CAPES philosophie 2023 : être soi-même, corrigé de composition

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Proposition de correction non officielle. CAPES externe et CAFEP, section philosophie, session 2023. Épreuve écrite disciplinaire, composition, durée : 6 heures. D’autres traitements argumentés du sujet sont possibles.

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Introduction

Conseiller à quelqu’un d’être soi-même paraît d’abord inutile : comment pourrait-il devenir littéralement une autre personne ? Pourtant, cette formule prend sens lorsqu’un individu joue un rôle qu’il désapprouve ou règle toute sa conduite sur l’attente d’autrui. Elle désigne alors une tâche, bien que l’identité semble déjà donnée. Les guillemets du sujet invitent à interroger cette expression courante : énonce-t-elle une exigence intelligible ou entretient-elle la fiction d’un moi véritable qu’il suffirait de retrouver ? Il faut distinguer l’identité par laquelle une personne demeure identifiable de l’appropriation par laquelle elle reconnaît sa conduite comme sienne. Être soi-même peut avoir un sens pratique, à condition de ne pas supposer derrière les changements une personnalité complète et immuable qui dicterait d’avance la bonne manière de vivre.

I. Une expression apparemment vide désigne une expérience réelle

Au sens strict de l’identité, une chose est elle-même : affirmer qu’elle doit le devenir ne lui ajoute aucune propriété. Une personne qui imite les manières de quelqu’un d’autre demeure celle qui imite. Elle ne cesse pas d’être identifiable parce qu’elle dissimule une opinion. Si « être soi-même » signifiait seulement être numériquement la personne que l’on est, la formule ne pourrait servir ni de conseil ni de critique.

Son usage vise toutefois un autre rapport à soi. On peut accomplir une action en sachant qu’elle contredit les raisons que l’on juge les meilleures : approuver une moquerie pour ne pas déplaire au groupe, par exemple. L’action reste la sienne, mais elle paraît exprimer une soumission qu’on ne reconnaît pas comme une orientation voulue. La différence entre agir et s’approprier sa conduite donne un premier contenu à l’expression.

Il ne s’agit pas simplement d’opposer une intériorité pure à une apparence trompeuse. La personne peut hésiter réellement et désirer à la fois protéger celui dont on se moque et conserver sa place dans le groupe. Le conflit appartient à son expérience. Être soi-même ne peut donc signifier exprimer mécaniquement tout ce qui est présent en soi : des tendances contradictoires ne peuvent être satisfaites simultanément.

L’exigence porte plutôt sur la possibilité de répondre de ce que l’on fait. Celui qui assume une parole peut exposer les raisons qui l’ont conduit à la prononcer, reconnaître les pressions subies et décider ce qu’il veut en faire. Cette appropriation demeure compatible avec la difficulté et l’incertitude. Elle ne suppose pas une absence de conflit, mais une manière de le traiter sans s’abriter entièrement derrière l’attente des autres.

L’expression possède donc un sens dès qu’elle distingue la continuité d’une personne de son degré d’accord avec ses actions. Cette distinction ne suffit pourtant pas : selon quel critère décider qu’une conduite exprime mieux le sujet, si aucun moi achevé n’attend d’être révélé ?

II. La recherche d’un moi pur rencontre ses propres contradictions

On pourrait croire que le vrai moi réside dans les désirs spontanés, avant l’influence sociale. Mais la spontanéité ne garantit ni la singularité ni la valeur d’un désir. Une envie peut être l’effet d’une imitation ancienne, si bien apprise qu’elle ne se remarque plus. Inversement, un engagement longuement réfléchi peut être profondément personnel sans rien avoir d’impulsif. L’immédiateté n’est donc pas un critère suffisant d’authenticité.

La séparation d’avec autrui est également trompeuse. Une personne apprend à parler, à nommer ses émotions et à formuler ses projets dans des relations qu’elle n’a pas inventées. Retirer tout ce qui vient des autres ne laisserait pas nécessairement un noyau plus personnel ; cela retirerait aussi des moyens de se comprendre. Une influence peut asservir, mais elle peut également ouvrir une possibilité que le sujet n’aurait pas découverte seul.

La fidélité au passé pose une difficulté analogue. Tenir une promesse donne une consistance à l’existence ; maintenir une habitude destructrice au motif qu’elle exprime notre tempérament peut au contraire enfermer. Si être soi-même interdisait de changer, l’erreur ancienne deviendrait une obligation. Une personne aurait à sacrifier tout apprentissage à la conservation d’une image d’elle-même.

Mais l’invention entièrement libre de soi ne résout pas davantage le problème. Affirmer aujourd’hui une identité puis demain son contraire sans reconnaître aucune continuité ferait disparaître le sujet responsable de ces changements. Le passé n’est ni un destin intangible ni un matériau dont on pourrait supprimer arbitrairement les conséquences. On peut reprendre le sens d’une expérience ; on ne peut décider qu’aucune personne n’en a été l’auteur.

L’authenticité devient enfin dangereuse si elle suffit à justifier une conduite. Une cruauté revendiquée comme personnelle demeure une cruauté. Le sentiment d’accord avec soi n’abolit pas les obligations envers autrui. L’expression « c’est moi » ne constitue pas une raison morale suffisante. Il faut donc soumettre l’appropriation à des exigences qu’elle ne détermine pas seule.

III. Être soi-même peut signifier devenir l’auteur responsable d’une existence située

Une voie se dessine entre la découverte d’une essence cachée et la création sans condition. Le sujet rencontre une histoire, des relations, un corps et des possibilités qu’il n’a pas choisis. Il peut toutefois les interpréter, les hiérarchiser et agir à partir d’eux. Être soi-même ne consiste alors ni à nier ces données ni à s’y réduire, mais à leur donner une orientation dont on puisse répondre.

Cette tâche n’exige pas une transparence complète. On peut reconnaître qu’un motif nous échappe et rester engagé dans un travail de compréhension. Le rapport sincère à soi inclut l’aveu d’une ignorance ; il devient mensonger lorsqu’il transforme chaque préférence en révélation définitive de notre nature. Se connaître est une activité susceptible de correction, comme le sont les jugements que l’on porte sur le monde.

Le dialogue contribue à cette correction. Autrui peut rappeler un engagement oublié ou montrer l’écart entre une image de soi et des actes répétés. Sa parole ne décide pas souverainement qui nous sommes : elle fournit une épreuve dont nous devons examiner la pertinence. Refuser toute observation extérieure au nom de l’authenticité reviendrait à rendre le rapport à soi inexpugnable, donc incapable d’apprendre.

Les engagements donnent une forme durable à cette appropriation. Choisir un travail, entretenir une amitié ou défendre une conviction, c’est se lier sans pouvoir prévoir toutes les circonstances futures. La fidélité ne demande pas de répéter indéfiniment les mêmes gestes. Elle consiste à maintenir ou à réviser un engagement pour des raisons que l’on reconnaît, en prenant en charge ce que la révision fait à d’autres.

Le sens pratique d’être soi-même est ainsi progressif et relationnel. Il ne fournit pas une image finale à atteindre une fois pour toutes. Il désigne la capacité d’un sujet à ne pas se laisser entièrement définir par un rôle subi, un désir immédiat ou une représentation figée. La cohérence cherchée doit pouvoir accueillir le changement tout en conservant une responsabilité.

Conclusion

« Être soi-même » n’a rien d’une tâche si l’expression désigne la seule identité d’un individu. Elle prend pourtant un sens lorsqu’elle nomme l’appropriation réfléchie d’une existence. Cette appropriation ne découvre pas nécessairement un vrai moi intact sous les influences ; elle travaille avec une histoire et des relations qui rendent le sujet possible. Être soi-même, c’est alors pouvoir reconnaître ses actes, examiner ses raisons et répondre de ses changements. L’exigence demeure ouverte : elle demande une fidélité capable de se corriger, plutôt qu’une conformité immobile à une définition de soi.