CAPES externe bac + 3 de philosophie 2026 : corrigé du texte de Bergson
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Proposition de correction non officielle. La seconde épreuve écrite du CAPES et du CAFEP externes bac + 3 de philosophie 2026 portait, en cinq heures, sur un extrait de Bergson, La Pensée et le Mouvant, « Le possible et le réel ». Le passage va de la comparaison de notre vie avec une création artistique jusqu’à la distinction entre deux manières de toucher le réel : l’intelligence de la régularité matérielle et la conscience de la nouveauté créatrice.
Texte officiel de l’épreuve · Annales du CAPES
Introduction
Nous préparons nos actes en cherchant des repères fiables. Avant d’entreprendre un travail nouveau, nous apprenons un métier, observons des précédents et établissons des règles. Pourtant, une décision personnelle peut prendre une forme que ces règles ne permettaient pas de prévoir. L’expérience semble alors mêler deux mouvements : nous reproduisons ce qui a déjà réussi et nous introduisons quelque chose qui n’existait pas encore. Comment une même vie peut-elle dépendre de savoirs généraux et produire une singularité imprévisible ?
Dans ce passage de La Pensée et le Mouvant, Bergson part de la comparaison entre la formation d’un caractère et le travail d’un sculpteur. Il ne se contente pas d’opposer une création mystérieuse à une intelligence mécanique. Il explique pourquoi la technique, les règles et la recherche de stabilité sont nécessaires à l’action, puis montre à quel domaine cette intelligence correspond exactement. Sa thèse est que nous créons réellement du nouveau dans notre vie, tandis que l’intelligence ordinaire, orientée vers l’action sur la matière, saisit surtout ce qui se répète ; chacune de ces expériences atteint un aspect du réel, mais l’erreur naît lorsque l’intelligence applique à la création les catégories qui conviennent à la stabilité matérielle.
La difficulté est de comprendre comment nous pouvons être auteurs de notre caractère sans connaître clairement notre propre puissance créatrice. Si nous ne la connaissons pas, sur quoi fonder l’affirmation que nous créons ? Et si l’intelligence recherche légitimement la stabilité, pourquoi ne pourrait-elle pas connaître aussi cette nouveauté ? Le texte suit une progression précise. Bergson présente d’abord la vie comme création singulière et distingue cette création de la technique de l’artiste. Il explique ensuite notre intérêt pratique pour les règles générales et décrit successivement la perception, la conception et la compréhension comme des opérations de stabilisation. Il conclut enfin en assignant leur domaine de vérité à l’intelligence et à la conscience, puis en situant leur confusion possible.
La vie se crée avec une matière qu’elle n’a pas choisie
Les premiers mots, « Artisans de notre vie », attribuent aux personnes un travail sur elles-mêmes. Bergson renforce aussitôt l’image en disant « artistes même quand nous le voulons ». L’expression ne réduit pas le caractère à une œuvre achevée et offerte au regard d’autrui. Elle indique que nos actes contribuent à former ce que nous sommes. « Artisans » rappelle le travail et ses contraintes ; « artistes » ajoute la possibilité d’une forme singulière. L’art ne sert donc pas à embellir le propos. Il permet de poser la question de la nouveauté véritable dans la conduite d’une vie.
Le sculpteur ne crée pas sa terre glaise. De même, nous travaillons avec « le passé et le présent », « l’hérédité et les circonstances ». Le texte refuse une liberté conçue comme commencement absolu. Ce que nous faisons dépend d’un corps, d’une histoire, d’une situation et d’une matière qui résiste. Cependant, ces conditions ne déterminent pas entièrement la figure produite. Bergson la dit « unique, neuve, originale, imprévisible ». Les adjectifs ne sont pas de simples synonymes : unique l’oppose aux autres vies, neuve à ce qui existait déjà, originale à la reproduction d’un modèle, imprévisible à une déduction anticipée à partir des conditions. L’enjeu est de savoir si le résultat contient plus que ce que ses conditions semblaient promettre.
Nous sommes « avertis » du travail « pendant qu’il se fait », mais cet avertissement n’est pas une connaissance complète. Quand une personne s’engage dans une relation ou prend une décision difficile, elle sent qu’elle agit ; elle ne peut pas toujours décrire la manière dont sa personnalité se transforme. Bergson distingue ainsi la conscience immédiate d’un élan et l’analyse réfléchie de la puissance qui le produit. Dire que « l’essentiel est que nous le fassions » ne signifie pas que la réflexion serait inutile. Cela signifie que la création se réalise dans l’acte avant de devenir un objet de connaissance. Le philosophe peut l’interroger ; l’agent n’a pas besoin de la théorie de son pouvoir pour agir.
La suite de l’analogie est décisive, car elle prévient une lecture romantique. Le sculpteur « connaisse la technique de son art » ; l’usage de ce savoir concerne principalement ce que l’œuvre aura « de commun avec d’autres ». Pour façonner la glaise, il faut connaître sa résistance, le séchage, les gestes possibles. Ces contraintes valent pour plusieurs œuvres. Elles relèvent de « la répétition ou fabrication », non de la création « même ». Bergson ne dit pas que la technique est extérieure à l’œuvre : sans elle, l’artiste ne pourrait pas donner une forme durable à son projet. Il dit que sa maîtrise n’explique pas à elle seule pourquoi cette œuvre singulière apparaît. La compétence rend la création possible sans en fournir un programme exhaustif.
L’« intellectualité » de l’artiste désigne précisément l’attention qu’il concentre sur ce qui s’apprend et se répète. Dans la création de notre caractère, nous sommes placés devant une différence analogue : nous savons beaucoup de choses sur les situations, les habitudes ou les moyens d’agir ; nous savons « fort peu de chose » de notre pouvoir créateur. Ce n’est pas une contradiction. Nous connaissons d’abord ce qui sert notre action ; notre effort propre est vécu plutôt que présenté devant nous comme un objet stable. Pour l’analyser, il faudrait « revenir sur nous-mêmes » et « remonter la pente de la nature ».
Cette « pente » est expliquée dans la phrase qui suit : « la nature a voulu l’action, elle n’a guère pensé à la spéculation ». Il ne faut pas prendre cette personnification pour une preuve que la nature poursuit consciemment un but. Elle décrit l’orientation habituelle de nos facultés. Face à une tâche, nous cherchons ce qu’il faut faire ; nous ne nous arrêtons pas d’ordinaire pour saisir l’acte même de créer. « Invertir la direction normale de la connaissance » serait tourner l’attention, habituellement dirigée vers les choses utiles, vers l’élan qui nous fait agir. La philosophie apparaît alors comme une conversion difficile du regard, non comme la simple accumulation de données sur soi.
L’intelligence extrait de la répétition ce qui sert l’action
À cette difficulté de l’introspection s’oppose un « intérêt capital » : nous familiariser avec « la technique de notre action ». Il s’agit d’extraire des conditions où nous agissons des « recettes » et des « règles générales ». Le mot recettes pourrait sembler dépréciatif ; il indique ici une réussite pratique fondée sur ce qui se répète. Pour cuisiner, fabriquer ou traverser une rue, nous devons pouvoir reconnaître des situations comparables. L’intelligence nous évite de tout découvrir à chaque instant. La généralisation n’est donc pas un défaut que Bergson pourrait simplement écarter au profit d’une intuition pure.
La formule « Il n’y aura de nouveauté dans nos actes que grâce à ce que nous aurons trouvé de répétition dans les choses » porte le cœur de l’argument. Elle réunit ce que l’on pourrait croire contradictoire. Pour inventer un geste, il faut un sol, un outil, une matière et des régularités sur lesquels prendre appui. Un musicien produit une phrase originale parce qu’il maîtrise aussi des intervalles et des gestes déjà exercés. L’ordre du répété fournit des moyens ; il ne prédétermine pas intégralement l’acte neuf. La nouveauté ne flotte pas hors des choses : elle surgit à travers leur maniement.
De cette fonction pratique, Bergson déduit le caractère de notre « faculté normale de connaître » : elle extrait « de la stabilité et de la régularité dans le flux du réel ». Le flux n’est pas déclaré illusoire. Il est la réalité à partir de laquelle notre connaissance ordinaire prélève ce qui peut demeurer assez stable pour guider l’action. Le verbe extraire est important : l’intelligence sélectionne un aspect du réel. Si l’on disait qu’elle invente arbitrairement la stabilité, on manquerait la conclusion du passage, qui reconnaît sa vérité dans son domaine propre.
Trois questions successives exposent cette sélection. Dans la perception, les ébranlements physiques « infiniment répétés » de la lumière ou de la chaleur sont contractés en sensations « relativement invariables ». La vision d’une couleur condense, selon l’exemple de Bergson, une multitude d’oscillations en une expérience utilisable d’un seul coup. Il ne faut pas lire cette image comme l’énoncé d’un nombre physique à recalculer : elle sert à rendre sensible l’écart entre la multiplicité des événements et la simplicité relative de la sensation. La perception rassemble et stabilise afin que nous puissions nous orienter.
Dans la conception, former une idée générale consiste à abstraire des choses changeantes un aspect commun qui offre à l’action une « prise invariable ». Nous appelons plusieurs objets « outil » parce qu’ils peuvent jouer des rôles comparables, malgré leurs différences de forme et d’histoire. Bergson précise que la généralité de l’idée marque d’abord « la constance de notre attitude » et « l’identité de notre réaction éventuelle ou virtuelle ». Le commun n’est donc pas seulement une ressemblance regardée de loin ; c’est aussi ce qui permet une conduite analogue. Virtuelle signifie ici que l’action possible compte même lorsqu’elle n’est pas exécutée. Une idée anticipe des façons d’agir.
Dans la compréhension, enfin, nous établissons des « relations stables » entre des faits qui passent et dégageons des lois. Une loi plus précise, jusqu’à la formulation mathématique, permet de mieux prévoir les rapports entre les phénomènes. Bergson ne disqualifie pas la science en la ramenant à une commodité subjective : découvrir une régularité véritable dans la matière constitue une connaissance. Il montre pourquoi cette forme de connaissance prolonge la même orientation que la perception et l’idée générale. Percevoir, concevoir, comprendre : à chaque étage, l’intelligence retient de ce qui change un rapport sur lequel l’action pourra compter.
Deux accès au réel et une erreur de domaine
La conclusion du passage énonce d’abord une limitation positive : « l’intelligence est dans le vrai » lorsqu’elle s’attache à la régularité et à la stabilité « dans le réel », c’est-à-dire « à la matérialité ». Une interprétation qui ferait de l’intelligence une simple source d’illusions contredirait cette phrase. La matière présente effectivement des répétitions et des rapports ; l’intelligence s’y ajuste. Elle touche « un des côtés de l’absolu ». L’expression absolu indique que la vérité obtenue n’est pas seulement relative à notre intérêt pratique. L’intelligence atteint quelque chose du réel lui-même, tout en ne l’épuisant pas.
Un autre accès apparaît lorsque notre conscience « saisit en nous une perpétuelle efflorescence de nouveauté » ou lorsqu’elle « sympathise avec l’effort indéfiniment rénovateur de la nature ». Le premier mouvement retourne vers la création du caractère décrite au début : nous éprouvons une durée vécue dans laquelle le nouveau se fait. Le second élargit cette expérience au devenir de la nature. Sympathiser ne signifie pas attribuer naïvement nos sentiments aux choses ; c’est chercher une participation à leur mouvement de production plutôt que les considérer seulement comme des éléments à classer et à utiliser. La conscience, elle aussi, « touche » un côté de l’absolu. Les deux côtés ne sont pas deux mondes séparés, mais deux aspects d’un réel dont aucune faculté ne doit usurper la totalité.
L’erreur commence lorsque l’intelligence « prétend penser un des aspects comme elle a pensé l’autre ». Par exemple, si l’on traite une décision créatrice comme la simple application d’un programme déjà donné, on ne peut plus comprendre pourquoi son résultat était imprévisible. On reconstruit après coup une nécessité en oubliant l’acte par lequel quelque chose de neuf s’est produit. À l’inverse, la reconnaissance de la nouveauté ne permet pas de négliger les lois physiques dont dépend un geste. Bergson critique une extension illégitime de la méthode intellectuelle, non son emploi dans la connaissance de la matière.
Cette limite éclaire la difficulté initiale. Nous savons agir avec des règles sans connaître complètement la création que nous accomplissons ; cette asymétrie vient de l’orientation pratique de notre intelligence. Une réflexion philosophique peut tenter de remonter cette pente, mais elle ne doit pas transformer la création vécue en objet immobile pour la rendre plus facile à décrire. Le passage invite ainsi à ajuster la connaissance à son objet : chercher des lois là où le réel se répète, et prêter attention à la durée où du nouveau se forme.
Conclusion
Bergson part d’une vie que nous façonnons avec des conditions reçues, comme un sculpteur travaille une matière résistante. Il distingue la technique nécessaire à cette action de la création singulière qu’elle rend possible sans la programmer. Perception, conception et compréhension tirent des régularités du flux du réel ; elles répondent à notre besoin d’agir et atteignent effectivement la matérialité. La conscience de notre propre devenir révèle en revanche une nouveauté que la recherche de répétition ne saurait expliquer à elle seule. Le texte n’oppose donc pas la vérité à l’intelligence, mais l’intelligence appliquée à son domaine à sa prétention de ramener toute création aux formes du déjà connu.