Corrigé Agro-Véto 2026 : François Ost et la nature
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Proposition de corrigé — non officielle. Banque Agro-Véto, BCPST, session 2026, humanités, trois heures. Dissertation sur le propos de François Ost, dans le périmètre du programme indiqué par le sujet.
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Analyse du sujet
François Ost formule un paradoxe : la nature produit et entretient la vie humaine, sans se réduire à l’homme. « Partie liée » exprime une dépendance commune et durable ; « tout autre » signale une résistance à nos catégories, à nos projets et à nos besoins. Il ne suffit donc pas d’opposer une nature bienveillante à une nature menaçante. Le sujet porte sur la relation entre appartenance et différence.
Problématique proposée : comment faire l’expérience d’un monde auquel nous appartenons sans le réduire à nos usages ni nous en considérer séparés ?
Proposition de dissertation
Introduction
Le Nautilus paraît soustraire Nemo à la société terrestre. Pourtant, ses occupants restent tributaires de la mer pour leurs ressources et de l’atmosphère pour respirer. Cette autonomie technique masque une dépendance plus fondamentale. Le propos de François Ost permet de comprendre cette situation : l’homme est produit et soutenu par la nature, mais celle-ci garde une altérité irréductible.
L’expression « partie liée » interdit de penser l’humanité hors du monde naturel. L’affirmation d’une différence absolue interdit, à l’inverse, d’assimiler ce monde à une extension de nos intentions. Comment vivre cette relation sans tomber dans le rêve d’une maîtrise totale ou dans celui d’une fusion ? Verne, Canguilhem et Haushofer éclairent d’abord notre dépendance, puis les résistances du monde, avant de montrer qu’une relation plus juste peut se construire dans la reconnaissance de cette différence.
I. L’expérience de la nature révèle une appartenance qui précède nos choix
Dans Vingt mille lieues sous les mers, les ressources marines assurent la vie du bord. Nemo en tire nourriture et matériaux ; la mer est le support d’une indépendance vis-à-vis des pouvoirs terrestres. Mais cette indépendance politique n’est pas une indépendance biologique. Les corps restent tributaires d’échanges avec leur milieu. Lorsque le navire est enfermé sous la glace, cette condition se révèle plus clairement que dans l’abondance des premiers repas : sans air renouvelé, l’ingénieur et ses machines ne suffisent plus.
La narratrice du Mur invisible découvre également que survivre exige une relation quotidienne au monde qui l’entoure. La catastrophe bouleverse l’organisation sociale de ses besoins, mais elle ne fait pas disparaître ces besoins. Les animaux, le travail et les saisons constituent désormais des conditions immédiates de son existence. Le monde naturel cesse d’être un décor placé à côté de sa vie ; il apparaît comme ce avec quoi elle doit composer pour continuer à vivre.
Canguilhem donne une portée conceptuelle à cette expérience. Le vivant n’est pas isolable d’un milieu avec lequel il entretient des échanges et dans lequel il trouve des possibilités. Toutefois, sa relation n’est pas une simple réception de forces extérieures : un organisme qualifie ce qui l’entoure selon ses besoins. La vie implique donc une appartenance dynamique, où l’activité du vivant participe à l’organisation de son milieu.
Transition. Cette appartenance ne suffit pas à établir une harmonie. Un monde nécessaire à notre vie peut résister à nos projets et ne répondre à aucune intention humaine.
II. La nature reste autre parce qu’elle n’est pas ordonnée à nos fins
La crise de l’asphyxie chez Verne dément l’idée que la puissance technique abolirait toute limite. La glace ferme les issues et l’atmosphère du navire se dégrade. Ce qui était ressource devient obstacle. La différence de la nature ne tient pas seulement à une ignorance provisoire que davantage de savoir éliminerait : elle se manifeste dans des processus qui se déroulent indépendamment des souhaits des voyageurs.
Chez Haushofer, le combat contre les intempéries et la maladie rend également impossible une lecture de la solitude comme simple retour au paradis. Le monde continue selon ses rythmes ; l’héroïne doit ajuster ses tâches et ses forces. La forêt peut nourrir une expérience intense tout en demandant un effort et en suscitant la peur. Réduire la nature à une bienveillance ou à une hostilité intentionnelles serait encore la modeler sur des dispositions humaines.
Canguilhem montre que les vivants ne prélèvent pas tous le même milieu dans un environnement apparemment commun. Une chose utile pour un organisme peut être négligeable ou dangereuse pour un autre. Le milieu humain ne possède donc pas une réalité supérieure qui ferait des autres êtres des versions incomplètes de nous-mêmes. Les connaissances physiques rendent possible une autre description du monde, mais elles ne suppriment pas la diversité des valeurs vitales.
Cette altérité pose une difficulté au mot « absolue ». Si elle signifiait l’absence de toute relation, elle contredirait notre dépendance et les expériences décrites par les œuvres. On peut donc lire le propos d’Ost comme l’affirmation d’une irréductibilité, plutôt que d’une étrangeté empêchant tout contact. Nous connaissons et transformons une partie du monde ; nous ne l’épuisons pas dans ce que nous en faisons.
III. Une relation juste associe activité humaine et reconnaissance des limites
Reconnaître la différence du monde n’impose pas de renoncer à agir. Nemo sauve le navire grâce à des décisions et au travail de l’équipage ; l’héroïne de Haushofer organise sa survie au lieu d’attendre passivement. Dans les deux cas, l’action réussit lorsqu’elle s’appuie sur des contraintes concrètes et des ressources effectivement disponibles. Elle devient illusoire lorsqu’elle se prend pour une souveraineté sans dépendance.
La connaissance peut également rendre la relation plus juste. Aronnax observe et classe, mais il découvre aussi que les expériences vécues débordent les livres. Chez Canguilhem, la pensée naît de difficultés rencontrées par la vie et peut contribuer à surmonter des obstacles. Elle n’a donc pas à choisir entre l’abolition de toute différence et la séparation complète du vivant et du savoir. Un rapport réfléchi au milieu permet de corriger nos représentations et d’élargir nos possibilités.
Enfin, le lien avec les autres vivants ajoute une responsabilité à la dépendance. Dans Le Mur invisible, la compagnie des animaux donne sens aux tâches de survie. Dans le roman de Verne, le partage de l’air par Ned et Conseil révèle que la résistance du monde peut appeler la solidarité. La relation naturelle ne se mesure pas uniquement à ce qu’un individu réussit à prélever ; elle engage la manière dont il prend part à un monde partagé.
Faire l’expérience de la nature revient ainsi à se découvrir lié à ce qui ne nous ressemble pas entièrement. Le monde est transformable, mais il n’est pas réductible à un stock d’objets disponibles. Notre appartenance fonde la nécessité d’agir ; son irréductibilité invite à l’attention et à la prudence.
Conclusion
Le propos d’Ost éclaire le double mouvement des trois œuvres : elles révèlent une dépendance vitale tout en déjouant l’idée d’un monde organisé pour l’homme. L’altérité naturelle ne supprime pas la relation ; elle en est une condition. Une expérience juste de la nature conjugue l’activité, le savoir et le soin, sans confondre la possibilité de transformer le monde avec celle de l’absorber dans nos fins.
Références dans le programme
Verne : ressources du bord et forêt sous-marine, puis « Faute d’air ». Canguilhem : introduction « La pensée et le vivant » et chapitre « Le vivant et son milieu », dans le périmètre indiqué par le sujet. Haushofer : isolement, travail de survie, animaux familiers et épreuve des intempéries. Le raisonnement n’attribue pas une origine certaine à la catastrophe du Mur invisible : le roman laisse son explication indéfinie.
Verne, texte original ; Canguilhem, Vrin ; Haushofer, Actes Sud.