CAPES philosophie 2024 : l’avenir est-il l’affaire de la pensée ? Corrigé
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Proposition de correction non officielle. CAPES externe et CAFEP, section philosophie, session 2024. Épreuve écrite disciplinaire, composition de 6 heures. Ce texte présente une réponse argumentée parmi plusieurs possibles.
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Introduction
Nous réfléchissons à ce qui arrivera pour préparer une action, alors que l’avenir n’offre encore aucun fait à observer directement. Cette absence peut faire douter qu’il soit un objet de pensée : on ne connaîtrait que ce qui est, tandis que le futur relèverait du désir ou de la crainte. Pourtant, exclure l’avenir de la réflexion reviendrait à abandonner nos décisions aux impulsions présentes. « L’affaire de la pensée » peut désigner ce dont elle peut connaître quelque chose, mais aussi ce dont elle doit prendre soin. La pensée peut-elle donc s’occuper de l’avenir sans le traiter comme un présent déjà disponible ? Il faut distinguer la connaissance de possibilités, la formation de projets et la responsabilité envers ce qui dépendra de nous. L’absence de savoir total peut appeler la réflexion plutôt que l’interdire.
I. La pensée rend possible une anticipation qui dépasse l’attente passive
L’avenir n’est pas simplement ce que nous ignorons. Un objet caché existe déjà quelque part ; un événement futur peut dépendre d’une action qui reste à décider. Penser l’avenir exige donc une distinction entre ignorance d’un fait et ouverture d’une situation. Sans cette distinction, nous prenons toute incertitude pour le défaut provisoire d’une information qui serait quelque part disponible.
Certaines anticipations reposent néanmoins sur des rapports intelligibles. Lorsqu’un mécanisme fonctionne selon des conditions déterminées, connaître son état et son mode de fonctionnement permet d’en prévoir une évolution. Une telle prévision ne consiste pas à voir mystérieusement demain : elle tire les conséquences d’une relation à partir de données présentes. La pensée atteint le futur par des raisons, non par une perception anticipée.
La condition est ici décisive. Prévoir ce qui arrivera si les circonstances demeurent données n’équivaut pas à garantir que ces circonstances demeureront. Une prévision raisonnable doit donc distinguer le résultat annoncé et les hypothèses dont il dépend. Cette distinction donne une place à la correction : lorsque les données changent, réviser l’anticipation constitue une marque de rationalité, non un aveu que toute prévision était vaine.
L’anticipation permet aussi de former un projet. Celui qui prépare un examen répartit son travail en fonction d’un résultat qui n’existe pas encore. L’avenir devient un principe d’organisation du présent. Il n’agit pas comme un événement déjà réel qui exercerait une causalité en retour ; sa représentation oriente une activité actuelle. Penser ce qui n’est pas encore peut donc produire des effets bien réels.
II. L’avenir ne se laisse pas posséder comme un objet déjà constitué
Le projet risque pourtant de confondre ce qu’il vise avec ce qu’il peut assurer. Préparer un examen augmente certaines possibilités sans garantir l’ensemble des circonstances ni le résultat. Lorsque la pensée transforme son schéma en certitude, elle cesse de distinguer l’intelligible du maîtrisable. Une anticipation cohérente peut échouer pour des raisons qu’elle n’a pas intégrées.
Dans les affaires humaines, l’annonce contribue parfois à transformer la situation annoncée. Prévoir une pénurie peut modifier les comportements d’achat ; l’anticipation entre alors parmi les causes de ce qu’elle prétend décrire. La pensée n’est pas toujours extérieure à son objet. Elle doit examiner les effets de sa circulation, au lieu de se donner le point de vue d’un spectateur sans influence.
Le nouveau pose une autre limite. Si nous ne retenons que les prolongements de ce que nous connaissons, nous pouvons manquer une possibilité dont les catégories présentes rendent mal compte. L’imagination ouvre des pistes, mais ne fournit pas à elle seule une preuve de leur réalisation. Entre répétition mécanique du passé et invention arbitraire, la pensée doit construire des hypothèses susceptibles d’être distinguées et éprouvées.
Cette difficulté interdit l’assimilation de l’avenir à un destin entièrement écrit. Croire tout fixé peut rendre inutile l’action, alors même que cette action est l’une des conditions de ce qui arrivera. À l’inverse, se croire capable de tout produire par la volonté méconnaît les contraintes et les autres agents. La réflexion pratique cherche ce qui dépend de nous dans une situation dont nous ne sommes pas les seuls auteurs.
La peur et l’espoir ne peuvent donc décider seuls du probable. Un événement redouté n’est pas plus vraisemblable parce qu’il nous obsède ; un résultat souhaité n’est pas plus assuré parce que nous en avons besoin. La pensée a ici pour tâche de différencier l’intensité d’une représentation et la qualité des raisons qui la soutiennent.
III. Une pensée de l’avenir doit articuler incertitude et responsabilité
Renoncer à la certitude totale ne conduit pas à renoncer au jugement. Nous pouvons comparer plusieurs scénarios, identifier leurs conditions et choisir une action capable de rester utile si certaines anticipations échouent. Le futur cesse d’être une image unique à deviner ; il devient un ensemble de possibilités au sein duquel nous devons nous orienter.
Cette orientation demande de considérer les conséquences de nos actes au-delà du bénéfice immédiat. Détruire une ressource pour satisfaire une préférence présente peut fermer des possibilités à ceux qui ne participent pas encore à la décision. Il n’est pas nécessaire de connaître leur identité pour reconnaître qu’ils auront des besoins et pourront subir les effets de notre action. La pensée peut représenter des absents sans prétendre connaître toute leur existence.
La responsabilité ne signifie toutefois pas prévenir absolument tout dommage imaginable. Une imagination sans critère multiplierait des catastrophes possibles jusqu’à interdire chaque conduite. Il faut examiner la gravité des effets, leur vraisemblance, les moyens disponibles et le coût des alternatives. La réflexion remplace ainsi l’exigence impossible de toute-puissance par un jugement situé dont les raisons peuvent être discutées.
L’ouverture de l’avenir donne enfin une place à l’initiative. Se demander ce qui pourrait être autrement n’est pas toujours fuir le réel ; cela peut faire apparaître une possibilité que l’habitude rendait invisible. Un projet devient raisonnable lorsqu’il lie une fin souhaitable à des conditions et à des étapes, sans confondre son souhait avec une garantie. La pensée ne se contente plus de prévoir : elle contribue à rendre certaines suites possibles.
Conclusion
L’avenir est l’affaire de la pensée si celle-ci ne prétend pas le posséder à la manière d’un objet présent. Elle peut en connaître certaines conditions, en imaginer plusieurs possibilités et orienter des actions qui contribueront à le produire. Son rôle est également pratique : prendre en charge les conséquences de ce que nous décidons pour ceux qui viendront. La pensée de l’avenir atteint ainsi sa justesse en maintenant ensemble deux exigences : examiner les raisons d’anticiper et reconnaître que l’événement ne se réduit pas à son anticipation.