BEL 2012 : corrigé de composition française
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Proposition de corrigé — non officielle. Composition française BEL 2012 : poésie et philosophie, avec les quatre œuvres du programme.
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Introduction
La poésie peut faire réfléchir sur le temps, la mort, le désir ou la condition humaine. Mais la lire comme un traité dont les images illustreraient simplement une doctrine semble méconnaître ce que son langage produit. Baudelaire formule cette tension en affirmant qu’elle est essentiellement philosophique, tout en devant l’être involontairement. Le paradoxe invite à distinguer une pensée qui naît de l’expérience du poème d’un discours poétique entièrement subordonné à une thèse préalable. La poésie pense-t-elle à condition de ne pas vouloir démontrer ? Les œuvres du programme permettent de reconnaître sa portée réflexive, d’examiner les limites d’une poésie doctrinale, puis de comprendre comment une intention d’écriture peut produire une pensée qui dépasse son programme.
I. Les œuvres poétiques interrogent les dimensions fondamentales de l’existence
La poésie transforme une expérience en question
Dans le Grand Testament, Villon fait de la parole située d’un homme un lieu d’interrogation sur le temps et la mort. Les figures du passé évoquées dans la Ballade des dames du temps jadis ne sont pas seulement des ornements historiques. Leur disparition oblige à considérer ce qui reste d’une beauté ou d’une renommée. Le retour du refrain fait éprouver une impossibilité de retrouver ce que le temps a emporté.
La réflexion ne prend pas ici la forme d’une définition abstraite de la finitude. Elle se construit par l’évocation, le contraste et la répétition. Le lecteur reçoit à la fois une question et une expérience affective. C’est en ce sens que la poésie peut être philosophique sans cesser d’être poésie.
La forme donne à penser ce qu’une proposition ne suffirait pas à dire
Dans Alcools, Le Pont Mirabeau met en relation le passage de l’eau et celui de l’amour. Le mouvement du texte ne démontre pas une théorie du temps : il organise la persistance d’une voix au milieu de ce qui s’écoule. Le retour des vers fait entendre simultanément la répétition et la perte. Le sens réside dans cette tension, que l’on appauvrirait en la réduisant à « tout passe ».
Phèdre offre une autre expérience. Le langage tragique expose un sujet pris entre son désir, sa conscience de la faute et l’impossibilité de tout maîtriser. La réflexion sur la liberté et la responsabilité naît de l’action, des aveux et des effets de la parole. Le théâtre en vers rappelle ainsi que la pensée poétique ne se limite pas au poème lyrique : elle peut se déployer dans une confrontation de voix.
II. La poésie perd quelque chose lorsqu’elle devient le simple instrument d’une doctrine
Une thèse préalable peut fermer l’expérience du lecteur
Si chaque image n’a pour fonction que de rendre séduisante une vérité déjà fixée, le poème devient un emballage. Le lecteur n’est plus invité à éprouver une difficulté ou à former un jugement ; il doit reconnaître la conclusion annoncée. L’adverbe « involontairement » peut donc désigner le refus d’une subordination : la poésie ne doit pas être entièrement commandée par le projet de prouver.
Les voix du Testament résistent à une lecture qui en ferait un discours moral homogène. Le jeu des legs, les changements de ton et le rapport entre dérision et gravité empêchent de confondre simplement chaque parole avec un système d’idées de l’auteur. De même, les personnages de Phèdre ne sont pas des porte-parole interchangeables d’une leçon. La tragédie confronte des raisons, des passions et des méprises dont la portée excède une formule morale unique.
La volonté de posséder une vérité peut devenir une menace
La Recherche de l’absolu de Balzac, bien qu’il s’agisse d’un roman, apporte un contrepoint fécond au problème. La recherche de Balthazar Claës organise son existence et affecte celle de sa famille. La puissance d’une idée ne suffit pas à garantir la justesse d’une vie. Le récit rend visibles les coûts d’une volonté intellectuelle qui prétend ramener le monde à son objet.
Cette confrontation ne permet pas d’assimiler directement le chercheur au poète. Elle montre plutôt pourquoi une œuvre peut faire penser davantage qu’un exposé de la thèse qui anime un personnage. La forme romanesque introduit des relations et des conséquences que la poursuite exclusive de l’absolu tend à négliger. L’œuvre est réflexive parce qu’elle donne aussi à voir les limites d’un vouloir démontrer ou posséder.
III. L’intention artistique peut faire naître une pensée qui n’est pas une démonstration
« Involontairement » ne veut pas dire sans travail
Il serait excessif de conclure que le poète ne doit rien vouloir, ou que la pensée ne pourrait surgir que d’un accident. Le choix d’une forme, d’un rythme et d’une succession d’images constitue un travail. Chez Apollinaire, la rencontre de la modernité et de références anciennes dans Zone ouvre une interrogation sur les manières d’habiter le présent. Cette portée suppose une construction, sans pour autant devenir un système philosophique fermé.
Dans Phèdre, le travail de l’action et de la parole crée des situations où le spectateur doit penser la relation entre savoir, aveu et responsabilité. L’intention dramatique n’est donc pas étrangère à la réflexion. Mais le sens ne réside pas exclusivement dans une proposition que l’auteur demanderait de répéter : il passe par l’expérience d’un conflit qui demeure à examiner.
La pensée poétique reste ouverte à une reprise par le lecteur
L’œuvre peut offrir des expériences dont le lecteur tire des questions qu’aucun personnage ne formule intégralement. Les figures perdues de Villon, le temps chez Apollinaire, le désir tragique de Racine et l’obsession de Claës chez Balzac ne constituent pas quatre réponses identiques. Leur rapprochement fait apparaître des tensions : entre mémoire et disparition, maîtrise et passion, recherche et vie commune.
La poésie est alors philosophique parce qu’elle modifie notre attention et notre manière de questionner. Elle ne renonce pas à toute connaissance ; elle évite de faire de la connaissance un message séparé de la forme. Son caractère involontaire désigne ce surplus de pensée que l’expérience de lecture peut produire au-delà d’une intention doctrinale.
Conclusion
La proposition de Baudelaire éclaire une pensée propre à la poésie : elle interroge l’existence sans devoir prendre la forme d’une démonstration. Il faut cependant distinguer absence de doctrine imposée et absence d’intention artistique. Le travail volontaire du langage peut faire naître une réflexion ouverte, dont le lecteur devient acteur. La poésie ne pense pas malgré sa forme ; elle pense par elle, et souvent au-delà de ce qu’une thèse préalable aurait permis de prévoir.
Œuvres de la session
Le programme officiel de 2012 retient Villon, Le grand testament ; Racine, Phèdre ; Balzac, La Recherche de l’absolu ; Apollinaire, Alcools. Le roman de Balzac intervient ici comme confrontation avec la poésie, sans être présenté comme un recueil poétique.