CAPES philosophie 2025 : corrigé sur l’idée de perfection
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Proposition de corrigé — non officielle. Session 2025. CAPES externe et CAFEP — philosophie, première épreuve écrite. Durée : 6 heures.
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Cette composition développe une réponse argumentée parmi plusieurs possibles. Elle ne constitue ni une copie de lauréat ni une réponse validée par le jury.
Le problème à construire
Le sujet ne demande pas seulement s’il est possible d’être parfait. Il invite à examiner l’idée par laquelle nous pensons et jugeons la perfection : son contenu, son origine, sa portée et ses limites. La dissertation suivante propose un parcours ; d’autres constructions argumentées sont possibles.
Introduction proposée
Nous jugeons une exécution parfaite lorsqu’aucun défaut ne semble pouvoir lui être reproché. Pourtant, pour reconnaître le défaut, il faut déjà disposer d’une mesure de ce qui devrait être. L’idée de perfection paraît ainsi précéder les réalisations qu’elle permet d’évaluer, alors même que nous ne rencontrons peut-être jamais son accomplissement absolu. Désigne-t-elle une qualité réelle que l’expérience nous apprend à reconnaître, une représentation obtenue en supprimant les défauts, ou une exigence qui dépasse toute expérience ? La difficulté tient au passage d’une perfection déterminée, relative à une fin, à une perfection sans restriction. Si l’idée rend possible le jugement et le progrès, elle peut aussi imposer au réel une norme arbitraire. Il faut donc comprendre comment elle se forme et dans quelles limites elle peut légitimement orienter la pensée et l’action.
I. L’idée de perfection permet de penser l’accomplissement d’une chose
La perfection ne signifie pas toujours une grandeur illimitée
Un outil parfait n’est pas nécessairement le plus grand ni le plus complexe : il accomplit ce pour quoi il est conçu. La perfection peut donc désigner un achèvement, l’absence de manque relativement à une nature ou à une fonction. Dans la Métaphysique, livre Δ, chapitre 16, Aristote distingue notamment ce qui possède toutes ses parties et ce qui ne peut être surpassé dans son genre. Cette analyse montre qu’une chose limitée peut être dite parfaite. Ajouter une partie inutile pourrait même détruire son accomplissement.
La notion exige cependant un critère. Pour juger un couteau, nous examinons son aptitude à couper ; pour une démonstration, la validité des inférences et la nécessité de la conclusion. La perfection n’est pas une propriété uniforme déposée sur tous les objets. Elle suppose que l’on sache ce que l’objet doit être. L’idée rassemble alors les conditions d’un accomplissement et permet de comparer une réalisation à cette mesure.
Le jugement de perfection comporte une dimension normative
L’expérience présente des objets différents, mais elle ne dit pas seule lequel est accompli. Deux outils peuvent remplir des usages distincts ; le meilleur selon un critère peut être moins bon selon un autre. Le jugement suppose donc une fin ou une norme, qu’il faut expliciter. Cette exigence évite de confondre préférence et perfection : ce qui me plaît le plus n’est pas nécessairement ce qui réalise le mieux une fonction déterminée.
La distinction apparaît dans l’esthétique. Au paragraphe 15 de la Critique de la faculté de juger, Kant sépare le jugement de goût pur du concept de perfection, lequel présuppose un concept de ce que la chose doit être. Une œuvre ne se réduit donc pas à la bonne exécution d’une règle. Cette limite indique déjà que l’idée de perfection est féconde dans certains jugements sans pouvoir absorber toutes les formes de valeur.
II. La perfection absolue pose un problème différent de l’amélioration indéfinie
Une accumulation de qualités ne suffit pas à former l’absolu
À partir d’objets imparfaits, nous pouvons imaginer supprimer successivement leurs défauts. Mais cette opération ne garantit pas que toutes les qualités réunies soient compatibles. Un objet plus résistant peut être plus lourd ; une institution plus rapide peut laisser moins de place à la délibération. La perfection absolue ne peut donc être simplement l’addition de tout ce que nous désirons.
L’amélioration indéfinie n’équivaut pas davantage à l’achèvement. Une connaissance toujours plus étendue reste une connaissance à laquelle quelque chose manque. Elle ne devient pas omniscience parce que nous pouvons prolonger sa croissance. Le passage du relatif à l’absolu exige ainsi une justification qui ne se trouve pas dans le seul comparatif « plus parfait ».
L’analyse cartésienne renverse l’ordre apparent
Dans la troisième Méditation métaphysique, Descartes soutient que la conscience de son imperfection suppose l’idée d’un être plus parfait. Le doute et le désir font apparaître un manque, lequel n’est intelligible que par comparaison. L’idée de l’infini n’est donc pas, dans son argument, une simple négation ajoutée à la connaissance du fini. Il lui attribue une portée positive et examine la cause capable d’expliquer sa présence dans l’esprit.
Il importe de reconstruire ce raisonnement plutôt que de le réduire à la formule « je pense la perfection, donc elle existe ». Il repose sur des thèses concernant la réalité de l’idée et la causalité. On peut discuter ces prémisses, mais l’analyse révèle une difficulté réelle : comment un être limité se représente-t-il ce qui dépasse toute limite ? L’idée de perfection ne se laisse pas traiter comme la photographie intérieure d’un objet rencontré.
Penser une idée n’est pas encore connaître un objet correspondant
La force d’une exigence rationnelle ne prouve pas à elle seule qu’un objet lui corresponde dans l’expérience. Une idée peut organiser notre recherche ou permettre de critiquer un état présent sans fournir la description d’une réalité achevée. Cette distinction évite deux erreurs opposées : réduire toute idée de perfection à une illusion inutile, ou transformer sa valeur de norme en connaissance assurée d’un être parfait.
III. Un usage critique de l’idée peut orienter le perfectionnement
La norme permet de ne pas identifier le réel au souhaitable
Sans distance entre ce qui est et ce qui devrait être, nous ne pourrions critiquer une institution injuste ou une pratique défectueuse. L’idée d’un accomplissement joue donc un rôle dans l’action. Elle invite à chercher des raisons, à corriger et à dépasser une réussite seulement relative. Son efficacité n’exige pas toujours que l’on puisse annoncer un état final définitivement atteint.
Mais une norme doit rester justifiable. Déclarer un modèle parfait peut fermer le débat et présenter toute différence comme une dégradation. Dans l’ordre politique, la volonté de produire une société entièrement conforme à un schéma risque de traiter les personnes comme des matériaux. Ce danger ne réfute pas tout idéal ; il oblige à distinguer une exigence de justice susceptible d’argumentation d’un projet d’uniformisation sans recours.
Perfectionnement et reconnaissance de la finitude peuvent se soutenir
Reconnaître nos limites ne signifie pas renoncer à l’exigence. Cela peut conduire à améliorer nos pratiques en acceptant la correction, le désaccord et la pluralité des biens. Une décision responsable ne réalise pas nécessairement toutes les valeurs au maximum ; elle expose ses raisons et prend en charge les tensions entre elles. La conscience de l’imperfection devient alors une condition du progrès plutôt qu’un motif d’immobilité.
L’idée de perfection doit ainsi être rapportée à son domaine. Dans une preuve, l’exigence de validité ne se négocie pas comme un compromis de convenance. Dans une œuvre ou une vie, plusieurs réalisations peuvent avoir une valeur irréductible à une mesure unique. La critique ne supprime pas l’idée ; elle détermine ce qu’elle permet de demander et ce qu’elle ne permet pas de conclure.
Conclusion proposée
L’idée de perfection exprime d’abord l’accomplissement d’une chose relativement à une fin, mais sa portée devient problématique lorsqu’elle prétend saisir un absolu. Elle ne se réduit ni à une généralisation de l’expérience ni à une preuve immédiate de l’existence de son objet. Son usage légitime consiste à rendre possibles l’évaluation et le perfectionnement, tout en soumettant ses critères à l’examen. Elle peut alors orienter une pensée finie sans lui faire croire qu’elle possède déjà la mesure totale du réel.
Textes pour reprendre les arguments
- Aristote, Métaphysique, livre V, chapitre 16, traduction anglaise disponible au MIT.
- Descartes, troisième Méditation métaphysique, texte français.
- Kant, Critique du jugement, paragraphe 15, traduction de Jules Barni.