Bac 2025 : HLP, Métropole jour 1
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Proposition de corrigé — non officielle. Session 2025. Voie générale — spécialité HLP, Métropole, 17 juin 2025. Durée : 4 heures.
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Les réponses expliquent les raisonnements et les calculs. Pour les compositions et les analyses, plusieurs réponses argumentées sont possibles ; cette proposition n’est pas validée par le jury.
Question d’interprétation philosophique — Pourquoi exercer l’âme des enfants à la pitié ?
Dans cet extrait des Cinq mémoires sur l’instruction publique, Condorcet défend une éducation de la sensibilité. Il ne suffit pas d’enseigner abstraitement ce qui est juste : il faut préserver chez l’enfant la capacité d’être touché par la souffrance. L’enjeu est de comprendre comment un sentiment spontané peut soutenir une conduite morale, puis une société libre.
Une disposition sensible qui précède le raisonnement moral
La pitié désigne ici la peine éprouvée devant le malheur d’un être sensible. Elle ne se réduit ni au mépris condescendant ni à une règle que l’on réciterait. L’enfant peut être affecté par une souffrance avant de savoir expliquer le devoir d’assistance. L’éducation doit donc prendre appui sur une disposition déjà présente.
L’extension de cette attention aux animaux est significative : l’aptitude à souffrir, et non le seul statut social ou l’appartenance à un groupe, appelle la retenue. Celui qui s’habitue à infliger une douleur risque de ne plus percevoir ce qui devrait arrêter son action. Condorcet donne ainsi à l’exercice de la sensibilité une portée générale, sans faire de toute émotion un jugement moral infaillible.
Exercer la pitié, c’est empêcher son affaiblissement
Le verbe « exercer » suppose une pratique. Une faculté laissée sans usage peut s’émousser ; inversement, l’attention répétée à autrui entretient la possibilité d’une réponse généreuse. Il faut donc éviter les habitudes de brutalité et offrir des occasions de reconnaître la peine d’un autre être.
L’éducation n’a pas pour but d’accumuler les spectacles douloureux. Une exposition répétée sans compréhension pourrait produire l’effet inverse : la souffrance deviendrait banale. Il s’agit plutôt de mettre en relation une situation, le sentiment qu’elle suscite et la conduite qu’elle appelle. Consoler, secourir et renoncer à faire souffrir donnent un contenu à la disposition sensible.
La raison conserve sa place. La pitié peut être sélective : nous sommes parfois plus touchés par une personne proche que par des inconnus nombreux. Le jugement doit élargir et ordonner la réponse. Mais une règle comprise sans aucune attention au sort d’autrui risque de rester extérieure à l’action. Sentiment et réflexion ne sont donc pas nécessairement concurrents.
Un enjeu social et politique
Condorcet ne traite pas les inégalités de sensibilité comme de simples défauts individuels. Les conditions d’existence peuvent rendre les êtres moins disponibles à la souffrance d’autrui. Un travail épuisant ou un environnement brutal peuvent abîmer cette disponibilité. L’instruction doit combattre cet effet au lieu d’en tirer prétexte pour déclarer certains groupes incapables de moralité.
Cette analyse a une conséquence politique : on ne peut justifier la domination d’une population en invoquant des dispositions que ses conditions de vie ont contribué à produire. Une société libre a besoin de citoyens capables de reconnaître d’autres personnes comme leurs semblables. La pitié ne remplace ni les droits ni les institutions, mais elle aide à comprendre pourquoi leur protection importe.
Exercer l’âme des enfants à la pitié revient donc à former une capacité durable d’attention. L’éducation morale ne consiste pas seulement à transmettre des interdictions ; elle doit rendre sensible ce que ces interdictions protègent. Condorcet relie ainsi la formation de l’individu à la possibilité d’une vie commune moins violente et plus libre.
Essai littéraire — La littérature a-t-elle pour vocation d’éduquer notre sensibilité ?
Lire peut nous faire éprouver une peine qui n’est pas la nôtre, admirer une conduite ou nous révolter contre une injustice. Ce pouvoir semble donner à la littérature une fonction éducative. Mais une œuvre n’est pas un manuel de bons sentiments : elle peut aussi troubler nos réactions et refuser de conclure à notre place. Sa vocation est-elle de nous apprendre à sentir, ou cette éducation constitue-t-elle seulement l’un de ses effets ?
Rendre autrui sensible et proche
La littérature donne accès à des existences auxquelles nous ne prêterions pas nécessairement attention. Dans Les Misérables, le récit de l’enfance de Cosette rend concrète la domination exercée par les Thénardier. La fatigue, la peur et la solitude de l’enfant empêchent de réduire sa situation à une catégorie générale. Le lecteur éprouve l’injustice à travers une expérience singulière. Cette émotion peut précéder le jugement, puis lui donner de la force.
Une fable peut également former la sensibilité par le détour. Dans Les Animaux malades de la peste, La Fontaine met en scène une justice qui épargne les puissants et accable le faible. La fiction animale permet de reconnaître un mécanisme humain sans commencer par une leçon abstraite. L’indignation du lecteur naît de la disproportion entre les conduites et leur traitement.
L’éducation sensible ne consiste donc pas uniquement à accroître l’intensité des émotions. Elle apprend à les diriger vers des réalités que l’habitude rend invisibles : l’humiliation, la solitude ou les effets d’un rapport de force.
Interroger les émotions plutôt que les dicter
Toute émotion littéraire n’est pourtant pas moralement juste. Le lecteur peut admirer un personnage violent, se laisser séduire par une parole manipulatrice ou confondre compassion et curiosité. Une œuvre exigeante nous conduit parfois à découvrir cette ambiguïté.
Dans Madame Bovary, les lectures d’Emma contribuent à former ses attentes amoureuses. Flaubert ne se contente pas de condamner la lecture : il montre comment des modèles romanesques peuvent enfermer une personne dans des désirs convenus. Le roman invite le lecteur à examiner sa propre manière de recevoir les histoires. Une véritable formation de la sensibilité suppose alors de prendre du recul sur ce que l’on ressent.
La pluralité des points de vue joue aussi ce rôle. Suivre un personnage ne signifie pas approuver ses actes. La littérature permet de comprendre des motivations sans abolir le jugement. Elle exerce ainsi une attention plus fine que l’opposition immédiate entre sympathie et rejet.
Préserver la liberté de l’œuvre et du lecteur
Réduire toute littérature à une mission éducative ferait perdre ce qui lui donne sa puissance. La recherche d’une forme, le jeu avec la langue ou l’exploration d’une expérience peuvent être des fins à part entière. Un poème n’a pas à produire une amélioration morale mesurable pour avoir une valeur.
La poésie de Baudelaire, par exemple, explore aussi le malaise, l’ennui et les contradictions du désir. Elle ne fournit pas toujours une conduite exemplaire ; elle donne une forme à des expériences difficiles à reconnaître. L’éducation sensible peut naître de cette liberté même : nous apprenons à percevoir des nuances que nos habitudes de langage effaçaient.
La littérature possède donc une capacité remarquable à éduquer la sensibilité, mais cette capacité ne doit pas devenir une obligation de moraliser. Elle forme moins en ordonnant ce qu’il faudrait éprouver qu’en élargissant et en mettant à l’épreuve notre rapport aux autres et à nous-mêmes. Le lecteur reste responsable du travail de réflexion qui transforme l’émotion en compréhension.