CAPES externe de philosophie 2021 : corrigé du texte de Spinoza
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Proposition de correction non officielle. La seconde épreuve écrite du CAPES et du CAFEP externes de philosophie 2021 portait, en cinq heures, sur un passage du Traité politique de Spinoza, chapitre III, paragraphes 5 et 6. Le texte cherche à établir pourquoi un homme conduit par la raison peut obéir au droit du corps politique même lorsqu’une décision particulière lui paraît injuste. Le rapport du jury souligne que cette justification doit être expliquée sans attribuer à Spinoza la suppression de tout jugement personnel.
Texte officiel · Rapport du jury · Annales du CAPES
Introduction
Une personne juge injuste une décision publique, mais elle s’y conforme. Il serait trop rapide de conclure qu’elle renonce à penser. Elle peut estimer qu’une règle commune, même discutable, évite un conflit plus grave que son application présente. Elle peut aussi juger que la décision franchit une limite au-delà de laquelle l’obéissance ne protégerait plus personne. Comment la raison peut-elle évaluer ces situations sans détruire l’autorité dont dépend la vie commune ?
Spinoza prend ce problème à partir d’une affirmation exigeante : dans la société politique, le citoyen relève du droit du corps politique et doit exécuter ses commandements. Le texte met aussitôt en scène une objection : se soumettre au jugement d’autrui ne contredit-il pas l’usage de sa propre raison ? La réponse ne consiste pas à déclarer la raison impuissante. Spinoza soutient au contraire qu’elle nous conduit vers la paix et que cette paix suppose un droit commun effectif. Sa thèse est que l’obéissance au droit du corps politique peut être l’acte d’un homme libre et raisonnable, car elle contribue ordinairement à la sécurité que chacun chercherait en vain s’il ne dépendait que de son propre droit.
La difficulté tient à la portée du mot « parfois » : il désigne le caractère occasionnel des actions commandées qui peuvent aller contre la raison, sans faire de toute décision politique un simple conflit avec le jugement du citoyen. Si la raison peut demander d’obéir à une décision que l’on sait contraire à elle, faut-il faire de l’obéissance une valeur absolue ? Le texte lui-même évoque un dommage, un gain et le choix du moindre mal ; il laisse en suspens l’étendue du droit politique. L’explication doit donc suivre le raisonnement sans transformer sa conclusion située en permission illimitée accordée à n’importe quel pouvoir.
Le passage s’organise en trois moments. Spinoza établit d’abord la primauté pratique du droit du corps politique sur la décision individuelle. Il formule ensuite l’objection de la raison personnelle et répond par la condition passionnelle des hommes et par la recherche de la paix. Enfin, il explique pourquoi l’appartenance à une société civile compense même certains dommages particuliers et termine sur une question encore ouverte, celle des limites de la puissance politique.
Le citoyen relève d’un droit commun
La formule initiale « Nous voyons » renvoie à un résultat du raisonnement en cours, non à une observation de rue qui révélerait empiriquement que tous obéissent. Le citoyen « relève non de son propre droit, mais de celui du corps politique ». Il faut comprendre ici le droit dans son rapport à une puissance d’agir et de décider. Dans une communauté politique, chacun ne peut pas faire prévaloir par lui-même une règle publique chaque fois que sa conviction diffère de celle des autres. S’il le pouvait, le corps politique serait remplacé par la concurrence de décisions privées. L’individu ne cesse pas pour autant d’avoir des pensées, des intérêts ni une puissance propre : son droit naturel ne disparaît pas par une cession fondatrice. La décision qui vaut pour tous relève de la puissance du corps politique, constituée par la vie commune.
Spinoza précise que le citoyen n’a « aucun droit de décider lui-même » ce qui est juste ou injuste, moral ou immoral. Le verbe décider importe : il ne signifie pas qu’il serait incapable de juger intérieurement la justice d’un acte. Il signifie qu’un jugement individuel ne produit pas, à lui seul, la norme qui engage tous les membres de la cité. Cette distinction permet d’éviter le contresens d’un texte qui demanderait de suspendre toute réflexion. La dernière phrase du premier mouvement confirme que le sujet peut encore « juger » injuste une décision, sans être pour autant dispensé de lui obéir.
La métaphore du « corps de l’État » donne une raison à cette primauté. Le corps politique doit être conduit « comme par un seul esprit » : non parce que tous pensent effectivement la même chose, mais parce qu’une action publique suppose une unité de décision. Le mot comme empêche d’identifier immédiatement les désaccords réels à une impossible unanimité psychologique. La volonté du corps politique doit être « tenue pour la volonté de tous » : ce que le pouvoir commun décide est réputé engagé au nom de ses membres. Il ne s’agit pas de la volonté générale telle que Rousseau la conceptualisera plus tard ; prêter ce sens au passage ferait manquer son argument propre.
La conséquence est ferme. Une décision commune ne cesse pas de s’appliquer parce qu’un sujet la juge injuste. Ce point peut heurter, et il doit heurter assez pour que l’objection suivante ait une vraie force. Si le corps politique peut ordonner une action contestée par la conscience d’un individu, pourquoi celui-ci ne conserverait-il pas la possibilité rationnelle de suivre son propre jugement ? La première partie établit l’obligation du point de vue de l’ordre politique ; elle n’a pas encore expliqué pourquoi une personne raisonnable devrait l’accepter.
L’objection : obéir au jugement d’autrui est-il irrationnel ?
Spinoza formule l’objection sous forme interrogative. « Se soumettre entièrement au jugement d’autrui » paraît contraire à la raison, qui demande à chacun de comprendre ses actes. Si une société civile exigeait réellement cette abdication intellectuelle, elle serait irrationnelle. Poussée jusqu’au bout, l’objection donnerait une conclusion paradoxale : seuls des hommes « dépourvus de raison » fonderaient une société, tandis que les plus rationnels demeureraient hors d’elle. Le texte ne prête pas cette thèse à Spinoza ; il la construit pour montrer ce que sa réponse doit résoudre.
La première réponse est que « la raison n’enseigne rien contre la nature ». Il faut lier cette formule à la condition indiquée aussitôt : les hommes « sont soumis aux passions ». La raison ne peut ordonner, dans ces conditions, que chacun relève de son seul droit comme si tous savaient spontanément harmoniser leurs désirs. Elle ne recommande pas une liberté imaginaire dans laquelle des personnes affectées par la peur, la colère ou l’ambition maintiendraient d’elles-mêmes une paix stable. Le raisonnement part de ce que sont les hommes, non d’une définition flatteuse du sujet rationnel isolé.
La seconde réponse est positive : la raison enseigne à « chercher la paix ». La paix ne désigne pas ici seulement le silence des armes ; elle est la condition d’une vie moins exposée à la crainte et aux malheurs communs. Or, selon le texte, on ne peut l’atteindre si « le Droit du corps politique » est violé au gré des décisions privées. L’obéissance ne vaut donc pas parce que le souverain aurait par nature toujours raison ; elle vaut par la fonction du droit commun dans la sécurité de tous. La conclusion suit : « plus un homme est conduit par la raison — c’est-à-dire plus il est libre », plus il observera ce droit. La liberté de l’homme raisonnable ne se confond pas avec la possibilité de s’excepter à toute règle. Elle s’exprime dans la compréhension de ce qui rend une vie commune possible.
Le lien entre raison et liberté demande une explication. Un homme dominé par sa peur peut vouloir se prémunir contre les autres en imposant lui-même ses décisions, même si cette conduite entretient la peur de chacun. L’homme qui comprend l’intérêt d’une puissance commune ne se laisse pas seulement pousser par une passion immédiate ; il suit une raison qui lui montre les conditions de la paix. Cette liberté n’est pas l’indépendance matérielle d’un individu hors de toute cité. Elle consiste à agir selon une compréhension plus adéquate de sa situation et de son intérêt commun avec d’autres.
Cette réponse ne règle pas encore tous les cas particuliers. Elle montre pourquoi, en général, l’obéissance au droit commun n’est pas la négation de la raison. Mais que faire si une décision précise impose un acte que l’on sait contraire à celle-ci ? Le dernier mouvement prend expressément en charge cette objection plus difficile.
Le moindre mal et la question des limites
La société civile s’établit « naturellement » pour abolir la crainte et écarter des malheurs que les individus subiraient ensemble. Naturellement ne signifie pas que chaque institution naît sans histoire ni conflit ; le mot renvoie ici à la tendance des hommes à chercher les conditions de leur sécurité. Le résultat visé par la cité est ce qu’un homme conduit par la raison chercherait lui-même, mais « en vain » dans l’état naturel. Il manque alors la puissance commune capable de rendre ce résultat effectif. La société politique accomplit donc collectivement ce que la seule prudence privée ne pourrait assurer.
Spinoza admet néanmoins un cas inconfortable : un homme raisonnable peut devoir accomplir, « sur l’ordre du corps politique », une action qu’il sait contraire à la raison. Cette concession interdit de réduire la thèse à « toute décision politique est juste ». La décision peut causer un dommage réel. Mais l’homme rationnel compare ce dommage au gain durable que lui apporte la société civile. La règle « de deux maux il faut choisir le moindre » permet de comprendre que l’obéissance, dans ce cas, n’est pas une approbation de l’ordre pris isolément. Elle est un choix pratique portant sur des conséquences plus larges : perdre la protection du droit commun pourrait être pire que subir une décision particulière mauvaise.
Cette comparaison n’est pas une dispense donnée à tous les pouvoirs. Si l’on supprimait toute mesure du dommage, on ne comprendrait plus pourquoi Spinoza l’évoque. Si l’on décidait à l’avance que l’obéissance est toujours le moindre mal, on remplacerait le raisonnement par une formule. Le texte conclut que l’accomplissement d’une obligation conforme au droit politique ne s’oppose pas, par lui-même, à la raison. Il termine cependant en annonçant une explication future de l’étendue de la « puissance du corps politique » et « par conséquent, son droit ». Cette dernière relation est décisive : la portée du droit ne peut être détachée de ce que le corps politique est effectivement capable de maintenir.
La distinction entre le point de vue de l’autorité et celui de l’individu reste ainsi nécessaire. Le premier ne peut établir un droit public de désobéir à chacune de ses décisions contestées, sans perdre l’unité de l’action commune. Le second continue d’évaluer, dans la situation où il se trouve, la sécurité et les dommages qu’une conduite entraîne. Dans des circonstances exceptionnelles, une comparaison rationnelle pourrait donc ne pas conduire à l’obéissance. Le passage ne décrit pas ces circonstances et n’établit pas une théorie complète du droit de résistance. Il laisse ouverte la question de la limite, que sa phrase finale promet précisément d’examiner.
On peut alors revenir au cas initial. La personne qui obéit tout en jugeant une décision injuste ne renonce pas nécessairement à son jugement. Elle peut reconnaître que son désaccord ne suffit pas à faire loi pour tous et que la paix commune dépend d’un ordre politique stable. Mais cette raison d’obéir serait mal comprise si elle servait à effacer l’évaluation des dommages ou à interdire toute discussion de la puissance du souverain. L’explication de Spinoza garde ensemble la force du droit commun et la rationalité du sujet qui examine ce qu’il fait.
Conclusion
Le passage justifie l’obligation politique en partant de la condition passionnelle des hommes et de la paix qu’ils ne peuvent assurer chacun pour soi. La volonté du corps politique vaut comme décision commune, même lorsqu’un citoyen juge l’une de ses décisions injuste. Cette obéissance peut être rationnelle parce qu’elle préserve un bien collectif et parce qu’une décision mauvaise peut constituer un moindre mal que la rupture du droit commun. Spinoza ne demande pas au citoyen de cesser de penser ; il montre pourquoi son jugement privé ne peut devenir à lui seul le droit public. La fin du texte indique en même temps que l’étendue de ce droit reste à expliquer par la puissance effective du corps politique, ce qui empêche de transformer la démonstration en éloge sans limites de l’obéissance.