CAPES externe bac + 3 de philosophie 2026 : corrigé « La liberté est-elle une fin en soi ? »
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Proposition de correction non officielle. La première épreuve écrite du CAPES et du CAFEP externes bac + 3 de philosophie 2026 demandait, en cinq heures, une dissertation sur « La liberté est-elle une fin en soi ? » L’expression « fin en soi » engage davantage que l’importance accordée à la liberté : elle demande si celle-ci vaut indépendamment de ce que nous en faisons.
Sujet officiel · Annales du CAPES
Introduction
Une personne quitte un emploi sûr pour exercer le métier qu’elle a choisi. Ses proches lui demandent ce qu’elle gagnera à changer de vie. Elle répond qu’elle veut pouvoir décider elle-même. Cette réponse semble suffisante : si sa décision doit encore être justifiée par un salaire supérieur ou un bonheur certain, le choix libre n’est plus ce qui compte. Pourtant, la même personne n’aurait guère de raison de quitter son emploi si la décision n’ouvrait aucune possibilité de travailler, de vivre ou de se réaliser. La liberté apparaît à la fois comme ce que l’on recherche pour soi et comme la condition d’autres fins.
Une fin est ce en vue de quoi l’on agit ; elle peut être un résultat que l’on veut obtenir. Une fin en soi ne reçoit pas sa valeur d’un résultat ultérieur auquel elle servirait simplement de moyen. La liberté, de son côté, peut désigner l’absence d’obstacle, la capacité de choisir ou encore l’autonomie par laquelle une volonté se donne une règle. Ces sens ne sont pas interchangeables. Une personne peut disposer de plusieurs options sans maîtriser ses raisons de choisir ; elle peut aussi se gouverner elle-même tout en rencontrant des limites extérieures. Il faut donc demander de quelle liberté on parle avant de décider si elle constitue une fin.
Si nous ne voulons la liberté que pour obtenir du plaisir ou réussir un projet, pourquoi défendre celle d’une personne dont les choix nous semblent improductifs ou mauvais ? Mais si la liberté vaut absolument, faut-il admirer jusqu’au choix arbitraire et faire de chaque limitation une atteinte à une valeur suprême ? Comment reconnaître à la liberté une valeur qui ne dépende pas de ses résultats, tout en comprenant qu’elle n’a de sens que dans des actes et des vies déterminés ?
Nous examinerons d’abord pourquoi la liberté paraît recherchée comme un bien irréductible à ses avantages. Nous verrons ensuite qu’une liberté réduite à la faculté de choisir ne peut constituer à elle seule une fin. Enfin, il faudra distinguer la liberté comme capacité d’agir de l’autonomie comme manière de se rapporter à des fins que l’on peut justifier.
La liberté semble valoir au-delà de ses résultats
Un prisonnier auquel on accorderait une alimentation excellente, des loisirs et la sécurité pourrait encore demander à sortir. Ces biens ne remplacent pas la possibilité de conduire sa vie. Ce qui manque n’est pas seulement un plaisir supplémentaire : c’est la possibilité de déterminer où aller, qui rencontrer et quels projets entreprendre. Même si une autre personne choisissait à sa place des activités objectivement avantageuses, la privation demeurerait. La liberté semble donc être un bien que l’on ne saurait compenser par une simple addition de satisfactions.
Le cas manifeste toutefois une première ambiguïté. Le prisonnier peut vouloir sortir pour revoir les siens ou reprendre un travail. Sa liberté paraît alors être le moyen d’atteindre ces objectifs. Mais si l’on énumère tous ses projets, un élément leur est commun : il veut pouvoir se les approprier et en changer. Être libre ne consiste pas seulement à obtenir le résultat voulu ; cela comprend le fait de pouvoir en répondre comme de son propre projet. Une personne transportée chaque jour au lieu qu’elle préfère, sans avoir le droit de partir ailleurs, ne jouit pas de la même situation qu’une personne qui choisit de s’y rendre. Le trajet extérieur peut être identique, la relation à l’action ne l’est pas.
Dans De la liberté, John Stuart Mill défend la possibilité pour chacun de former ses opinions et de mener des expériences de vie tant que leur exercice ne cause pas de tort à autrui. L’individualité n’est pas, chez lui, une fantaisie qu’une société pourrait sacrifier sans perte dès lors qu’elle fournit le confort matériel. Choisir et éprouver une manière de vivre participent au développement des facultés. Cet argument peut donner à la liberté une valeur interne à l’épanouissement humain : vivre selon un plan imposé, même commode, retire une part de ce que signifie mener sa vie. Il garde cependant une référence au bien-être et au progrès de la personne. Il ne démontre pas encore que la liberté soit une fin absolument indépendante de tout bien qu’elle rend possible.
Une autre raison de ne pas la traiter comme un simple instrument concerne la dignité des personnes. Interdire à quelqu’un de s’exprimer sous prétexte qu’il pourrait se tromper revient à décider que son jugement n’a pas droit à l’exercice. On peut réfuter ce qu’il dit ou empêcher un dommage précis ; on ne peut, sans reste, convertir sa capacité de juger en outil au service d’un résultat choisi par d’autres. La revendication de liberté porte alors sur le statut du sujet : il n’est pas seulement l’emplacement où produire un effet souhaitable. L’enjeu dépasse l’efficacité de telle décision particulière.
Cette défense doit néanmoins éviter une confusion. Qu’une personne mérite le respect ne signifie pas que chacune de ses décisions mérite l’approbation. Une erreur peut être libre ; une décision violente peut engager une responsabilité. Si l’on conclut que tout usage de la liberté est bon parce qu’il est libre, on efface la différence entre le pouvoir de choisir et la valeur de ce qui est choisi. C’est précisément cette différence qui oblige à examiner la formule « fin en soi » de plus près.
La possibilité de choisir ne suffit pas à définir une fin
Supposons qu’un voyageur reste devant deux chemins dont il ignore totalement la destination. S’il choisit au hasard, il exerce peut-être une faculté de décision ; il ne gagne pas, par cette seule opération, une vie meilleure ou une raison de marcher. La multiplication des options peut même le laisser indifférent. Une liberté comprise comme pure ouverture de possibilités est incomplète : pour agir, il faut que quelque chose importe et que l’on puisse discerner des raisons de le poursuivre. Ériger l’indétermination en fin reviendrait à préférer pouvoir toujours choisir à jamais choisir effectivement.
Cette objection n’autorise pas à dicter à chacun ses fins. Elle montre que l’on confondrait la liberté avec l’absence perpétuelle d’attaches si l’on refusait tout engagement. Promettre à un ami de l’aider réduit certaines possibilités futures : on ne sera plus disponible pour tout autre projet au même moment. Pourtant, pouvoir tenir cette promesse peut être une expression plus forte de sa liberté qu’abandonner l’ami afin de conserver toutes ses options. Une décision crée des raisons de persévérer ; elle ne constitue pas automatiquement une aliénation. La liberté d’une personne ne se mesure donc pas seulement au nombre de portes qu’elle pourrait encore ouvrir après avoir choisi.
Il faut aussi examiner la liberté « de faire ce que l’on veut ». Une envie immédiate peut résulter d’une habitude que l’on regrette, d’une peur ou d’une pression difficile à reconnaître. La personne qui promet de renoncer à une dépendance mais retourne mécaniquement vers elle ne devient pas libre au seul motif que personne ne l’y force. À l’inverse, décider de suivre un traitement ou un entraînement peut imposer des contraintes au présent afin d’acquérir une capacité d’agir plus réelle. Cela ne permet pas de dire, de l’extérieur, que toutes les personnes qui choisissent autrement seraient dominées par leurs désirs. La question est de savoir si le sujet peut réfléchir à ses mobiles et les reconnaître comme siens, non de soumettre son choix à un modèle unique de bonne vie.
Une société pourrait cependant utiliser cet argument pour imposer une fin prétendument « vraie » aux individus. Elle déclarerait qu’ils ne sont libres qu’en obéissant à ce que des dirigeants définissent comme leur intérêt authentique. Le paradoxe est net : au nom d’une liberté supérieure, on supprime la possibilité de contester la définition qu’on en donne. Cette difficulté invite à maintenir une protection des choix et des désaccords, y compris lorsque la conduite d’autrui nous paraît imprudente. La liberté ne se réduit ni à l’absence de limites ni à une réalisation de soi définie à l’avance par un tiers.
Il reste alors à comprendre ce qui pourrait valoir en soi dans la liberté. Ce ne peut être la réussite garantie de toutes les décisions, ni l’état vide d’une volonté sans fins. Peut-être s’agit-il de la qualité du rapport d’une personne à ses fins : pouvoir les examiner, se les donner et répondre de son action parmi d’autres personnes qui disposent de la même possibilité.
L’autonomie vaut dans l’exercice responsable de la liberté
Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, Kant distingue la volonté qui suit seulement un intérêt reçu de celle qui se pense comme auteur d’une loi valable pour tout être raisonnable. L’autonomie ne signifie pas que chaque désir individuel devient une loi. Elle demande au contraire de soumettre la maxime de l’action à une exigence de justification universelle. Si je promets de rendre un objet en sachant que je ne le ferai pas, je profite d’une pratique de confiance que ma règle détruirait si chacun l’adoptait. Renoncer à cette promesse trompeuse ne supprime pas ma liberté : cela exprime une volonté qui ne se laisse pas guider par le seul avantage du moment.
Chez Kant, parler d’une fin en soi désigne d’abord la personne raisonnable, qu’il faut traiter toujours aussi comme une fin et jamais simplement comme un moyen. La liberté comme autonomie a un rôle décisif dans ce respect : sans la capacité de se donner une règle, il n’y aurait pas de responsabilité morale. Il serait toutefois inexact de transformer chaque choix empirique en valeur sacrée sous couvert de la formule kantienne. L’exigence porte sur la capacité des personnes à répondre à une loi, et sur la manière de les traiter, non sur l’innocence de toutes leurs préférences. On peut donc condamner un acte tout en refusant de réduire son auteur à un instrument.
Cette réponse permet de distinguer deux sens du mot fin. La liberté n’est pas un produit fini que l’on pourrait posséder une fois pour toutes, comme un bien que l’on range après l’avoir obtenu. Elle se manifeste dans des actes où des possibilités deviennent des engagements justifiables. Elle ne vaut pas uniquement pour les résultats qu’elle procure, puisqu’un acte imposé et un acte autonome ne sont pas équivalents même lorsqu’ils aboutissent au même résultat. Mais elle n’est pas non plus un but séparé de toute conduite : elle n’existe effectivement que par des personnes capables d’agir et de faire place à l’autonomie d’autrui.
Prenons une délibération collective. Chacun doit pouvoir parler, proposer et contester ; la décision prise peut déplaire à certains. Si la liberté n’était qu’un moyen d’aboutir à la meilleure décision, une autorité supposée plus compétente pourrait supprimer le débat. Si elle était une fin comprise comme absence absolue de contrainte, aucune règle commune ne pourrait être adoptée. Le fait de participer, de pouvoir demander des raisons et de rester reconnu comme interlocuteur donne au processus une valeur propre, même lorsqu’il ne procure pas à chacun son résultat préféré. Les règles et les droits qui rendent cette participation possible ne garantissent pas une parfaite autonomie ; ils en sont des conditions concrètes.
Cette conception rencontre enfin une limite sociale. Il ne suffit pas de dire à quelqu’un qu’il est libre de choisir sa profession si la formation lui est inaccessible ou si toutes les options disponibles le maintiennent dans une dépendance extrême. La liberté formelle peut avoir une valeur réelle tout en demeurant insuffisante à l’exercice effectif de l’autonomie. Défendre la liberté comme fin en soi engage donc aussi à se demander quelles conditions permettent aux personnes d’en user. Ce n’est pas l’autorisation de leur imposer le bonheur : c’est reconnaître qu’une capacité respectée en paroles peut être empêchée dans les faits.
Le voyageur du début peut alors décider de changer d’emploi pour exercer un métier qu’il juge digne d’être poursuivi. Il ne doit pas prouver que sa décision maximisera ses gains. Il doit néanmoins pouvoir en comprendre les raisons et en assumer les conséquences sans nier les droits de ceux que son choix concerne. Sa liberté ne vaut pas comme caprice isolé ; elle vaut comme possibilité de se conduire lui-même dans un monde partagé.
Conclusion
La liberté serait un simple moyen si nous ne la jugions qu’à ses effets. Or être conduit vers un résultat et s’y engager soi-même ne sont pas équivalents : la possibilité de délibérer et de répondre de son action a une valeur propre. Pour autant, la simple indétermination, le choix arbitraire ou le nombre d’options disponibles ne constituent pas une fin suffisante. La liberté peut être dite fin en soi dans la mesure où l’autonomie des personnes mérite le respect indépendamment de l’utilité de chaque décision. Cette valeur ne dispense ni de juger les actes ni de garantir les conditions réelles dans lesquelles chacun peut exercer sa liberté avec les autres.