : les chaînes causales se rejoignent sans que leur réunion ait été une partie de ce projet. Le sens de l’expression dépend donc du rapport entre l’action et ce qui vient l’aider, et non de l’obligation de postuler une rupture dans l’ordre naturel.
Mais on ne sait pas toujours au moment même si l’on a eu de la chance. La panne qui fait manquer un entretien peut permettre une rencontre plus heureuse ; le train supplémentaire peut conduire à un poste qui se révélera éprouvant. Le jugement prend place dans un horizon temporel et affectif : il sélectionne une conséquence tenue pour bonne. On peut légitimement dire que l’on a eu de la chance à l’égard d’une fin déterminée, même si l’on ignore toutes les conséquences ultérieures. La prudence demande de ne pas transformer ce jugement local en certitude sur le sens de toute une vie.
Cette première approche laisse pourtant de côté l’usage le plus grave de l’expression. Il existe des personnes dont les conditions de départ rendent certaines fins accessibles et d’autres dont les efforts rencontrent des obstacles réguliers. Leur « chance » ne se laisse pas décrire comme une rencontre ponctuelle sur la route du marché. Il faut examiner ce que l’on reçoit avant même de pouvoir formuler un projet.
Avoir de la chance dans sa condition : le mérite à l’épreuve
On peut avoir la chance d’être né dans une famille capable de soutenir des études, de disposer d’un corps en bonne santé ou de vivre dans une période sans guerre. Ces circonstances n’arrivent pas toutes comme des coups de théâtre ; elles façonnent l’espace des possibilités ordinaires. Thomas Nagel appelle « chance constitutive » la part des conditions reçues qui contribue à faire de nous les personnes que nous sommes. Le constat est difficile : ce que nous tenons pour notre propre caractère, notre confiance ou notre aisance dépend parfois d’un ensemble de circonstances que nous n’avons pas choisies. Dire « j’ai de la chance » peut alors exprimer la reconnaissance de ces conditions, et non la croyance en un tirage au sort visible.
Cette reconnaissance ne supprime pas l’action. Deux personnes bénéficiant d’un même appui n’en font pas nécessairement le même usage ; un travail accompli mérite d’être décrit comme travail. Mais une réussite ne prouve pas que toutes les conditions qui l’ont rendue possible aient été produites par son auteur. À l’inverse, un échec n’établit pas que son auteur manquait de volonté. Une évaluation juste doit distinguer ce qui relève des choix, de l’effort, des circonstances et de la possibilité même d’agir. Si elle attribue tout à la chance, elle efface la responsabilité ; si elle attribue tout au mérite, elle transforme les avantages reçus en titre moral supérieur.
Le problème devient politique lorsque la chance désigne une position sociale. Une personne peut sembler avoir « rencontré par chance » les bonnes relations professionnelles, alors que certaines rencontres sont préparées par des réseaux familiaux, des lieux d’étude et des habitudes de recrutement. La formule risque d’effacer des mécanismes dont on peut pourtant analyser la régularité. Nommer loterie sociale la distribution initiale des ressources attire l’attention sur le fait que personne ne choisit sa famille de naissance ; cela ne signifie pas que la société fonctionne littéralement comme une loterie équitable. Les positions sont aussi produites et entretenues par des décisions collectives. Une politique peut modifier l’accès à l’école, aux soins ou aux transports ; elle n’est pas condamnée à admirer la bonne fortune des uns et à déplorer celle des autres.
Cependant, même des institutions plus justes ne supprimeraient pas toute chance. Une maladie imprévisible, une rencontre affective, le résultat d’un projet partagé dépendront encore de circonstances que personne ne maîtrise entièrement. La « fortune morale » dont Bernard Williams et Nagel discutent tient notamment au fait qu’une action choisie reçoit parfois, de facteurs hors du contrôle de son auteur, des conséquences qui changent notre jugement sur elle. Un conducteur imprudent peut arriver sans incident ; un autre, commettant la même faute, blesse quelqu’un. La responsabilité de la faute ne disparaît pas dans le premier cas, mais le second doit aussi répondre d’un dommage réel. La chance ne remplace donc pas l’analyse morale : elle la complique en obligeant à distinguer la qualité de l’acte et la contingence de son issue.
Ce constat pourrait conduire au découragement. À quoi bon délibérer si le résultat de nos efforts dépend de circonstances et d’institutions qui nous échappent ? Une telle conclusion accorderait pourtant à la chance un pouvoir qu’elle n’a pas : celui de décider à elle seule de tout ce qui arrive. Il reste à comprendre comment l’action travaille avec l’incertain.
Agir sans posséder la chance
Une personne qui prépare un examen ne peut garantir ni le sujet tiré ni son état de santé le jour de l’épreuve. Elle peut néanmoins étudier, se reposer, prévoir un trajet de secours. Ces actes ne commandent pas le hasard ; ils modifient la manière dont elle pourra accueillir certaines circonstances. De même, la joueuse qui connaît les probabilités d’un jeu ne sait pas quel numéro sortira, mais peut mesurer le risque d’une mise. Avoir des chances de gagner est une propriété d’une situation modélisée ; avoir eu de la chance est un jugement sur une issue favorable à quelqu’un. La première expression peut aider à décider avant l’événement ; la seconde se dit après. Les confondre ferait croire que le calcul des probabilités explique à lui seul pourquoi telle personne a obtenu tel résultat.
Cette distinction donne un sens précis à la prudence. On peut réduire un risque sans obtenir la certitude, diversifier ses moyens sans fabriquer une destinée favorable. Machiavel, dans le chapitre XXV du Prince, rapporte la fortuna aux variations que l’action politique ne gouverne pas entièrement, mais il ne conseille pas de s’y abandonner. Une conduite peut être plus ou moins capable de répondre aux circonstances, et une même manière d’agir peut réussir dans un temps puis échouer dans un autre. L’habileté consiste moins à « posséder » la chance qu’à comprendre où l’on peut agir, préparer des possibilités et reconnaître quand la situation a changé.
L’expression « avoir de la chance » garde donc son usage, pourvu qu’on n’en fasse pas une explication magique. Elle signale une heureuse dépendance envers ce que l’on n’a pas entièrement voulu ou mérité. Une personne peut éprouver de la gratitude d’avoir échappé à un accident sans imaginer qu’une force l’a choisie ; elle peut reconnaître un avantage reçu sans réduire ses accomplissements à une faveur extérieure. Cette gratitude peut même devenir une raison d’action : rendre des conditions favorables moins exclusives, aider ceux dont la possibilité de réussir dépend d’un soutien aujourd’hui absent. La reconnaissance de la chance n’impose ni passivité individuelle ni indifférence politique.
Il faut enfin accepter que la valeur d’un événement ne soit pas toujours fixée au moment où il survient. La chance se dit depuis une histoire en cours, avec des fins qui se déplacent. Cela n’interdit pas les jugements locaux : avoir évité une blessure est bien un bien pour celui qui la redoutait. Cela interdit de transformer un épisode heureux en verdict global sur la valeur d’une vie ou sur la justice du monde. L’expression est juste lorsqu’elle reste attentive à ce qu’elle compare, à la personne pour qui le résultat compte et aux causes qu’elle ne doit pas masquer.
Conclusion
Avoir de la chance, c’est se trouver favorisé par une circonstance ou une condition que l’on n’a pas entièrement produite et dont la valeur se mesure à une vie humaine. Le hasard d’une rencontre, les ressources reçues à la naissance et l’issue contingente d’une action ne relèvent pas d’une même scène, mais ils interrogent tous la limite de notre maîtrise. Cette limite n’ôte ni leur réalité aux causes ni leur portée aux décisions. Elle invite à juger plus exactement ce qui revient à l’effort et ce qui lui a été donné, puis à agir sur les conditions que nous pouvons rendre moins inégales. La chance cesse alors d’être le nom vague d’une puissance cachée : elle devient la reconnaissance lucide de ce que nos projets doivent au monde qu’ils rencontrent.