CAPES externe de philosophie 2022 : corrigé du texte de Kant sur l'apparence morale
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Proposition de correction non officielle. La seconde épreuve écrite du CAPES externe et du CAFEP de philosophie 2022, d’une durée de six heures, proposait un passage de l’Anthropologie d’un point de vue pragmatique de Kant (1798, livre I, § 14), dans la traduction d’Alain Renaut (1993) légèrement remaniée pour le sujet. Le texte demande comment une conduite d’abord jouée peut favoriser une disposition morale réelle. Il examine ensuite une autre apparence : l’activité de jeu qui trompe notre penchant à l’oisiveté et rend possible la culture de l’esprit. Ce corrigé suit l’ensemble du raisonnement et situe son explication dans un cours de philosophie.
Sujet officiel · Rapport du jury · Annales du CAPES
Une question de cours : faut-il être déjà vertueux pour agir comme tel ?
Dans une classe de terminale, le passage peut entrer dans une séquence sur le devoir, en relation avec le travail, le temps et la culture. Une situation simple lance la discussion : une personne qui n’éprouve aucune sympathie pour un interlocuteur peut néanmoins lui parler avec égard. Cette politesse est-elle une simple hypocrisie, ou peut-elle préparer une attention plus sincère ? La question devient plus difficile si les bonnes manières ne changent pas seulement ce que les autres voient, mais aussi celui qui les pratique.
Kant soutient qu’il existe une apparence permise en matière morale. Prendre l’apparence de la sympathie, du respect ou de l’altruisme n’équivaut pas toujours à vouloir tromper autrui. Lorsque chacun connaît les conventions de la civilité, jouer un rôle peut éveiller progressivement une disposition plus conforme à la vertu. Le second paragraphe en donne un cas particulier : la nonchalance nous persuade qu’éviter le travail et demeurer inactifs est préférable ; les arts et la conversation peuvent devenir assez attrayants pour que ce penchant soit déjoué. L’illusion joue alors contre un penchant qui nous illusionne déjà.
Le problème précis du texte peut se formuler ainsi : une conduite dont l’impulsion initiale n’est pas morale peut-elle contribuer à nous rendre capables de vertu ? Il ne s’agit ni de dire que toute apparence est bonne, ni de confondre la pratique extérieure avec une intention pure. Kant examine un chemin de formation de l’esprit. Une explication en classe doit rendre intelligible le passage de la scène sociale à la gestion du temps : ces deux moments montrent comment une pratique accessible à notre sensibilité peut la conduire au-delà de son impulsion première.
La civilisation comme apprentissage d’un rôle
Kant commence par une proposition volontairement déconcertante : plus les hommes sont civilisés, plus ils sont « comédiens ». La civilisation désigne ici les formes réglées de la vie commune. On exprime de la sympathie, du respect, de la décence, de l’altruisme, même lorsque ces conduites ne procèdent pas « du fond du cœur » : l’expression vise ici une intention pure, une volonté bonne, et non l’intensité d’un sentiment affectueux. Être comédien signifie d’abord jouer un rôle dont on connaît les signes. Cela ne signifie pas nécessairement manipuler un public naïf.
La restriction « sans pour autant tromper qui que ce soit » est capitale. Les autres savent que la politesse ne prouve pas une volonté agissant par devoir ; celui qui la pratique peut aussi le savoir. Si une personne salue courtoisement quelqu’un qu’elle connaît peu, elle n’affirme pas pour autant être déjà vertueuse. Le code partagé rend possible une relation respectueuse avant que l’intention morale soit assurée. Le texte ne donne donc pas à l’hypocrisie un blanc-seing. Il distingue l’apparence publiquement comprise d’une manœuvre visant à faire croire faussement à une vertu acquise.
Kant ajoute une affirmation plus surprenante encore : « il est très bien qu’il en aille ainsi ». Pourquoi valoriser une vertu d’abord jouée ? Parce que l’habitude de produire certains gestes peut éveiller les dispositions correspondantes. À force de se comporter avec égard, on apprend à considérer autrui autrement que comme un obstacle ou un simple moyen. La formule « peu à peu » exclut une transformation instantanée : une apparence momentanée s’intègre progressivement dans la disposition d’esprit. La civilité est ainsi une préparation de la moralité, et non sa garantie automatique.
Il faut maintenir l’écart entre les deux niveaux. Une action conforme à une règle de respect peut rester motivée par le désir d’être bien vu ; son apparence ne prouve pas à elle seule une volonté moralement bonne. Mais l’absence initiale d’une affection spontanée n’empêche pas qu’une conduite répétée ouvre un chemin d’éducation. Le texte décrit le devenir possible d’une disposition, sans supprimer l’exigence de juger les intentions.
Tromper un penchant trompeur : le sens de la ruse
La dernière partie du premier paragraphe fournit le principe qui unifie le passage. Kant parle de « tromper ce qui est en nous une puissance trompeuse, à savoir le penchant ». Il s’agit ici du penchant en général, dont la nonchalance sera un cas particulier. Un penchant nous incline vers une satisfaction immédiate et peut nous présenter cette satisfaction comme suffisante. La ruse ne suppose pas qu’un sujet déjà lucide organise volontairement sa propre tromperie. Il se croit d’abord occupé à un jeu ou à une apparence agréable ; en pratiquant ce jeu, il exerce aussi des dispositions dont il n’avait pas fait son but. On peut parler d’une ruse de la raison : l’effet formateur apparaît à travers une conduite que le penchant rendait d’abord attrayante.
Cette ruse « équivaut » à revenir à l’obéissance à la loi de la vertu dans la traduction proposée par le sujet. Le verbe ne doit pas être aplati : Kant n’affirme pas qu’une activité agréable serait automatiquement un acte accompli par devoir. Il indique un trajet de retour vers une conduite réglée, rendu possible malgré la résistance du penchant. L’« illusion » est dite innocente parce qu’elle ne cherche ni à exploiter autrui ni à légitimer le mal ; elle déjoue une tromperie intérieure qui nous maintiendrait sous la domination d’une inclination. La deuxième partie en propose une application : le penchant à la nonchalance peut être amené à soutenir, à son insu, une activité de l’esprit.
Une question aux élèves permet de suivre l’argument : pourquoi dire que le penchant « trompe », alors qu’il est bien réel ? Il ne trompe pas en existant, mais en nous faisant mal juger ce qui nous convient. Il peut nous laisser croire que le repos sans effort est toujours désirable ou que ne rien faire suffit à mener une vie acceptable. La ruse morale ne consiste donc pas à supprimer la sensibilité ; elle cherche à modifier la direction dans laquelle nous la laissons agir.
L’ennui, l’inertie et le faux repos
Le « ainsi » qui ouvre le second paragraphe ne signifie pas que la comédie sociale aurait causé le dégoût de vivre. Kant change de situation pour appliquer le même mécanisme de détournement. Il décrit un esprit qui tend vers des sensations, mais se trouve vide ; ce vide devient ennui. L’ennui est douloureux, pourtant l’activité qui pourrait le chasser paraît elle aussi pénible dès qu’elle ressemble à un travail. Deux forces se croisent : le besoin d’être occupé et la répulsion devant l’effort. La « pesanteur de l’inertie » nomme cette immobilisation qui se nourrit d’elle-même.
Kant cherche la cause de cette situation dans la « nonchalance », définie avec précision comme un repos que ne précède aucune fatigue. Se reposer après avoir travaillé n’est pas condamné ; le problème est de préférer le repos à toute activité avant même d’avoir fait quelque chose. L’esprit demande des sensations mais refuse les occupations qui pourraient les produire. Ce penchant est « trompeur » parce qu’il offre une satisfaction apparente tout en entretenant le vide dont nous souffrons.
La tromperie touche même les fins que la raison nous donne pour loi. Une personne peut se dire satisfaite de ne commettre aucun mal, alors qu’elle ne poursuit aucun but et ne développe aucune capacité. Kant nomme cette situation une « existence végétative ». Il ne soutient pas que l’inactivité serait en elle-même un crime moral ; il montre que l’argument « je ne fais rien de mal » peut masquer l’abandon de toute exigence positive envers soi-même. La différence entre éviter le mal et cultiver ses dispositions rend le passage philosophiquement précis.
Faire passer le temps n’est pas le tuer
Comment conduire l’esprit vers une activité lorsque le travail le rebute ? Kant donne deux exemples : pratiquer les beaux-arts « en jouant » et participer à la conversation. Dans le premier paragraphe, « jouer un rôle » désignait une apparence sociale ; ici, « jouer » désigne le mode attrayant d’une activité. Les deux expressions ne sont pas synonymes. Leur rapport est fonctionnel : chacune fournit à la sensibilité un moyen d’entrer dans une pratique dont l’effet dépasse la satisfaction immédiate.
Kant oppose « faire passer le temps » (tempus fallere) et « tuer le temps ». La première expression conserve dans le verbe latin l’idée de tromper : il s’agit de déjouer l’attrait du repos oisif. Le jeu des arts ou de la conversation peut n’avoir aucun but utilitaire immédiat ; il engage néanmoins l’attention, la technique, l’imagination et l’échange avec autrui. Dans un « combat pacifique », la culture de l’esprit progresse. Le temps n’est pas seulement rempli pour que l’ennui cesse : il devient le milieu d’un exercice qui nous transforme.
« Tuer le temps » désignerait au contraire une occupation qui laisse ce temps sans effet formateur. La distinction ne dépend pas du sérieux apparent de l’activité : un jeu peut cultiver, tandis qu’une agitation laborieuse peut être vide. Elle dépend de ce qui se développe dans la personne. On peut proposer aux élèves de comparer une conversation qui écoute, argumente et répond à une suite de paroles prononcées pour éviter le silence. Dans les deux cas, le temps passe ; seule la première pratique engage une culture de l’esprit. Cette comparaison n’ajoute pas une règle étrangère au texte : elle explicite le critère qu’il établit.
Pourquoi la violence échoue et ce que montre Swift
La dernière phrase formule une limite décisive : on ne peut « par la violence » vaincre la sensibilité en ce qui concerne les penchants. La contrainte peut empêcher un geste, mais elle ne rend pas d’elle-même une activité attrayante ni ne transforme l’inclination qui la fuit. La ruse est requise parce qu’elle travaille avec les ressorts de la sensibilité. Elle détourne une force au lieu de supposer qu’un ordre suffira à l’abolir.
L’allusion à Swift, explicitée dans la note du sujet, image cette stratégie. Des marins jettent un tonneau à une baleine pour l’occuper et sauver le navire. Il ne s’agit pas de persuader la baleine par un argument ni de la détruire : on lui offre un objet qui capte son mouvement et permet d’éviter le danger. Chez Kant, le penchant au repos reste une force à prendre en compte : le jeu ou la sociabilité l’attirent, tandis que l’esprit s’exerce sans avoir d’abord voulu se former moralement. La ruse tient à cet effet non visé par le sujet lui-même. L’image finale referme ainsi le raisonnement commencé avec la comédie sociale : certaines apparences ont une efficacité formatrice lorsqu’elles orientent graduellement nos conduites.
Bilan et discussion avec la classe
L’explication ne doit pas conclure que la morale serait une comédie. Kant distingue l’apparence conventionnelle, la transformation progressive d’une disposition et l’obéissance à la vertu. Sa thèse est qu’un être sensible peut être conduit vers des conduites meilleures par des médiations modestes : la civilité, les arts, la conversation. Ces pratiques ne prouvent pas immédiatement la pureté d’une intention ; elles peuvent néanmoins éduquer une personne qui ne possède pas encore cette intention. Le passage de l’apparence à la disposition reste un processus à examiner, non une promesse automatique.
Une courte évaluation peut demander aux élèves d’expliquer pourquoi « jouer un rôle » et « jouer à pratiquer les beaux-arts » appartiennent à deux situations différentes, puis ce qui les rapproche dans l’argument. Une réponse complète dira que la première prépare éventuellement le respect réel par la civilité, tandis que la seconde détourne la nonchalance vers une activité qui cultive l’esprit. Elle montrera aussi pourquoi Kant oppose le jeu fécond à l’occupation qui se contente de « tuer le temps ». La discussion peut enfin rester ouverte : une habitude extérieure suffit-elle à former une intention libre, ou peut-elle aussi enfermer dans la seule conformité sociale ? Le texte donne des raisons de chercher une éducation de la sensibilité sans confondre celle-ci avec l’achèvement de la moralité.