CAPES externe de philosophie 2020 : corrigé « La paix est-elle le plus grand des biens ? »

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Proposition de correction non officielle. La première épreuve écrite du CAPES et du CAFEP externes de philosophie 2020 avait pour sujet « La paix est-elle le plus grand des biens ? » Les épreuves écrites ont servi cette année-là à l’admission, les oraux ayant été supprimés, comme le précise le rapport du jury. La dissertation doit comparer la paix à d’autres biens, notamment la justice, la liberté et la vérité : demander seulement si la paix est préférable à la guerre manquerait le sens du superlatif.

Sujet officiel · Rapport du jury · Annales du CAPES

Introduction

Après une période de violence, deux groupes signent un accord qui fait cesser les affrontements. Les habitants peuvent sortir de chez eux et dormir sans craindre une attaque. La paix leur paraît alors le bien le plus précieux. Mais si l’accord laisse certains d’entre eux privés de leurs droits ou leur impose de taire une injustice, la fin des combats suffit-elle à faire de cette paix le plus grand des biens ? Les mêmes personnes pourraient vouloir la défendre et refuser le prix auquel elle a été obtenue. Leur hésitation ne signifie pas que la paix serait sans valeur ; elle demande selon quel critère on la compare aux autres biens.

La paix peut être l’absence de guerre entre groupes, la stabilité d’une cité ou la tranquillité d’une âme. Le mot bien désigne ce que nous avons raison de rechercher ; il peut s’agir d’une fin en elle-même ou de la condition qui permet d’atteindre d’autres fins. Dire « le plus grand des biens » suppose une hiérarchie. Il faut donc comparer la paix à la justice, à la liberté, au bonheur ou à la connaissance, et déterminer si elle les dépasse toujours, si elle les rend possibles ou si elle ne vaut pleinement qu’avec eux. La paix extérieure et la paix intérieure ne sont pas interchangeables : on peut vivre dans un pays sans guerre tout en étant déchiré par la peur, ou conserver une certaine tranquillité d’esprit au milieu d’un conflit.

La question présente une difficulté véritable. Sans paix, nombre de biens deviennent presque inaccessibles : la liberté de travailler, d’étudier ou de discuter exige une sécurité minimale. Cette puissance de condition pourrait faire de la paix le premier de tous les biens. Pourtant, si l’on sacrifie systématiquement la liberté et la justice pour la préserver, on protège peut-être seulement le silence et l’ordre établi. La paix mérite-t-elle la première place parce qu’elle rend possibles les autres biens, ou sa valeur dépend-elle précisément de ce qu’elle permet et de la manière dont elle est obtenue ?

Nous montrerons d’abord pourquoi la paix paraît supérieure aux biens qui ne peuvent s’épanouir sans elle. Nous verrons ensuite qu’une paix maintenue à tout prix peut devenir l’ennemie de biens plus exigeants. Il faudra enfin déterminer si la meilleure paix peut être pensée comme une relation juste entre personnes libres, plutôt que comme le simple sommet d’une liste de possessions.

La paix donne aux autres biens un lieu où exister

Quand une famille ne sait pas si sa maison sera encore debout le lendemain, elle ne peut pas organiser sereinement les années à venir. La guerre détourne les ressources vers la survie, brise les liens de confiance et rend incertains les travaux les plus ordinaires. C’est pourquoi la paix paraît être un bien d’un autre ordre qu’un avantage parmi d’autres. Elle forme le cadre dans lequel les personnes peuvent poursuivre des biens très différents. On peut discuter de l’art, de la recherche ou de la réussite matérielle lorsque les gestes élémentaires de la vie ne sont pas sans cesse menacés.

Cette priorité apparaît aussi à l’échelle politique. Un conflit permanent entre membres d’une cité ne détruit pas seulement des vies ; il rend difficile l’existence de règles communes. Si chacun doit se protéger par la force, la justice ne peut être rendue par des institutions auxquelles tous peuvent s’adresser. Dans le Léviathan, Hobbes montre pourquoi des personnes exposées à la crainte mutuelle peuvent vouloir une autorité commune : la sécurité met fin à une situation où la défiance empêche les activités durables. L’argument ne fait pas de tout pouvoir établi un bon pouvoir. Il indique pourquoi l’ordre pacifique est une condition de la coopération et du droit.

La paix peut aussi désigner un état de l’âme. Une personne livrée à une agitation continuelle peut posséder des biens matériels sans pouvoir en jouir. La tranquillité permet d’examiner ses désirs, d’écouter autrui et de persévérer dans une activité choisie. Dans la Lettre à Ménécée, chez Épicure, la recherche du plaisir ne se réduit pas à une accumulation de sensations intenses : l’absence de trouble compte dans une vie heureuse. Cette paix intérieure n’est pas identique à la paix entre États. Elle montre pourtant pourquoi nous sommes tentés de voir dans la paix une condition générale d’une vie humaine accomplie, du corps politique jusqu’à la personne.

La comparaison semble alors favorable à la paix. Une liberté proclamée mais rendue inexerçable par la peur perd une part de sa réalité. Une justice décidée sans pouvoir être appliquée demeure fragile. La connaissance elle-même demande du temps et des lieux où l’on puisse apprendre. En ce sens, la paix pourrait être dite « plus grande » parce qu’elle soutient la possibilité des autres biens. Mais cette réponse rencontre une objection logique : ce qui est nécessaire à plusieurs fins est-il nécessairement la fin la plus haute ? Un pont peut être indispensable pour rejoindre un lieu sans être plus précieux que les personnes que l’on va rencontrer. La priorité de condition ne suffit pas à établir une supériorité absolue.

Une paix achetée au prix de la justice perd sa prétention suprême

Imaginons une cité parfaitement calme parce qu’aucun opposant n’a le droit de parler. L’absence de conflit visible ne prouve ni l’accord des citoyens ni la justice de leurs relations. Si le silence est obtenu par la menace, la paix civile se réduit à une tranquillité imposée. On peut même dire que la violence demeure présente sous forme de domination, bien que les affrontements aient cessé. Le bien qui semblait supérieur à tous les autres dépend ici de la privation de la liberté. Il faut alors demander si l’on parle encore de paix au sens fort ou seulement d’un ordre sans résistance apparente.

La distinction s’étend aux relations entre États. Un accord peut arrêter immédiatement les morts et mériter, pour cette raison, un soutien prudent. Il peut aussi fixer une injustice qui prépare d’autres violences. Reconnaître cette possibilité n’autorise pas à célébrer la guerre comme un bien en soi. Cela signifie que comparer la paix à la justice exige de considérer les personnes concrètement protégées ou abandonnées par l’accord. La paix n’est pas un mot qui annule les obligations envers ceux dont les droits restent bafoués.

La paix de l’âme pose une difficulté comparable. Une personne pourrait obtenir le calme en s’interdisant de voir la souffrance qu’elle contribue à produire. Elle ne serait plus troublée, mais ce repos serait fondé sur l’indifférence. À l’inverse, le témoin d’une injustice peut éprouver une inquiétude qui l’amène à agir. Faut-il juger son trouble inférieur à la tranquillité de celui qui se détourne ? Si le plus grand bien est une vie juste et responsable, il peut demander d’accepter certaines tensions. La sérénité ne vaut pas automatiquement plus que le courage de reconnaître un tort.

Cette objection ne permet pas non plus de placer simplement la justice ou la liberté au sommet d’une nouvelle liste. Une justice poursuivie sans attention aux conséquences de la violence peut se renverser contre ceux qu’elle entend défendre. Une liberté conçue comme pouvoir illimité de chacun peut rendre impossible la sécurité commune. Les biens se conditionnent et se limitent réciproquement. La question initiale nous conduit donc à examiner leur rapport plutôt qu’à attribuer un rang fixe et inconditionnel à l’un d’eux.

Il existe cependant une raison de maintenir à la paix une priorité particulière : la fin de la violence évite des pertes irréversibles. Une discussion sur la justice n’a pas le même sens pour quelqu’un qui peut y prendre part et pour quelqu’un qui doit d’abord survivre. Il serait abstrait d’opposer une « justice » idéale à toute cessation concrète des combats. La paix immédiate peut constituer le meilleur choix dans une situation donnée sans devenir pour autant le plus grand bien en toutes circonstances. La comparaison exige de distinguer la valeur urgente d’une paix possible et sa prétention à valoir absolument.

La paix la plus haute ne se sépare pas des autres biens

Peut-on répondre à la question en donnant au mot paix un sens plus riche ? Si elle désigne une relation durable où chacun peut vivre sans peur, faire entendre sa voix et obtenir justice, elle ne s’oppose plus à la liberté ou au droit. Elle en est une réalisation commune. Une cité qui règle ses désaccords par des institutions accessibles ne supprime pas tous les conflits ; elle leur donne une forme dans laquelle on peut contester sans se détruire. Dans cette perspective, la paix véritable n’est ni le silence ni l’unanimité. Elle est une manière de vivre les différends sans abandonner la reconnaissance de l’autre.

Cette définition rend la paix plus exigeante, mais elle pose un risque de circularité. Si l’on appelle paix toute situation où la justice et la liberté sont déjà satisfaites, on peut annoncer sans difficulté qu’elle est le plus grand des biens : on aura placé tous les autres dans le sens du mot. La dissertation doit garder la distinction des biens qu’elle compare. La justice demande ce qui revient à chacun ; la liberté concerne la possibilité d’agir et de contester ; la paix concerne l’absence de destruction violente et la stabilité des relations. Ils peuvent s’appuyer mutuellement sans devenir identiques.

On peut alors concevoir la paix comme un bien relationnel. Elle n’est pas un objet que chacun possède séparément ; elle dépend de la manière dont plusieurs personnes se traitent. Pour cette raison, elle ne peut être pleinement obtenue par une seule volonté, ni durablement conservée par la seule suppression des oppositions. Son maintien demande des pratiques, des règles et une attention aux torts qui pourraient la défaire. La paix intérieure elle-même n’est pas toujours un retrait de la société : elle peut naître de relations dans lesquelles on n’a plus besoin de craindre l’autre. La dimension personnelle et la dimension politique se croisent sans se confondre.

Cette conception éclaire la question du superlatif. Si « le plus grand » signifie le bien auquel tous les autres doivent être sacrifiés, la paix ne mérite pas ce rang. L’accord obtenu par l’écrasement des personnes perd ce qui lui donnait sa valeur humaine. Si « le plus grand » signifie un bien dont l’absence compromet gravement la plupart des autres, la paix dispose d’un titre puissant, mais d’autres biens, comme la justice, possèdent à leur tour cette fonction. Il est donc plus juste de refuser un classement absolu que de minimiser la paix. La valeur de celle-ci se mesure à ce qu’elle protège et à la possibilité de la vouloir avec d’autres exigences, non contre elles.

L’accord du début peut maintenant être jugé plus précisément. Il peut mériter d’être accepté pour faire cesser la violence, même s’il reste imparfait ; la sauvegarde de vies est déjà un bien immense. Mais ses signataires ne devraient pas présenter cette acceptation comme une preuve que les injustices résiduelles ne comptent plus. Une paix juste peut être un travail continu après la fin des affrontements. Elle laisse place à la parole, à la réparation et à la transformation des règles. On n’attend pas une perfection préalable pour arrêter de se battre ; on n’appelle pas non plus parfaite la seule cessation des combats.

Conclusion

La paix rend possibles des activités, des droits et des relations que la violence détruit. À ce titre, elle est un bien fondamental, parfois le plus urgent dans une situation donnée. Mais une tranquillité qui exige la domination ou l’ignorance des torts ne peut revendiquer sans examen le titre de plus grand des biens. La paix vaut pleinement lorsqu’elle soutient une vie commune où la liberté et la justice peuvent aussi être poursuivies. Elle n’est donc pas le bien suprême auquel tous les autres seraient subordonnés ; elle est une condition et une forme précieuse de leur coexistence, que son rapport à eux permet de juger.