CAPES externe de philosophie 2019 : corrigé « Qu'est-ce qui est universel ? »

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Proposition de correction non officielle. La composition de philosophie du CAPES et du CAFEP externes 2019 avait pour sujet « Qu’est-ce qui est universel ? » Le rapport du jury confirme la tenue de l’épreuve et invite à répondre à cette question précise. Il ne suffit pas de demander si l’universel existe, ni de dresser une liste de valeurs ou de lois supposées valoir partout : il faut déterminer ce qui mérite le prédicat universel, dans quel domaine et pour quelle raison.

Sujet officiel · Rapport du jury · Annales du CAPES

Introduction

« Tous les triangles ont trois côtés » et « tous les êtres humains doivent être traités avec respect » utilisent le même mot, tous. Pourtant, la première proposition dépend de la définition d’une figure, tandis que la seconde affirme une obligation dont la réalisation reste contestée. Une troisième formule, « tous les corps tombent », voudrait décrire la nature mais demande des conditions et des lois physiques précises. Dans ces trois cas, l’universalité ne se constate ni ne se justifie de la même manière. L’enjeu n’est donc pas d’accumuler des exemples : il est de comprendre ce qui, dans chacun, autorise ou interdit le passage d’un cas à tous les cas.

Est universel, en un premier sens, ce qui vaut pour tous les membres d’un ensemble déterminé, sans exception à l’intérieur de cet ensemble. Cette précision est capitale : une propriété des triangles n’a pas à appartenir aux cercles pour être universelle pour les triangles. L’universel se distingue du général, qui peut seulement concerner la plupart des cas, et du singulier, qui n’en concerne qu’un. Il ne se confond pas non plus avec l’absolu, indépendant de toute condition, ni avec le nécessaire, qui ne peut pas être autrement. Une règle peut viser tous les membres d’un groupe sous une condition explicite, sans valoir sans condition pour n’importe quoi.

Mais la formule « tous » ne suffit pas à trancher. Une proposition peut prétendre valoir pour tous et être fausse ; un droit peut être proclamé pour tous et refusé à certains. L’universel est-il une propriété des choses que l’esprit découvre, une forme que la pensée donne à ses jugements, ou une exigence pratique qu’elle adresse aux personnes ? Que faut-il examiner pour dire de quelque chose, et non simplement souhaiter ou annoncer, qu’il est universel ? Nous partirons de la forme logique de l’universalité, puis de son rapport aux réalités singulières, avant de demander comment elle peut valoir dans le domaine de l’action sans être confondue avec une uniformité de fait.

Ce qui vaut de tous les cas d’un domaine est universel dans un jugement

La proposition « tous les triangles ont trois côtés » distribue un prédicat à chacun des objets rangés sous le sujet triangle. Elle ne prétend pas que tout objet de l’univers possède trois côtés. Son universalité est liée à la détermination du sujet : si l’on remplace triangle par figure, la proposition devient fausse. Dans les Seconds Analytiques, Aristote donne à cette exigence un tour plus fort : l’attribut universel d’une démonstration appartient à tout objet du genre pertinent, et lui appartient en tant que tel. La propriété des angles d’un triangle, dans la géométrie euclidienne, est ainsi à chercher au niveau de triangle, plutôt qu’à celui, trop étroit, de triangle isocèle ou, trop large, de figure.

Le jugement universel n’est donc pas seulement une phrase qui emploie « tous ». Il relie un prédicat à une classe correctement définie et demande une raison de cette liaison. On peut dire que tous les élèves d’une salle ont un cahier si on les a comptés ; cette vérité dépend d’une situation limitée et pourrait cesser demain. Une démonstration mathématique vise autre chose : elle montre pourquoi tout objet répondant à une définition possède une propriété. Les deux jugements peuvent avoir une forme universelle, mais leur portée et leur garantie diffèrent. L’universel logique ne dispense pas d’examiner le contenu et la justification de chaque proposition.

Il permet toutefois de poser une première réponse. Ce qui est universel, c’est une détermination attribuable sans exception à chacun des cas d’un domaine défini, pour autant que l’attribution soit fondée. Cette réponse éclaire aussi le contre-exemple. Un seul triangle qui n’aurait pas trois côtés réfuterait l’énoncé sous la définition choisie ; en pratique, il montrerait plutôt que l’objet n’est pas un triangle. Pour une loi empirique, au contraire, un cas résistant peut obliger à préciser la loi, ses conditions ou son domaine. L’universel se cherche donc à travers les cas particuliers, et une exception apparente a une valeur critique.

Mais le jugement n’est pas la chose. On peut réunir sous le mot arbre des organismes singuliers, très différents dans leur âge et leur forme. L’universalité appartient-elle seulement au mot et à la phrase, ou aussi à une structure réellement présente dans chacun d’eux ? Si elle n’est qu’un procédé de classement, sa portée sur le monde devient incertaine. Si elle existe à part des arbres, comment agit-elle sur eux ? La question logique ouvre ainsi une difficulté ontologique.

Ce qui est commun doit être pensé dans les singuliers, sans les effacer

Un chêne rencontré dans un jardin ne se présente jamais comme « l’arbre en général ». Il a une hauteur, une écorce, une histoire de croissance qui n’appartiennent qu’à lui. Pourtant, il ne serait pas intelligible si aucune caractéristique ne pouvait être reconnue dans plusieurs vivants. L’universel semble alors être ce qui peut se retrouver ou se réaliser dans une multiplicité de cas. Le problème n’est pas de choisir entre l’individu concret et une idée vide : il est de comprendre comment une forme commune peut être discernée dans des êtres qui ne sont jamais identiques.

La réponse attribuée à Aristote dans le rapport du jury aide à préciser l’enjeu. L’universel ne doit pas être pris pour une seconde chose existant à côté des individus ; il est pensé à partir des caractères des individus et de ce qui les rend intelligibles. Une science du vivant cherche des structures et des relations qui se manifestent dans des organismes particuliers. Elle ne gagne rien à nier leurs différences. Un médecin peut connaître une propriété générale d’une maladie et devoir ajuster son diagnostic au corps singulier du malade. La validité d’un savoir commun ne remplace pas l’attention au cas.

Cependant, le simple constat d’une ressemblance ne fonde pas toutes les prétentions universelles. Deux objets peuvent être de la même couleur sans qu’une loi de leur nature explique cette rencontre. Une régularité observée mille fois peut être corrigée par une observation nouvelle. L’histoire des sciences rappelle cette prudence : une théorie rend intelligible un domaine avec une certaine précision, puis de nouveaux phénomènes obligent à réviser la manière de le décrire. Cela ne veut pas dire que toute vérité scientifique serait seulement locale ou changeante. Cela veut dire qu’une loi universelle exige une détermination exacte de ses conditions d’application, des épreuves qui pourraient la contredire et une révision possible de nos formulations.

La recherche de l’universel n’élimine donc pas le temps. La propriété mathématique se démontre dans un système explicité ; l’enquête scientifique examine dans l’histoire des théories la portée de ses propositions ; le médecin revient du cas général au patient. Ce qui est universel ne flotte pas nécessairement au-dessus des singularités. Il peut être une relation ou une structure qui se reconnaît en elles, sous des conditions qui rendent la proposition contrôlable. Mais cette réponse, adaptée à la connaissance, suffit-elle pour la morale ou pour le droit ? Le respect d’une personne n’est pas une propriété que l’on relève comme sa taille ou sa couleur.

Ce qui doit valoir pour chacun ne se réduit pas à ce qui existe partout

Dire que tous les êtres humains doivent être traités avec respect ne décrit pas une conduite universelle déjà observée. Les injustices et les exclusions prouvent plutôt que l’obligation n’est pas toujours suivie. Elles ne réfutent pourtant pas, par ce seul fait, la prétention de la règle à valoir pour chacun. Une norme universelle ne se vérifie pas en comptant ceux qui la respectent ; elle se discute à partir de raisons que l’on peut présenter à toute personne concernée. Ce qui est universel en ce domaine n’est pas l’uniformité des usages, mais la portée sans exclusion de la justification et de l’exigence.

Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, Kant demande à la volonté d’examiner si la maxime de son action peut valoir comme loi universelle. Si quelqu’un se réserve le droit de tromper les autres dès que cela l’arrange, il réclame pour lui une exception qu’il ne peut raisonnablement accorder à chacun sans ruiner la confiance dont sa propre tromperie profite. L’universalisation éprouve alors la cohérence pratique de la règle. Elle ne constate pas que tout le monde dit la vérité ; elle demande si une règle peut être voulue pour tous, par chacun, sans privilège arbitraire.

La portée de cette démarche doit toutefois être interrogée. Affirmer « tous » peut cacher un groupe que l’on exclut discrètement de la catégorie des personnes. Une règle dite universelle peut aussi ignorer des situations différentes et produire des effets inégaux. Son exigence ne se réalise donc pas par la seule répétition d’une formule. Il faut examiner qui compte parmi les destinataires, comment la règle s’applique, et si ceux qui la subissent peuvent en contester la formulation. Une déclaration de droits a une date et une histoire ; cette origine située ne suffit ni à disqualifier sa portée ni à garantir que cette portée est déjà respectée. Elle ouvre une tâche : rendre effective l’égalité qu’elle annonce et corriger les exclusions dont son usage reste capable.

Le rapport entre le singulier et l’universel change alors de sens. Le cas d’une personne traitée injustement n’est pas une exception qu’il faudrait écarter pour sauver la règle ; il est ce à partir de quoi on mesure la distance entre la règle et sa réalisation. L’universalité morale et juridique ne demande pas que tous mènent la même vie. Elle exige que la différence des vies ne serve pas de prétexte pour retirer à certains la considération due à chacun. Une règle peut être commune précisément parce qu’elle rend possible la coexistence de personnes qui ne se ressemblent pas.

Nous pouvons dès lors relier sans confondre les trois sens rencontrés. Dans un jugement, est universel un prédicat fondé de tous les éléments d’un domaine. Dans la connaissance des choses, on cherche les structures communes et les conditions réelles de leur présence dans les cas. Dans l’action, une norme vise chaque personne concernée, y compris quand les faits la contredisent encore. Ces sens ne se réduisent pas à une seule formule matérielle : leurs garanties diffèrent. Ils ont néanmoins une exigence commune, le refus de faire d’un cas particulier un privilège caché ou de retirer arbitrairement un cas du domaine annoncé.

Conclusion

À la question « Qu’est-ce qui est universel ? », il faut répondre en déterminant le sujet dont on parle et le type de validité que l’on revendique. Une propriété démontrée vaut de tous les objets définis par un concept ; une loi scientifique aspire à décrire une relation effective sous des conditions précisées ; une norme morale demande à pouvoir être justifiée pour chacune des personnes qu’elle concerne. L’universel n’est ainsi ni tout ce qui est fréquent, ni une chose géante qui engloberait toutes les autres, ni un mot qui rendrait juste n’importe quelle règle. Est universel ce dont la portée à tous les cas pertinents peut être soutenue par une raison adaptée à son domaine, puis éprouvée au contact des cas singuliers. Cette réponse conserve à la question sa difficulté : il faut toujours montrer ce qui autorise le « tous » que l’on prononce.