CAPES externe de philosophie 2024 : corrigé du texte de Platon
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Proposition de correction non officielle. Le sujet du CAPES externe et du CAFEP de philosophie 2024 proposait, pour l’épreuve disciplinaire appliquée de six heures, un extrait du livre V de La République de Platon (453e–455b). Il demandait de construire une explication utilisable dans un cours de philosophie. L’extrait commence par une objection : si des natures différentes doivent exercer des fonctions différentes, comment confier les mêmes fonctions à des femmes et à des hommes ? Il suit ensuite la réponse de Socrate jusqu’à la question finale des occupations liées au gouvernement de la cité.
Sujet officiel · Rapport du jury · Annales du CAPES
Dans un cours : quelle différence justifie une fonction différente ?
Dans une classe de terminale, ce texte peut s’inscrire dans l’étude de la justice, en rapport avec la nature et le langage, trois notions du programme de philosophie. Une question familière ouvre le travail : pour répartir justement des tâches, faut-il traiter de la même manière toutes les personnes, ou tenir compte de leurs différences ? La réponse « cela dépend des différences » demande encore un critère. Une différence visible suffit-elle à prouver une différence d’aptitude pour une tâche donnée ?
Le passage rend cette question difficile, car il ne se contente pas de défendre une place nouvelle pour les femmes dans la cité. Socrate a lui-même admis que les fonctions devaient correspondre à la nature de chacun. Ses contradicteurs fictifs retournent ce principe contre lui : les femmes et les hommes diffèrent par nature ; ils devraient donc recevoir des fonctions distinctes. Socrate ne retire pas le principe. Il demande ce que signifie ici « différer par nature » et à quelle occupation la différence alléguée se rapporte. Sa réponse lie une exigence de justice à une exigence de précision dans le dialogue : on ne peut attribuer une fonction à partir d’un mot général si l’on n’a pas établi la pertinence de la différence qu’il désigne.
Une explication en classe suivrait trois mouvements : l’objection initiale et le danger de la controverse ; la recherche d’un critère à travers trois exemples ; l’application de ce critère aux gardiennes et aux gardiens, jusqu’à la charge de preuve adressée à l’adversaire.
Une contradiction apparente et le piège des mots
La première réplique de Socrate expose loyalement la difficulté. Il rappelle deux propositions que les interlocuteurs semblent accepter : une nature différente appelle une occupation différente ; la nature de la femme et celle de l’homme sont différentes. Pourtant, ils envisagent pour les deux les mêmes occupations. Le « nous » de la dernière proposition est important : Socrate ne présente pas Glaucon comme un adversaire qu’il faudrait vaincre. La note ajoutée au sujet précise que l’accusation vient d’interlocuteurs fictifs imaginés juste avant le passage. La question est de savoir si la cité qu’ils examinent se contredit elle-même.
La réponse immédiate paraît déroutante : Socrate parle de « l’art de la controverse » au lieu de discuter directement les fonctions des femmes. Ce détour est le cœur de la réponse. Le controversiste cherche une contradiction entre des mots : « différentes » et « mêmes » paraissent incompatibles dès qu’on les met côte à côte. Celui qui dialogue cherche à comprendre ce dont il parle. Il distingue des espèces d’identité et de différence, puis vérifie leur rapport à la question posée. La critique ne vise donc pas tout désaccord. Elle vise la victoire verbale obtenue en conservant à un mot un sens trop indéterminé.
Socrate inclut ses propres interlocuteurs dans ce risque : « nous risquons bien » de céder à la controverse. Cette reconnaissance donne au dialogue sa portée philosophique. Il ne suffit pas de dénoncer la mauvaise foi d’un opposant. Même une règle que l’on défend avec conviction peut devenir une formule vide si l’on omet d’en examiner les conditions. Ils avaient parlé d’une nature « autre » et d’une nature « identique » sans préciser de quelle sorte d’altérité et d’identité il s’agissait, ni par rapport à quoi elles étaient définies. Le passage du vocabulaire général à une comparaison relative à chaque fonction va résoudre l’apparente contradiction.
On peut demander aux élèves de reformuler l’erreur : deux personnes sont différentes sous un certain aspect ; s’ensuit-il qu’elles doivent accomplir des tâches différentes sous tous les aspects ? La réponse négative paraît simple, mais il faut ensuite montrer pourquoi telle différence, et non telle autre, importe pour la fonction envisagée. Platon ne fait pas de la simple ressemblance une règle suffisante : il maintient une correspondance entre les aptitudes et les fonctions.
Trois exemples pour préciser le critère
Le premier exemple rend l’erreur visible par le rire. Un homme chauve et un homme chevelu sont différents par l’état de leurs cheveux. Si l’un est savetier, il serait absurde d’interdire à l’autre de faire le même métier pour cette seule raison. Savetier désigne ici un artisan qui répare les chaussures. La différence est réelle : Socrate ne demande pas de nier ce que l’on voit. Elle est seulement étrangère à l’aptitude requise pour travailler le cuir et réparer une chaussure. La même personne peut donc différer d’une autre à un égard et lui ressembler à l’égard pertinent. Le raisonnement donne aux élèves un test : quelle relation peut-on établir entre le trait invoqué et la tâche à accomplir ?
Le deuxième exemple présente deux formulations d’une même disposition : l’un est « doué pour la médecine », l’autre a « l’esprit médical ». L’un pourrait déjà pratiquer cet art, tandis que l’autre en aurait surtout l’aptitude ; le texte ne tranche pas cette nuance. Ce qui compte est leur commune disposition pour la médecine. Dire qu’ils ont la même nature ne signifie ni que leurs corps sont identiques ni que leurs vies coïncident. Leur identité est relative à l’art considéré. Ce moment empêche d’entendre « même nature » comme une identité absolue entre deux êtres.
Le troisième exemple inverse le précédent. Un individu doué pour la médecine et un autre doué pour la charpenterie ont des dispositions différentes relativement aux arts dont il est question. Leur différence a cette fois un rapport avec l’attribution des tâches. Il ne suffit pas qu’ils soient tous deux humains pour leur confier indifféremment la même activité. Les trois exemples font donc plus qu’illustrer une thèse déjà acquise : le premier écarte une différence sans pertinence ; le deuxième identifie une aptitude commune malgré des individus distincts ; le troisième reconnaît une différence pertinente entre aptitudes. Ensemble, ils rendent intelligible le principe initial de la cité sans l’abandonner.
Il faut toutefois discuter l’analogie avec prudence. La différence entre une personne chauve et une personne chevelue n’est pas identique à celle entre les sexes. Le raisonnement n’établit pas à lui seul que toute différence corporelle est sans conséquence pour toute fonction. Il établit une règle de preuve : on ne peut déduire une incapacité pour un art de l’existence d’une différence corporelle sans montrer le rapport de cette différence à l’art. C’est sur ce terrain, et non sur une négation générale des différences, que Socrate poursuit la discussion.
Les gardiennes : une conclusion limitée, une preuve exigée
Socrate revient aux femmes et aux hommes en distinguant deux possibilités. Si une différence d’aptitude apparaît pour un art ou une occupation précise, la répartition doit en tenir compte. Si la différence établie est seulement que le genre féminin « enfante » et que le genre masculin « engendre », elle concerne la reproduction ; elle ne prouve pas une différence d’aptitude pour l’administration de la cité. Le terme « seulement » ne nie pas la réalité de cette différence. Il en limite la portée argumentative. Les contradicteurs ont montré une différence, mais ils n’ont pas démontré celle dont leur conclusion a besoin.
Socrate peut alors maintenir que les gardiens et leurs femmes doivent avoir les mêmes occupations. Il s’agit ici des gardiens appelés à diriger la cité dans la construction politique de La République, non d’une revendication de droits individuels identiques pour toute personne. Platon conserve une distribution des fonctions selon les dispositions qu’il attribue aux âmes. Sa proposition ouvre aux femmes de la classe des gardiens l’accès à la fonction politique, mais elle s’inscrit dans une cité hiérarchisée, organisée en vue de son bien collectif. La présenter comme une théorie contemporaine de l’égalité ferait manquer la singularité et les limites du texte.
La fin ne répète pas simplement la conclusion. Socrate demande à l’adversaire d’indiquer précisément l’art ou l’occupation liés à l’organisation de la cité pour lesquels les femmes et les hommes auraient des natures différentes. La charge de la preuve change de place : une différence générale entre les sexes ne suffit plus ; il faut établir une différence relative à la capacité de gouverner. Glaucon reconnaît qu’une réponse satisfaisante ne vient pas nécessairement « sur-le-champ ». L’enquête peut demander du temps. Socrate invite donc l’opposant à suivre la démarche plutôt qu’à lancer une formule contradictoire.
La dernière question annonce une démonstration à conduire : existe-t-il, dans l’administration de la cité, une occupation propre à une femme en tant que femme ? Le passage s’arrête sur cette invitation. Il ne faut ni lui attribuer la démonstration entière qui suivra dans le livre V, ni oublier ce qu’il a déjà établi : la différence reproductive, seule invoquée ici, ne permet pas d’exclure les femmes des fonctions de gardien. Le texte passe ainsi d’une apparente contradiction entre deux phrases à une question instruite par un critère pertinent.
Ce que l’explication apporte au cours
Le retour à la question de justice permet de mesurer à la fois la force et les limites de la démarche. Pour Socrate, répartir les fonctions selon la nature exige de déterminer quelle aptitude convient à chacune. Une caractéristique visible, même réelle, ne vaut pas preuve d’une incapacité politique. Le dialogue sert à rechercher ce rapport exact ; la controverse se contente d’opposer des mots. Les élèves peuvent retenir une exigence plus générale sans effacer le cadre propre à Platon : avant de faire d’une différence entre personnes le motif d’une différence de fonctions, il faut montrer pourquoi elle compte pour la fonction en question.