Corrigé — Agrégation externe de philosophie 2025 : Montesquieu et la sévérité des peines

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Proposition de correction non officielle. Agrégation externe ordinaire de philosophie, session 2025 : troisième épreuve écrite, commentaire d’un texte d’histoire de la philosophie. Le sujet donne un extrait du livre VI, chapitre IX, de De l’esprit des lois, intitulé « De la sévérité des peines dans les divers gouvernements ». Durée : six heures.

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Explication du texte

Problème et mouvement

Un châtiment plus terrible paraît, à première vue, plus dissuasif. Montesquieu inverse cette évidence : si un gouvernement a besoin de multiplier les supplices, c’est peut-être qu’il ne dispose plus des ressorts sociaux qui retiennent d’ordinaire les hommes de commettre des crimes. Le texte ne se contente pourtant pas d’opposer deux régimes de peines. Il cherche à comprendre pourquoi une manière de gouverner rend certaines sanctions nécessaires, et comment la douceur des peines peut devenir le signe et la condition d’une vie politique libre.

Le mot décisif est « convient ». Il désigne un rapport entre le principe d’un gouvernement, les mœurs de ses sujets et la force de ses lois. La sévérité convient au despotisme parce que la terreur en est le ressort ; elle convient moins aux États modérés, où l’honneur, la vertu et le jugement d’autrui peuvent déjà réprimer les conduites. Mais les mœurs ne sont pas une donnée fixe : le législateur doit contribuer à les former. Le passage examine alors les effets politiques de leur dégradation, puis élargit l’analyse à la vie affective des individus et des peuples.

Comment la modération des peines peut-elle être à la fois une politique efficace contre les crimes et une condition de la liberté, plutôt qu’un simple signe d’indulgence ? Les trois premiers paragraphes établissent la relation entre mœurs, gouvernement et prévention. Les trois suivants éprouvent cette relation par les exemples de la Chine, de l’Europe et du despotisme. Les deux derniers montrent que la douceur ou la cruauté des peuples dépend aussi des conditions de vie qu’un régime politique produit.

Des ressorts moraux qui rendent la violence pénale moins nécessaire

La première phrase distingue le gouvernement despotique, dont le principe est la terreur, de la monarchie et de la république, auxquelles correspondent respectivement l’honneur et la vertu. Il ne faut pas comprendre ces termes comme des qualités possédées par chacun des gouvernants. Ce sont des ressorts qui font agir les sujets et permettent à un régime de durer. La terreur obtient une soumission par la menace. L’honneur engage à respecter la place que l’on occupe et le jugement d’autrui ; la vertu républicaine attache les citoyens à la patrie et aux lois communes. La peine doit donc être comprise relativement aux motifs qui agissent déjà avant qu’elle soit prononcée.

Montesquieu nomme précisément ces motifs dans les États modérés : amour de la patrie, honte et crainte du blâme. Ils sont « réprimants » parce qu’ils peuvent arrêter un acte sans que l’État ait d’abord besoin d’un supplice. La honte suppose un espace social où être reconnu coupable a un poids. Dire que la plus grande peine peut être d’être convaincu d’une mauvaise action ne signifie pas qu’un juge n’inflige jamais de sanction. Cela signifie que la preuve publique de la faute et la perte d’estime produisent déjà un effet. La loi civile peut alors corriger « plus aisément » et avec moins de force. L’adverbe marque un gain d’efficacité, non une disparition du droit pénal.

Le « bon législateur » tire une conséquence pratique de cette analyse. Prévenir les crimes vaut mieux que multiplier les châtiments après coup. Donner des mœurs, c’est faire exister les dispositions qui rendent la transgression moins probable : des habitudes de conduite, une sensibilité au blâme, un attachement à la communauté. La loi et les mœurs ne sont donc pas deux moyens indépendants entre lesquels il faudrait choisir. Des lois mesurées supposent des mœurs qui les soutiennent ; le législateur contribue lui-même à entretenir ces mœurs. Le texte refuse ainsi l’idée qu’une peine spectaculaire compense à elle seule une société privée de ressorts moraux.

La sévérité comme symptôme et facteur de dégradation politique

La remarque attribuée aux auteurs chinois introduit une épreuve historique du raisonnement. À mesure que les supplices augmentaient, la révolution approchait : on augmentait les peines parce que les mœurs manquaient. Montesquieu ne dit pas simplement que des peines fortes provoquent mécaniquement une révolte. Il décrit un cercle de fragilisation : le gouvernement perd les dispositions qui assurent l’obéissance, intensifie alors la violence et révèle par là son instabilité. La note du sujet avertit que la Chine sera examinée ailleurs comme pouvant présenter, à cet égard, certains traits d’une république ou d’une monarchie. Il serait donc inexact de la ranger ici sans nuance parmi les seuls États despotiques. L’exemple sert surtout à montrer qu’une politique de supplices peut signaler une crise des mœurs.

L’Europe fournit une seconde comparaison. Dans presque tous ses États, les peines auraient diminué ou augmenté selon que l’on s’est approché ou éloigné de la liberté. La restriction « tous ou presque tous » écarte l’affirmation d’une loi historique sans exception. Montesquieu établit une variation concomitante dont le texte donne ensuite la raison : la valeur accordée à la vie n’est pas la même selon la condition politique des personnes. La liberté ne se mesure pas seulement aux constitutions écrites ; les façons de punir rendent visible ce qu’un pouvoir fait subir aux corps et à la sûreté de ses sujets.

Le contraste suivant paraît paradoxal. Dans le despotisme, des hommes si malheureux craignent davantage la mort qu’ils ne regrettent la vie ; il faut, selon la logique de ce régime, des supplices plus rigoureux pour les retenir. Dans un État modéré, perdre une vie qui conserve des biens et des possibilités constitue déjà une menace majeure. Montesquieu soutient alors que des peines « qui ôtent simplement la vie » peuvent suffire à dissuader. Cette phrase ne célèbre pas la peine capitale : elle compare la force dissuasive relative d’une sanction dans deux formes de vie. Elle montre surtout combien le despotisme doit ajouter de la cruauté à la mort elle-même parce qu’il a diminué le prix de vivre. La modération des peines dépend ainsi de la liberté et contribue à la préserver.

Des passions individuelles aux caractères des nations

Les deux derniers paragraphes déplacent l’analyse des lois vers les dispositions humaines. Montesquieu affirme que le bonheur extrême comme le malheur extrême peuvent conduire à la dureté. Les moines et les conquérants sont donnés comme exemples de ces positions opposées ; il ne s’agit pas d’une identité de leur condition, mais d’un même risque d’insensibilité. La médiocrité désigne ici une condition moyenne, non une insuffisance intellectuelle ou morale. Le mélange de bonne et de mauvaise fortune tient les hommes à distance de l’excès ; l’expérience partagée de la vulnérabilité peut nourrir douceur et pitié.

Le dernier paragraphe transpose cette observation aux peuples. Une vie très dure, ou un régime dans lequel un seul homme reçoit tous les avantages tandis que les autres subissent l’outrage, produit une cruauté collective. Le contraste entre « un » homme favorisé et « tout le reste » rend visible l’inégalité propre au despotisme. La douceur qui règne dans les gouvernements modérés n’est donc ni un simple trait national ni un hasard des tempéraments. Elle dépend d’une répartition moins extrême des conditions et d’institutions qui ne font pas de la terreur le principe de l’obéissance.

Cette analogie exige cependant de la précision. Montesquieu ne prouve pas que tout individu pauvre soit cruel, ni que tout peuple doté de lois modérées soit spontanément doux. Il propose une relation politique et morale : les extrêmes de fortune et l’écrasement des sujets disposent à la dureté ; des conditions moins déséquilibrées rendent possibles la pitié et une moindre violence pénale. Le texte revient ainsi à son point de départ avec un résultat enrichi. Un gouvernement modéré punit moins durement parce que ses ressorts sociaux agissent avant la peine, mais il entretient aussi, par sa manière de gouverner, les conditions humaines de cette retenue.

Conclusion

La sévérité des peines ne se comprend pas isolément. Elle convient à un régime selon la manière dont celui-ci fait agir les personnes, façonne leurs mœurs et donne ou retire de la valeur à leur vie. Dans les États modérés, l’amour de la patrie, l’honneur et la crainte du blâme permettent de prévenir et de corriger sans multiplier les supplices. Le recours croissant à la cruauté peut, à l’inverse, révéler une dégradation des mœurs et de la liberté. Le raisonnement aboutit à une exigence pour le législateur : soutenir les dispositions qui rendent la loi efficace avec moins de violence. La douceur des peines n’est pas seulement un effet de la modération politique ; elle appartient à sa pratique.

Le rapport du jury 2025 éclaire notamment la place de la note sur la Chine et la progression du texte. L’explication proposée ici reste indépendante de ce rapport.