CAPES lettres 2025 : Jean de Léry, connaître l’autre et écrire sur soi
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Proposition de corrigé — non officielle. Session 2025. CAPES externe de lettres classiques, modernes et langues régionales, troisième concours de lettres modernes et CAFEP — épreuve écrite disciplinaire. Durée : 6 heures.
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Analyser la citation
Marie-Christine Gomez-Géraud propose de lire l’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil comme le récit d’une expérience singulière : écrire l’autre conduit Léry à écrire aussi sur lui-même, tandis que la volonté de savoir rencontre ses limites. Les modalisations de la citation invitent à discuter cette hypothèse, sans réduire l’œuvre à une autobiographie ni affirmer que l’émotion remplace toute connaissance.
Problématique possible : comment le témoignage personnel de Léry construit-il un savoir sur les Tupinambas tout en rendant perceptibles les limites et les transformations du regard qui l’élabore ?
Les intertitres ci-dessous rendent les étapes du raisonnement visibles. Dans une dissertation, ces articulations peuvent être portées par les transitions.
Proposition de dissertation
Un voyageur qui décrit une terre inconnue promet d’élargir le monde de son lecteur. Mais il ne rapporte pas seulement des objets : il raconte les circonstances dans lesquelles il les a vus et la manière dont ils l’ont affecté. Cette tension traverse l’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil de Jean de Léry. Le récit donne à connaître des êtres, des pratiques et des milieux nouveaux tout en faisant entendre une voix de témoin, marquée par ses convictions et par sa mémoire. Marie-Christine Gomez-Géraud souligne ainsi que la connaissance rencontre ses limites et se trouve concurrencée par le prix accordé à une expérience individuelle. Il faut comprendre cette concurrence sans conclure à l’abandon du savoir. La singularité de l’expérience est aussi ce qui permet à Léry de rendre ses observations crédibles, puis d’en déplacer les significations. Comment ce témoignage construit-il un savoir sur les Tupinambas tout en dévoilant les limites et les transformations du regard qui l’élabore ? L’œuvre organise d’abord une enquête descriptive ; les situations vécues en compliquent cependant la maîtrise ; leur reprise dans l’écriture transforme enfin le récit de l’autre en examen du sujet et de son propre monde.
I. L’expérience personnelle fonde une entreprise de connaissance
Léry ne présente pas son séjour comme une suite de souvenirs sans ordre. L’organisation des chapitres distingue animaux, plantes, pratiques de guerre, religion et usages sociaux. Ce classement fait du voyage une matière transmissible. Le lecteur qui n’a pas traversé l’Atlantique peut suivre une description structurée et confronter plusieurs aspects de la vie tupinamba. Le récit conserve ainsi une ambition d’inventaire, même lorsqu’il accueille les aventures du voyageur.
La description des plantes au chapitre XIII illustre cette volonté. Léry observe le bois de Brésil, sa taille, ses usages et la manière dont il est coupé puis transporté jusqu’aux navires. Les noms locaux sont rapportés ; les comparaisons avec des arbres connus rendent l’objet imaginable pour un lecteur européen. La démarche relie donc perception, vocabulaire et explication. Elle peut aussi distinguer ce que le voyageur a observé de ce qu’il a appris d’autrui. Le savoir ne tient pas seulement à l’énumération d’espèces : il rend intelligibles des relations entre un milieu, des techniques et des échanges.
La présence du témoin apporte une garantie à cette entreprise. Au chapitre XVIII, après avoir expliqué la production du feu par frottement de deux bois, Léry précise qu’il a lui-même essayé le procédé. L’expérience permet de contester une explication adverse sur la cuisson par la fumée. Le « je » n’affaiblit donc pas nécessairement la connaissance ; il précise les conditions de sa vérification et oppose une pratique observée aux récits jugés invraisemblables. La singularité du voyageur devient une ressource argumentative.
Cette méthode n’élimine pourtant pas la médiation. Léry rapproche les réalités nouvelles de celles que connaît son lecteur. Il traduit les mots, recourt à des analogies et construit des scènes. Le savoir prend forme dans une écriture destinée à des lecteurs éloignés de l’expérience initiale. Il reste ainsi tributaire des catégories, de la langue et des buts du narrateur. L’entreprise descriptive contient déjà la possibilité de ses propres limites.
II. La rencontre révèle ce que les catégories du voyageur ne suffisent pas à expliquer
Ces limites apparaissent lorsqu’une scène vécue dément l’interprétation première. Le chapitre XVIII raconte un premier séjour au cours duquel Léry, séparé de son interprète, a peur des comportements de ses hôtes. Le lendemain, l’explication du truchement lui apprend que les gestes qu’il croyait menaçants étaient des attentions amicales. Le récit ne masque pas cette erreur : il donne à voir l’écart entre une perception inquiète et une compréhension plus juste. L’expérience ne produit pas immédiatement le savoir ; elle peut d’abord en manifester l’absence.
La réception des visiteurs comporte également des conduites que les habitudes européennes rendent difficiles à comprendre. Les femmes pleurent pour accueillir l’arrivant ; le maître de maison tarde à venir lui parler. Décrire ces usages exige de dissocier leur apparence de leur fonction. Le voyageur apprend que l’amitié peut s’exprimer par des gestes très différents des siens. L’autre n’est plus simplement un objet à classer : il impose la révision d’une lecture spontanée.
Le chapitre XVI pousse cette tension plus loin lors d’une cérémonie chantée. Léry commence par éprouver de la crainte ; rassuré, il veut approcher, observe la disposition des participants et écoute leur chant. Son émotion change alors de nature : la joie prend la place de l’inquiétude. Le passage rapporte un événement collectif, mais le souvenir de la mélodie lui donne aussi une valeur irremplaçable pour le narrateur. Au moment d’écrire, la mémoire fait revenir une sensation que la description ne peut intégralement transmettre. Le lecteur reçoit des gestes, des sons rapportés et l’aveu d’un effet persistant ; il ne peut vivre la scène à la place du témoin.
L’enquête n’est cependant pas interrompue par cette émotion. Léry sollicite l’interprète pour comprendre les paroles. La scène combine donc perception, plaisir, description et traduction. Elle confirme la pertinence du mot « concurrencée » dans la citation : l’intérêt accordé à l’expérience ne supprime pas la recherche d’un sens, mais empêche de la réduire à un inventaire détaché de celui qui l’a conduite. Ce que le narrateur sait et ce qu’il a éprouvé ne se recouvrent pas complètement.
Ses convictions religieuses imposent une autre limite. Dans ce même chapitre, il juge les croyances tupinambas à partir de sa foi chrétienne et réformée. Son admiration pour une pratique ne signifie pas qu’il accepte toutes les représentations qui l’accompagnent. On ne peut donc faire de lui un observateur contemporain dégagé de tout présupposé. L’écriture rend perceptible un regard partagé entre compréhension, proximité et jugement. Cette tension accroît l’intérêt du témoignage, tout en obligeant à examiner les conditions du savoir qu’il propose.
III. Écrire l’autre devient une manière de se situer et de juger son propre monde
La singularité de l’expérience prend tout son sens lorsqu’elle revient vers l’Europe. Au chapitre XIII, l’échange avec un vieillard sur le commerce du bois de Brésil commence comme une explication économique : Léry expose pourquoi les Européens traversent l’océan et accumulent des marchandises. Son interlocuteur lui demande ensuite ce qu’il advient des biens du marchand après sa mort. Le dialogue déplace alors le problème vers l’héritage, l’avidité et la confiance dans les ressources de la terre. Celui que le voyageur était venu décrire examine à son tour la conduite des Européens.
Léry donne une place importante à ce renversement. Le lecteur européen peut reconnaître dans le jugement du vieillard une critique de son propre monde. Mais cette parole est transmise et organisée par le narrateur : elle participe aussi à sa dénonciation morale de l’avarice. L’altérité révèle donc certaines limites européennes sans permettre de prétendre que l’autre parle dans le texte hors de toute médiation. Écrire l’autre, c’est aussi choisir quel interlocuteur lui faire jouer dans un débat adressé à ses lecteurs.
Le chapitre XV produit un renversement comparable à partir d’un objet bien plus violent. Après avoir décrit l’anthropophagie rituelle et exprimé son horreur, Léry rapproche ces pratiques de la cruauté des usuriers puis des violences des guerres de Religion en France. Il évoque notamment les massacres de 1572. La comparaison n’excuse pas simplement les actes décrits ; elle conteste le confort d’un jugement qui réserverait toute barbarie aux populations lointaines. La connaissance du Brésil devient un moyen d’interroger ce qui se passe en Europe, y compris parmi ceux qui se réclament du christianisme.
Le narrateur se situe dans cette confrontation. Ses jugements ne sont ni abstraits ni indifférents : ils engagent sa foi, son appartenance française et sa mémoire des violences. Le récit ne devient pas pour autant une autobiographie au sens d’une histoire complète de soi. Le sujet se révèle à travers ses réactions, ses comparaisons et ses prises de position. Il écrit sur lui-même dans la mesure où son rapport à l’autre expose les valeurs avec lesquelles il interprète le monde.
L’expérience est enfin reprise depuis un temps différent de celui du séjour. Dans la scène du chant, le plaisir n’appartient pas seulement au moment vécu : son souvenir continue d’affecter celui qui raconte. Cette persistance explique qu’une description apparemment consacrée à un peuple devienne aussi la conservation d’une rencontre. L’écriture transmet un savoir mais préserve également ce qui, dans ce savoir, reste attaché à une vie particulière. C’est moins une défaite de la connaissance que la reconnaissance de son caractère situé.
Ainsi, la proposition de Gomez-Géraud éclaire une tension majeure de l’œuvre. Léry cherche à connaître et à faire connaître ; son témoignage personnel donne des preuves à cette entreprise. Mais la peur, le plaisir, la traduction et les convictions montrent que l’expérience excède les catégories par lesquelles il voudrait la maîtriser. Son récit transforme alors l’observation de l’autre en mise à l’épreuve de son propre regard et de sa société. L’ambition de savoir n’est pas remplacée par l’écriture de soi : elle s’enrichit et se complique au contact d’une expérience que le narrateur veut à la fois expliquer et conserver.
Pourquoi ce raisonnement répond au sujet
La dissertation examine les limites du savoir sans nier les descriptions précises de Léry. Les exemples sont analysés à partir de scènes identifiables, avec leur forme narrative : dialogue, erreur puis rectification, souvenir sensible et comparaison polémique. Le « peut-être » de la citation est respecté par une lecture nuancée de l’écriture de soi.
Pour retrouver les passages : Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, chapitres XIII, XV, XVI et XVIII. Les formulations et la pagination peuvent varier selon l’édition utilisée.