CAPES philosophie 2021 : dire et vouloir dire, corrigé de composition

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Proposition de correction non officielle. CAPES externe et CAFEP, section philosophie, session 2021. Composition de philosophie, durée : 5 heures. Plusieurs constructions argumentées sont possibles.

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Introduction

Une maladresse de langage appelle souvent cette rectification : « Ce n’est pas ce que je voulais dire. » Elle suppose un écart entre une intention et les mots effectivement prononcés. Pourtant, nous demandons aussi ce que « veut dire » une expression, même lorsque nous ignorons qui l’a employée. Vouloir dire désigne donc tantôt une intention du locuteur, tantôt une signification accessible à d’autres. Dire consiste à produire un énoncé dans une situation ; cela ne revient ni à faire du bruit ni à rendre immédiatement visible une pensée intérieure. Le problème est de savoir si la parole n’est que la transmission, plus ou moins fidèle, d’un sens préalablement voulu, ou si son accomplissement possède des conditions et des effets qui dépassent cette intention. Celle-ci rend intelligible le projet de parler, mais les usages communs et la réponse de l’interlocuteur participent à ce qui est dit.

I. Dire semble accomplir une intention de signifier

Un son ne devient pas parole du seul fait qu’il est articulé. Un enregistrement diffusé par hasard peut contenir des phrases sans que personne soit en train de nous adresser un message. À l’inverse, un mot très bref, employé pour avertir d’un danger, est un acte de parole complet. Le locuteur entend attirer l’attention sur quelque chose et faire reconnaître cette visée. Dire engage ainsi une direction de la pensée et une relation à un destinataire, même absent ou imaginaire.

L’intention explique aussi pourquoi une même phrase peut servir des propos différents. « Il fait froid » peut constater une température ou demander implicitement que l’on ferme une fenêtre. Dans le second cas, comprendre exige davantage que connaître la signification du mot « froid » : il faut saisir pourquoi cette phrase est prononcée ici. Le vouloir-dire ne s’ajoute donc pas toujours au sens comme un supplément psychologique ; il contribue à identifier l’acte accompli.

La possibilité de corriger une formulation confirme cette fonction. Une personne cherche un mot, en écarte un autre et reformule parce qu’elle dispose d’une exigence de précision. Toutes les phrases ne lui conviennent pas. Si aucune intention ne précédait jamais l’expression, on ne comprendrait pas ce travail de choix. Même lorsqu’elle n’est pas constituée en pensée parfaitement achevée, une orientation permet de reconnaître une formulation plus juste.

Il faut néanmoins éviter de transformer cette orientation en discours intérieur déjà complet. Chercher comment dire peut être chercher ce que l’on pense. L’intention est parfois seulement le sentiment d’une difficulté, d’un désaccord ou d’une différence encore confuse. La parole ne transporte alors pas une marchandise déjà emballée : elle contribue à déterminer ce qu’elle exprime. Le lien entre dire et vouloir dire est réel, sans être celui d’une simple reproduction.

II. Ce qui est dit ne dépend pas du seul vouloir du locuteur

Pour être compris, le locuteur utilise des mots dont les règles ne sont pas sa propriété. Il ne suffit pas de décider intérieurement que « demain » signifie « hier » pour avoir annoncé correctement un rendez-vous. Un usage partagé offre des critères permettant de distinguer ce que la phrase signifie de ce que son auteur voulait lui faire signifier. Sans cette résistance du langage, tout malentendu deviendrait impossible à constater : chacun pourrait déclarer après coup que ses mots signifiaient exactement ce qu’il souhaite désormais.

Cette autonomie relative explique le sens involontaire d’une déclaration. Une personne peut révéler une information qu’elle comptait dissimuler en choisissant un exemple trop précis. Il n’est pas nécessaire de supposer un désir secret de révélation : le contenu formulé suffit à permettre l’inférence. Dire davantage que l’on ne voulait dire signifie ici que les conséquences intelligibles d’un énoncé excèdent le projet qui l’a motivé.

La différence apparaît aussi entre intention et engagement. Promettre n’est pas seulement décrire son espoir de venir ; c’est se rendre comptable d’une conduite future auprès d’autrui. Une promesse sincère peut être rompue, une promesse insincère peut avoir été effectivement faite. Le caractère mensonger de l’intention ne supprime pas automatiquement l’engagement créé. Ce que la parole accomplit possède donc une consistance publique qui ne se dissout pas dans l’état intérieur de celui qui parle.

Inversement, toutes les intentions n’ont pas le pouvoir de produire leurs effets. Un passant qui déclare une audience ouverte n’accomplit pas l’acte du président du tribunal. Des conditions institutionnelles, une situation et une compétence doivent être réunies. Il faut distinguer l’intention de prononcer une déclaration, l’acte reconnu par des règles et l’effet effectivement produit. L’échec de l’un ne prouve pas l’absence des autres.

L’ironie manifeste enfin que le sens ne se calcule pas en isolant chaque mot. Féliciter quelqu’un d’une « belle réussite » après un échec peut signifier une critique, à condition que le contexte rende perceptible ce renversement. Mais le locuteur ne peut exiger que son ironie soit toujours reconnue. Son vouloir-dire n’est pas directement accessible ; il doit se donner des signes interprétables, dont il assume le risque.

III. La parole transforme l’intention en sens partageable

Ces limites n’obligent pas à séparer entièrement dire et vouloir dire. Une interprétation qui ignorerait toute intention traiterait l’interlocuteur comme un simple producteur de signes. On pourrait lui attribuer arbitrairement n’importe quel propos compatible avec un jeu de mots. Comprendre suppose de rechercher une cohérence entre l’énoncé, la situation et le projet discernable de la personne. L’intention reste une raison d’interpréter, sans devenir une autorité infaillible sur le résultat.

Le dialogue permet d’ajuster ces dimensions. À la question « Est-ce une demande ou un constat ? », le locuteur peut préciser son propos. Cette précision n’efface pas magiquement la première phrase ; elle modifie une situation commune en proposant une interprétation plus déterminée. Autrui peut accepter la correction tout en signalant une ambiguïté réelle. L’entente se construit ainsi par des opérations publiques, plutôt que par la comparaison impossible de deux états intérieurs.

Dire peut également faire apparaître au locuteur sa propre pensée. Une objection reçue au cours d’une discussion révèle que deux idées qu’il croyait compatibles ne le sont pas. La reformulation ne sert plus seulement à mieux transmettre une conviction intacte : elle transforme cette conviction. Vouloir dire devient alors un travail poursuivi dans la parole. Le sens se forme par l’épreuve des formulations et des réponses.

Cette transformation fonde une responsabilité mesurée. On ne peut être tenu de prévoir toutes les associations que chacun fera avec une phrase. Mais invoquer son intention ne suffit pas à annuler une information divulguée, un engagement pris ou une ambiguïté prévisible. Être responsable de ses paroles consiste à répondre de ce qu’elles pouvaient raisonnablement signifier dans leur contexte, puis à rectifier lorsque c’est nécessaire. La responsabilité serait impossible si la parole se réduisait à une volonté privée, et démesurée si l’intention ne comptait jamais.

Conclusion

Dire est autre chose que vouloir dire lorsqu’on entend par là transmettre une intention entièrement formée et souveraine. Les règles du langage, le contexte, les engagements et l’interprétation donnent à la parole une existence qui dépasse son origine. Il ne s’ensuit pas que l’intention soit inutile : elle oriente l’expression et guide la compréhension. Dire est plutôt le passage d’une visée singulière à un sens offert à autrui, passage au cours duquel cette visée peut être précisée, transformée ou démentie. C’est pourquoi une parole réussie demande à la fois une intention reconnaissable et l’acceptation de conditions que cette intention ne maîtrise pas seule.