CAPES SES 2025 : marché, démocratie et vote, corrigé disciplinaire
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Proposition de corrigé — non officielle. Session 2025. CAPES externe et CAFEP — sciences économiques et sociales, épreuve écrite disciplinaire. Durée : 6 heures.
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La dissertation et les deux questions de la seconde partie sont traitées ci-dessous. Les réponses proposées ne sont pas validées par le jury.
Répartition de l’épreuve
Le sujet comprend une dissertation d’économie sur 12 points, puis deux questions de sociologie ou science politique pour 8 points au total. La proposition traite les trois demandes. Les titres rendent le raisonnement lisible ; ils ne constituent pas un barème attribué par le jury.
Dissertation. Marché et intervention publique
Introduction proposée
Un échange marchand semble pouvoir naître de l’accord de deux individus. Mais cet accord suppose que les biens soient identifiables, les engagements crédibles et les droits reconnus. Le marché désigne un mécanisme de coordination par l’échange et les prix, non une absence d’institutions. Se demander s’il peut se passer des pouvoirs publics invite donc à distinguer l’existence des échanges, leur efficacité et leurs conséquences collectives. Les pouvoirs publics peuvent organiser les règles, corriger certaines défaillances et poursuivre des objectifs de justice ; leur intervention peut aussi être coûteuse ou mal conçue. Le problème n’est pas de choisir abstraitement entre marché et État, mais de déterminer les conditions et les limites d’une articulation efficace et légitime.
I. La coordination marchande possède des capacités propres, dans un cadre institutionnel
Les prix transmettent des informations sur la rareté relative et orientent les décisions décentralisées. Lorsque la demande augmente pour un bien, la hausse de son prix peut inciter à accroître l’offre et à économiser son usage. Cette coordination évite qu’une autorité ait à connaître toutes les préférences et toutes les techniques. La concurrence peut également encourager innovation, baisse des coûts et adaptation aux besoins.
L’analyse du bien-être formalise cependant ces résultats sous des hypothèses exigeantes : concurrence, marchés suffisamment complets, absence d’externalités et information adaptée. Une allocation efficace au sens de Pareto ne peut être améliorée pour quelqu’un sans dégrader la situation d’un autre ; cette propriété ne dit pas qu’elle est juste. Une répartition initiale très inégale peut conduire à une allocation efficace tout en laissant certains besoins essentiels insatisfaits faute de pouvoir d’achat.
Enfin, les échanges supposent des institutions. Droits de propriété, exécution des contrats, monnaie et règlement des litiges rendent les engagements prévisibles. Des normes privées et la réputation peuvent contribuer à cette organisation, mais elles ne résolvent pas toujours les conflits à grande échelle. La puissance publique participe donc souvent à la constitution du marché avant même de chercher à en corriger les résultats. Opposer un marché « naturel » à une intervention extérieure masque ce rôle fondateur.
II. Les défaillances du marché et les objectifs collectifs justifient des interventions
Une externalité apparaît lorsque l’activité d’un agent affecte autrui sans que cet effet soit entièrement pris en compte dans l’échange. Une pollution peut conduire à produire trop du point de vue collectif. Taxe, norme ou système de quotas peuvent rapprocher décision privée et coût social, avec des effets différents selon l’information disponible et les possibilités de contrôle. La négociation entre parties peut parfois résoudre un conflit, mais elle dépend des droits, du nombre d’acteurs et des coûts de transaction. L’analyse de Coase n’établit donc pas que toute intervention publique serait inutile dans le monde réel.
Les biens collectifs, non rivaux et non excluables dans leur forme pure, posent un problème de financement : chacun peut souhaiter profiter de l’offre sans contribuer. Une production ou un financement public peut répondre à ce risque de passager clandestin. À l’inverse, pour une ressource commune rivale mais difficilement excluable, le problème peut être la surexploitation. Il faut distinguer ces cas et examiner aussi les formes de gouvernance collective qui ne se réduisent ni à la propriété privée individuelle ni à la gestion administrative centralisée.
Les asymétries d’information peuvent également dégrader l’échange. Dans le marché des biens d’occasion étudié par Akerlof, l’incertitude sur la qualité peut conduire les bons vendeurs à se retirer et détériorer la qualité moyenne offerte. Garanties, certification, information obligatoire ou réglementation peuvent réduire ce problème ; certaines solutions sont privées, d’autres publiques. De même, la politique de concurrence cherche à limiter les pratiques qui permettent à des acteurs de restreindre le jeu concurrentiel.
L’intervention ne se limite pas aux défaillances microéconomiques. Redistribution et services publics répondent à des choix de justice ; stabilisation budgétaire et monétaire vise à limiter les fluctuations et leurs coûts. Un marché peut fonctionner selon ses règles tout en produisant une situation collectivement jugée inacceptable. La légitimité de l’action publique repose alors sur une décision politique explicite, pas sur la seule recherche d’un optimum technique.
III. Les défaillances publiques imposent une comparaison des dispositifs réels
Les pouvoirs publics ne possèdent pas une information parfaite. Ils peuvent fixer un instrument mal calibré, subir la capture de groupes d’intérêt ou créer des effets pervers. Une aide peut soutenir des activités qui auraient eu lieu sans elle ; une réglementation trop complexe peut favoriser les entreprises déjà installées. L’existence d’une défaillance du marché ne prouve donc pas que toute intervention améliore la situation.
Il faut comparer les solutions réalisables. Définition du problème, coût administratif, capacité de contrôle, effets distributifs et possibilités d’adaptation sont décisifs. Une taxe peut laisser aux agents le choix de leur réduction, mais être difficile à fixer ; une norme garantit une exigence précise, mais peut imposer des coûts hétérogènes. L’efficacité dépend aussi de la crédibilité et de la stabilité des règles.
Enfin, marché et action publique se transforment mutuellement. Une politique peut créer un marché encadré, organiser une concurrence pour un service ou garantir un accès universel tout en mobilisant plusieurs producteurs. Ces arrangements demandent des responsabilités claires et une évaluation. Le critère pertinent n’est pas le volume abstrait d’État, mais la qualité des institutions au regard des finalités poursuivies.
Conclusion proposée
Des échanges peuvent exister sans intervention publique directe à chaque transaction, mais un marché durable et socialement acceptable dépend de règles et de garanties. Les pouvoirs publics contribuent à ce cadre, corrigent certaines défaillances et portent des objectifs que les prix ne suffisent pas à réaliser. Leur action doit toutefois être évaluée, car elle rencontre ses propres limites. Le marché ne peut donc se passer de toute institution collective ; la question féconde est celle du partage des fonctions et des instruments adaptés à chaque problème.
Références pour approfondir : conférence de Ronald Coase sur les institutions et coûts de transaction ; conférence de George Akerlof sur les apports de l’information imparfaite.
Seconde partie, question 1. Tocqueville : égalisation des conditions et démocratie
Un état social avant d’être seulement un régime
Dans De la démocratie en Amérique, publiée en deux ensembles en 1835 et 1840, Tocqueville analyse la démocratie comme un état social marqué par l’égalisation des conditions. Celle-ci ne signifie pas disparition de toutes les inégalités de richesse. Elle renvoie au recul des hiérarchies héréditaires et à une représentation des individus comme semblables, dont les positions peuvent changer. L’égalité juridique et la mobilité des conditions transforment les relations, les aspirations et les manières de juger.
Cette dynamique nourrit la participation politique, mais ne garantit pas automatiquement la liberté. Tocqueville distingue ainsi le mouvement vers l’égalité des formes politiques qui peuvent l’accompagner. Les individus peuvent préférer une égalité sous un pouvoir tutélaire à une liberté exigeant une action collective. La démocratie doit donc être pensée comme une tension, non comme un progrès mécanique vers un régime parfait.
Des risques internes à la société démocratique
L’individualisme peut conduire chacun à se retirer dans un cercle privé et à abandonner les affaires communes. Des individus juridiquement égaux mais isolés deviennent alors faibles face à une puissance centrale. Le risque d’un despotisme tutélaire tient à cette combinaison d’autonomie apparente et de dépendance : le pouvoir peut organiser les conditions de vie tout en réduisant l’exercice effectif de la liberté.
La tyrannie de la majorité constitue un autre danger. Une majorité n’est pas infaillible et peut imposer ses jugements au point d’étouffer la discussion. Le problème ne se limite pas à la contrainte légale ; il concerne aussi la pression sociale sur les opinions minoritaires. L’égalisation peut donc favoriser un conformisme alors même qu’elle affaiblit les anciennes autorités.
Les médiations qui soutiennent la liberté
Libertés locales, associations, presse et participation aux affaires communes permettent aux citoyens d’apprendre à agir ensemble. Dans le chapitre consacré aux associations dans la vie civile, Tocqueville montre comment l’association peut compenser la faiblesse de l’individu isolé. Ces pratiques construisent des capacités politiques, au-delà du seul acte électoral.
L’analyse ne consiste donc ni à rejeter l’égalité ni à la confondre avec la liberté. Elle cherche les institutions et les mœurs capables de les rendre compatibles. Pour une réponse d’histoire de la pensée, il faut restituer cette articulation et éviter de traduire l’égalisation des conditions par une simple redistribution identique des revenus.
Seconde partie, question 2. Les connaissances scientifiques sur le vote
Définir l’objet et les deux dimensions
Le vote est individuel dans son expression : l’électeur choisit dans une offre, selon des préférences, des enjeux et une situation. Il est collectif dans sa formation : ces préférences se construisent dans des appartenances, des socialisations et des interactions. L’objectif du programme de première invite à articuler ces dimensions, non à choisir entre liberté absolue et déterminisme total.
Les appartenances et les socialisations
La position sociale, le diplôme, l’âge, le patrimoine, la religion et les milieux de sociabilité peuvent être associés aux orientations et à la participation. Ces variables n’agissent pas comme des étiquettes mécaniques. Famille, pairs, travail et engagements transmettent des valeurs, des habitudes et des informations. Les appartenances sont multiples et peuvent produire des influences contradictoires. L’approche sociologique du vote étudie donc des probabilités et des mécanismes, pas un destin individuel.
Les enquêtes distinguent également inscription, participation et choix d’un candidat. L’Insee observe en 2022 des écarts de participation selon l’âge et le diplôme, ainsi qu’une place importante du vote intermittent. Ces résultats montrent que la mobilisation elle-même est socialement différenciée. Ils ne permettent pas d’inférer le bulletin choisi par une personne à partir de son diplôme.
Préférences, offre et contexte
L’électeur évalue aussi candidats, programmes, bilan des gouvernants et enjeux rendus saillants par la campagne. Un vote peut être d’adhésion, de sanction ou stratégique, par exemple lorsque l’électeur tient compte des chances d’accès au second tour. Les approches du choix rationnel éclairent ces arbitrages, sans supposer que tous les citoyens disposent d’une information complète ou calculent de façon identique.
Le contexte transforme les possibilités : type de scrutin, alliances, candidatures, intensité de la campagne et importance perçue de l’élection. Une même personne peut participer à une présidentielle et s’abstenir à une législative, ou modifier son choix sans changer de groupe social. Cette volatilité ne prouve pas la disparition des appartenances ; elle peut traduire leur recomposition et leur interaction avec une offre nouvelle.
Méthodes et précautions d’interprétation
Les données électorales agrégées décrivent les territoires mais exposent à l’erreur écologique : un quartier ouvrier votant majoritairement pour un parti ne prouve pas que tous les ouvriers le choisissent. Les enquêtes individuelles et panels permettent de rapprocher caractéristiques, attitudes et trajectoires, avec leurs limites d’échantillonnage et de déclaration. Une corrélation doit être interprétée à l’aide d’hypothèses et de comparaisons, pas convertie immédiatement en causalité.
Pour traiter l’objectif, une démonstration peut donc associer un résultat statistique, un mécanisme de socialisation et une situation de choix contextualisé. L’acte est accompli par un individu, mais les raisons, ressources et options avec lesquelles il choisit sont socialement construites. C’est cette articulation qui constitue le cœur scientifique de la réponse.