CAPES externe de philosophie 2023 : corrigé du texte de Nietzsche
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Proposition de correction non officielle. Le sujet du CAPES externe et du CAFEP de philosophie 2023 demandait, pour l’épreuve écrite disciplinaire appliquée de six heures, d’expliquer un fragment posthume de Nietzsche daté de l’automne 1887 (9 [97]). Le passage part du principe de non-contradiction et demande si les règles de la logique décrivent le réel ou si elles servent à construire un monde que nous pouvons tenir pour vrai. L’explication devait prendre place dans un cours de philosophie, sans réduire le texte à une simple illustration d’une doctrine.
Sujet officiel · Rapport du jury · Annales du CAPES
Placer le texte dans un cours : qu’est-ce qui donne à un jugement sa vérité ?
En terminale, le texte peut nourrir l’étude de la vérité, en relation avec la raison et la science. Une entrée possible consiste à demander aux élèves pourquoi « cette chose est à la fois entièrement rouge et entièrement non rouge, sous le même rapport et au même instant » leur paraît impossible. Est-ce parce qu’ils ont vérifié tous les états possibles du monde, ou parce que leur manière de juger exclut d’emblée cette formule ? Le principe de non-contradiction interdit d’affirmer et de nier simultanément la même chose au même sens. Il structure les démonstrations, mais sa force logique suffit-elle à garantir qu’il révèle la constitution du réel ?
Nietzsche ne propose pas de remplacer une table de vérités par une autre. Il cherche l’origine de notre confiance dans les conditions mêmes qui rendent nos jugements cohérents. Sa thèse est difficile : les catégories logiques sont utiles pour ordonner, formuler et calculer l’expérience ; cette réussite pratique ne prouve pas qu’elles livrent les choses telles qu’elles seraient indépendamment de notre activité intellectuelle. La difficulté décisive est donc celle-ci : comment une règle que nous imposons à nos énoncés acquiert-elle, à nos yeux, l’autorité d’une vérité sur l’être ?
On peut annoncer aux élèves le mouvement d’ensemble : Nietzsche met d’abord en question le passage de l’impossibilité de penser une contradiction à une impossibilité réelle ; il interroge ensuite la croyance en des choses identiques qui soutient la logique ; il remonte enfin aux jugements et aux sensations pour montrer comment un schème construit devient un instrument efficace de connaissance. Cette progression couvre le dernier paragraphe autant que le premier : c’est l’enjeu de l’explication.
De notre incapacité à une prétendue nécessité du réel
Le texte commence par une expérience intellectuelle formulée à la première personne du pluriel : nous ne savons pas affirmer et nier une même chose. Nietzsche accepte ce constat, mais refuse d’en déduire immédiatement une nécessité indépendante de nous. Une incapacité subjective peut expliquer l’impossibilité de tenir ensemble deux jugements ; elle ne démontre pas, à elle seule, que le réel soit constitué conformément à cette limite de notre pensée. Le passage de « je ne puis penser cela » à « cela ne peut être » demande une justification supplémentaire.
La référence à Aristote donne sa pleine force à l’objection. Dans la Métaphysique, le principe de contradiction possède un statut fondamental : une démonstration ordinaire ne peut le prouver sans l’employer déjà. Nietzsche ne se contente pas d’opposer une fantaisie à ce principe. Il prend au sérieux sa place au fondement des démonstrations et demande ce que présuppose son application à « l’étant », c’est-à-dire à ce qui est. Si l’on affirme que des prédicats contradictoires ne peuvent appartenir à une chose, on suppose déjà que l’on sait ce qu’est cette chose, comment elle demeure identique et ce que signifie lui attribuer un prédicat. Or c’est précisément ce savoir préalable que le fragment met en question.
Nietzsche distingue alors deux lectures. La logique peut prétendre dire comment est le réel : la contradiction serait impossible dans les choses elles-mêmes. Elle peut aussi énoncer une règle pour nos jugements : pour bâtir un monde intelligible et partageable, nous ne devons pas attribuer à un même sujet des prédicats contradictoires au même sens. L’expression « monde vrai » devient problématique : serait-il découvert ou « accommodé » pour satisfaire les exigences de notre pensée ? Le terme « impératif » marque ce déplacement. Une prescription sur ce qui doit valoir pour vrai ne se confond pas avec un critère établissant de lui-même ce qui est vrai.
Une mise au tableau aide à préserver la différence : « Je ne peux affirmer A et non-A » relève de notre pratique du jugement ; « A ne peut présenter aucune contradiction dans la réalité » est une thèse ontologique plus forte. Nietzsche ne montre pas que toutes les contradictions existent effectivement dans la nature. Il conteste la transition non démontrée entre les deux propositions. Lui attribuer la thèse inverse serait manquer le point du texte.
La chose identique : une croyance derrière le symbole A
Le fragment approfondit la difficulté avec « A identique à soi-même ». La notation paraît parfaitement transparente : A est A. Mais pour appliquer ce schème au réel, il faut identifier une chose stable à travers le temps, sous des angles différents, au milieu de ses changements. Nietzsche demande ce qui garantit une telle identité. Supposons, écrit-il, qu’il n’existe pas dans le devenir une chose absolument identique à elle-même au sens exigé par la proposition logique : alors A serait déjà une apparence. La logique aurait pour condition d’application une opération de stabilisation des phénomènes, et non la saisie immédiate d’un être stable.
Cette hypothèse doit rester une hypothèse de lecture. Nietzsche ne nie pas l’utilité d’appeler « le même arbre » celui que l’on retrouve le lendemain. Il demande pourquoi cette continuité pratique serait la preuve d’un substrat métaphysique immuable. Sa formule sur l’« expérience infinie » indique la force de l’habitude : nous rencontrons sans cesse des régularités qui semblent confirmer la constance des choses. Mais notre reconnaissance de ces régularités utilise déjà des découpages et des identifications. L’expérience qui paraît certifier la logique peut être organisée selon les catégories dont elle est censée prouver la vérité.
La « chose » est ainsi le substrat du A logique : la croyance en des choses identifiables précède, selon Nietzsche, la confiance dans le calcul des identités. Ce n’est pas un exercice abstrait détaché du monde sensible. La notation A et l’idée d’atome sont présentées comme des constructions élaborées après coup à partir de la manière ordinaire dont nous isolons des « choses ». Le mouvement généalogique va du familier vers le théorique : nous croyons d’abord rencontrer des unités ; nous leur donnons ensuite une forme conceptuelle et prenons cette forme pour la structure même du réel.
Une activité de cours pourrait comparer deux photographies successives d’un fleuve : nous disons « le même fleuve » tout en reconnaissant que l’eau, le débit et les rives ont changé. L’exemple ne réfute pas la logique ; il montre que les critères d’identité dépendent de la question posée. Il permet de comprendre pourquoi Nietzsche demande ce que vaut l’identité d’une « chose » avant de la traiter comme une donnée absolue.
Les catégories métaphysiques que nous avons posées
Le texte franchit un pas supplémentaire : lorsque nous faisons de la logique le critère de « l’être vrai », nous posons comme des réalités les instruments qui rendent nos énoncés possibles. Nietzsche énumère la substance, le prédicat, l’objet, le sujet, l’action. Un jugement ordinaire, « le métal se dilate », distingue déjà une chose qui demeure, une propriété attribuée et une action. Ces distinctions sont efficaces ; leur efficacité ne prouve pas que le monde soit découpé en soi exactement comme notre grammaire et notre logique le découpent.
L’accusation de « monde métaphysique » vise ce passage. Nous construisons un arrière-plan de substances et de sujets prétendument plus vrais que les phénomènes changeants. Mais Nietzsche ajoute que ce « monde vrai » est « encore une fois le monde apparent ». La formule inverse l’attente : ce qui devait servir de fondement caché est une nouvelle manière d’organiser l’apparence. Le texte ne substitue donc pas simplement le sensible authentique à une logique trompeuse. Il montre comment une interprétation produite au sein de notre expérience se présente ensuite comme accès à un vrai indépendant de toute interprétation.
Il faut expliquer cette critique sans conclure trop vite que tout énoncé se vaut. Nietzsche distingue la puissance pratique d’un schème et la prétention de ce schème à révéler le vrai en soi. Sa question porte sur l’origine et la portée de nos critères de vérité ; elle ne dispense pas d’examiner la cohérence des arguments ni la résistance de l’expérience.
Juger vrai : une habitude devenue un droit
Le passage consacré aux « actes de penser les plus originels » déplace le regard vers l’affirmation et la négation. Lorsque je dis « ceci est vrai », j’exerce une pratique apprise ; j’assume aussi un droit de décider du vrai. Nietzsche demande sur quoi repose ce droit. La logique, observe-t-il, suppose qu’un jugement puisse « toucher la vérité » et énoncer quelque chose de « vrai-en-soi ». Elle tient pour acquise la possibilité de la connaissance qu’elle est censée garantir. La critique ne concerne plus seulement un axiome particulier : elle atteint la confiance préalable en la correspondance entre la forme de nos jugements et l’être des choses.
Cette distinction entre habitude et droit mérite d’être travaillée en classe. On peut être habitué à classer les objets d’une certaine façon sans avoir encore justifié que ce classement soit le seul vrai. Un langage peut servir très bien à prévoir et à communiquer ; cette réussite donne des raisons de l’utiliser, mais elle ne transforme pas automatiquement ses catégories en propriétés absolues du monde. Nietzsche fait donc remonter l’enquête du principe logique à l’acte humain qui l’emploie et lui accorde autorité.
Les sensations et la fabrication de « vérités fictives »
La fin du texte paraît revenir à l’expérience sensible pour la critiquer à son tour. Nietzsche appelle « préjugé sensualiste » l’idée que les sensations enseignent directement des vérités sur les choses. L’exemple de la dureté et de la mollesse condense une erreur : de mon incapacité à éprouver en même temps deux sensations contraires, je conclus que la chose ne peut posséder les prédicats correspondants. Or sentir un objet dur ici et mou là, ou dans des conditions différentes, oblige déjà à préciser le sujet, le temps, le rapport et les mots employés. La sensation n’apporte pas à elle seule le concept stable de la chose ni la nécessité logique que l’on prétend y lire.
L’« interdit conceptuel de contradiction » dépend alors d’une croyance plus profonde : nous pensons pouvoir former des concepts qui saisissent ce qu’une chose est véritablement. Nietzsche conteste le glissement de définir à saisir. Définir rend une chose formulable et comparable selon des critères ; saisir le vrai de la chose en soi demanderait de montrer que ces critères lui appartiennent indépendamment de notre manière de connaître. Le fragment ne fournit pas cette démonstration : il révèle qu’on la présuppose.
La conclusion sur les « vérités fictives QUE NOUS AVONS CRÉÉES » doit être lue avec précision. « Fictif » ne signifie pas ici inutile ou choisi au hasard. Les formes logiques, géométriques et arithmétiques produisent une exactitude dans les relations qu’elles instituent. Nous pouvons calculer parce que nous avons posé un schème stable ; cette puissance ne vaut pas, sans autre preuve, comme photographie de l’être en soi. La dernière phrase donne la fonction positive de la logique : rendre le monde réel « plus exact, formulable, calculable » pour nous. Le texte se ferme donc sur une tension féconde, et non sur une simple condamnation de la raison : la logique réussit dans l’organisation du réel tout en voyant sa prétention métaphysique interrogée.
Ce que les élèves peuvent retenir et discuter
Une question finale peut reprendre le trajet du fragment : « Si nos concepts sont construits, pourquoi les raisonnements et les sciences réussissent-ils si souvent ? » Une réponse possible distingue trois niveaux : la cohérence interne des règles, leur efficacité pour prévoir et agir, et leur éventuelle adéquation à un réel indépendant de nous. Nietzsche demande de ne pas confondre les deux premiers avec une preuve immédiate du troisième. Les élèves peuvent alors discuter la thèse plutôt que l’adopter par révérence : la réussite d’une prévision scientifique ne constitue-t-elle pas tout de même un argument en faveur d’une certaine correspondance avec le monde ?
Pour évaluer la compréhension, on peut leur demander d’expliquer en quelques lignes pourquoi « je ne peux penser simultanément A et non-A » n’autorise pas, sans étape supplémentaire, « le réel est en soi conforme au principe de non-contradiction », puis de montrer le rôle de la croyance aux choses identiques dans cette transition. Une réponse solide doit aussi rendre compte de la dernière phrase : Nietzsche conserve à la logique sa capacité de rendre le réel connaissable et calculable, tout en contestant qu’elle soit à elle seule le tribunal de l’être vrai.