CAPLP histoire-géographie 2022 : femmes et politique, corrigé du dossier Brunschvicg
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Proposition de correction non officielle. CAPLP externe et CAFEP, section lettres-histoire et géographie, session 2022. Cette épreuve d’histoire, d’une durée de six heures, demande un commentaire scientifique des documents 1 et 2 à partir d’une problématique explicite, puis une séquence pédagogique utilisant tout ou partie du dossier. Le document 3 sert au second travail et à la mise en perspective ; il n’est pas désigné pour le commentaire scientifique.
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1. Commentaire scientifique des documents 1 et 2
Introduction et problématique
En 1924, Cécile Brunschvicg invite les militantes de l’Union française pour le suffrage des femmes à entrer dans les partis. Huit ans plus tard, au Sénat, Armand Calmel combat une proposition reconnaissant aux femmes le droit de vote et d’éligibilité. Les deux textes ne forment pas une simple liste de raisons « pour » et « contre ». Le premier expose une stratégie collective à l’intérieur d’un mouvement qui débat de sa neutralité ; le second donne à lire un blocage parlementaire, formulé au nom de la famille, des femmes et de la République. Leurs auteurs, lieux de parole et destinataires diffèrent.
Le suffragisme désigne ici la mobilisation pour les droits politiques des femmes. Les suffragistes françaises de l’entre-deux-guerres ne disposent pas du vote qu’elles réclament. Pourtant, des femmes peuvent militer dans des associations et des partis, et trois d’entre elles entreront au gouvernement en 1936. Cette dissociation entre participation politique et citoyenneté électorale constitue l’enjeu du dossier.
Comment l’engagement des suffragistes au sein de la République se heurte-t-il, de 1924 à 1932, à une conception masculine du suffrage et de la représentation politique ? Le commentaire suit d’abord la stratégie proposée par Brunschvicg, puis analyse les ressorts et les limites du discours de Calmel, avant de rapprocher les deux documents.
Brunschvicg : entrer dans les partis sans dissoudre le mouvement suffragiste
Le premier texte est un article de La Française, hebdomadaire publié par l’Union française pour le suffrage des femmes, daté du 15 novembre 1924. Brunschvicg s’adresse d’abord à des militantes et aux présidentes des groupes départementaux. Son « nous » est celui d’une dirigeante qui propose une orientation à ses pairs ; il ne représente pas toutes les Françaises. La question est soumise au congrès national de Grenoble prévu en juin 1925. L’article témoigne donc d’une délibération interne, non d’une ligne déjà unanimement arrêtée.
Après l’adoption d’une proposition favorable au vote des femmes par la Chambre des députés en 1919, le Sénat refuse en 1922 d’en examiner les articles. Cette impasse aide à comprendre pourquoi Brunschvicg cherche un autre moyen de peser sur la décision. Elle ne confond pas l’adhésion individuelle à un parti avec l’affiliation des groupes suffragistes. Les présidentes qui craignent de faire perdre à leur association sa « neutralité » pourraient différer leur adhésion. Les autres militantes entreraient, selon leurs convictions, dans des formations de gauche, du centre ou de droite. La pluralité partisane est maintenue ; l’objectif commun des droits politiques doit continuer de les réunir dans leurs associations.
La formule « faire notre apprentissage politique à côté des hommes » révèle un paradoxe. Brunschvicg pense que les femmes doivent apprendre à agir dans des institutions dont elles sont écartées comme électrices. Elle refuse néanmoins d’en faire des observatrices passives : elles peuvent travailler, défendre des propositions, acquérir de l’expérience et modifier les pratiques du parti. L’entrée dans celui-ci devient à la fois un instrument de formation et un moyen d’obtenir des « réalisations pratiques ».
Le texte impose aux premières militantes une forte exigence de conduite. Leur tenue déterminerait le jugement porté sur les « femmes » en général. Cette précaution révèle le poids d’une épreuve collective que ne subissent pas de la même façon les hommes déjà présents en politique. Brunschvicg oppose leur désintéressement attendu à l’« arrivisme » qu’elle reproche à certains politiciens. L’idée que les femmes élèveraient moralement la politique peut servir leur légitimation, mais elle reprend aussi une qualité supposée féminine. Une lecture historique doit relever cette tension plutôt que célébrer le texte sans distance.
L’article défend enfin une coopération entre militantes de partis différents. Le programme féministe doit survivre aux clivages partisans. La référence aux électrices d’autres pays rappelle que l’absence de droits en France n’est pas une fatalité universelle. En 1924, le succès de cette stratégie reste ouvert : l’article exprime une volonté et une anticipation, non un résultat acquis.
Calmel : protéger en paroles, exclure par la loi
Le document 2 est un extrait du Journal officiel relatant la séance du Sénat du 5 juillet 1932. Il intervient dans la discussion d’une proposition du sénateur Louis Martin tendant à reconnaître aux femmes le droit de vote et d’éligibilité. Armand Calmel est un sénateur radical indépendant de Gironde. Le compte rendu est une source parlementaire : il rend visibles la parole d’un adversaire, des interruptions et des marques d’approbation, mais l’extrait ne contient pas l’ensemble des prises de position du Sénat ni le vote final. Il ne peut être présenté comme l’opinion de tous les sénateurs.
Calmel commence par refuser explicitement l’idée d’une infériorité intellectuelle systématique des femmes. Il rétablit aussitôt une autre hiérarchie : elles suivraient plus facilement leur cœur, les hommes leur cerveau. De cette différence présentée comme naturelle, il déduit une distribution des lieux, le « forum » pour l’homme et le « foyer » pour la femme. Le raisonnement transforme un rôle social assigné en argument contre l’exercice d’un droit. Ce n’est pas une observation neutre sur les capacités féminines.
L’orateur annonce trois intérêts qu’il prétend défendre. Le premier serait celui des femmes elles-mêmes : les compétitions électorales leur apporteraient déceptions et souffrances. Le vocabulaire de la protection masque ici la privation d’un choix. Le deuxième intérêt serait celui de la famille : deux bulletins de vote au lieu d’un pourraient rendre visibles les divergences entre époux. La formule selon laquelle les femmes influencent déjà le vote masculin ne leur reconnaît aucune volonté politique autonome. Le recours à l’autorité de Jénouvrier, cité longuement, renforce cette représentation du ménage comme unité politique dont le mari garderait la voix décisive.
Le troisième intérêt invoqué est celui de la patrie et de la stabilité du suffrage. Calmel avance qu’il existe au moins deux millions de femmes de plus que d’hommes et présente leur entrée dans le corps électoral comme un « saut dans l’inconnu ». La Première Guerre mondiale éclaire ce déséquilibre démographique, mais un nombre plus élevé de femmes ne prouve ni une catastrophe politique ni un vote uniforme. L’orateur fait d’une incertitude électorale une raison de refuser l’égalité des droits. Le rapport du jury précise que, chez des radicaux, la crainte d’un vote influencé par le clergé et favorable à la droite conservatrice joue aussi un rôle ; elle n’est pas énoncée dans cet extrait et doit être attribuée au contexte politique, pas aux paroles de Calmel.
Enfin, Calmel récuse l’idée d’intérêts antagonistes entre les sexes tout en réservant aux hommes le pouvoir de décider des lois. Il exalte le « pouvoir spirituel et moral » des femmes pour minimiser le bulletin de vote. La complémentarité qu’il invoque fonctionne ainsi comme une justification de l’exclusion. Les « applaudissements à gauche » signalent que cet argumentaire trouve des soutiens dans l’assemblée ; ils ne suffisent pas à quantifier ces soutiens.
Confrontation et portée des textes
Les deux auteurs partagent une méfiance envers certains usages de la politique et associent les femmes à une qualité morale. Ils en tirent des conséquences opposées. Brunschvicg veut que les femmes travaillent dans les partis pour transformer les pratiques et obtenir les droits ; Calmel prétend les préserver en maintenant le pouvoir électoral masculin. L’écart entre les textes révèle aussi une asymétrie institutionnelle : la militante doit convaincre et faire ses preuves ; le sénateur peut contribuer à bloquer la loi.
Il faut conserver les huit années qui séparent les documents. L’article de 1924 répond à une première impasse et prépare un congrès ; la séance de 1932 montre que l’entrée de femmes dans les partis n’a pas encore levé l’obstacle sénatorial. Le 7 juillet 1932, selon le rapport du jury, les sénateurs enterrent la proposition sans adopter son article unique. La une de 1936 ajoute un résultat partiel : Cécile Brunschvicg, Suzanne Lacore et Irène Joliot-Curie deviennent sous-secrétaires d’État du gouvernement du Front populaire. Elles entrent dans l’exécutif avant de pouvoir voter. L’image ne prouve donc pas que le suffragisme a atteint son but principal. Le droit de vote et l’éligibilité des femmes sont reconnus en 1944.
Ces sources éclairent à la fois les possibilités et les limites de la participation féminine sous la IIIe République. Elles ne décrivent ni toutes les formes du féminisme ni toutes les opinions des femmes ; l’une défend une ligne militante modérée, l’autre expose un argumentaire sénatorial hostile. Leur rapprochement montre surtout comment l’universalisme républicain proclamé peut coexister avec un corps électoral amputé de la moitié féminine de la population adulte.
2. Séquence pédagogique en histoire
Cadre et progression
La proposition s’adresse à une classe de CAP, dans le thème « La France de la Révolution française à la Ve République : l’affirmation démocratique ». Le fil conducteur est : comment la République étend-elle les droits politiques, et pourquoi cette extension reste-t-elle incomplète jusqu’en 1944 ? Les notions sont République, démocratie, citoyenneté et suffrage universel. Les repères travaillés comprennent 1848, la IIIe République, 1940 et 1944. Les élèves apprennent à situer les faits sur une frise, identifier une source, distinguer un argument de son contexte, confronter deux documents et rédiger un court récit historique.
La séquence tient en trois séances d’une heure, conformément à l’échelle proposée par le rapport du jury pour ce thème. En première séance, la classe construit une frise à partir de 1789, 1848 et de l’installation de la IIIe République. Une question guide l’analyse : « Qui a le droit de choisir les représentants en 1848 ? » Le professeur fait préciser que « suffrage universel » désigne alors le suffrage masculin. Les élèves replacent les grandes lois de libertés républicaines sur la frise et rédigent une première définition de la citoyenneté politique. Ce socle empêche de lire les documents suivants comme si les femmes avaient déjà été électrices.
La deuxième séance porte sur Cécile Brunschvicg et le combat pour les droits civiques. Le professeur présente brièvement l’UFSF et l’impasse de 1922. Les élèves lisent le document 1 depuis ses premiers paragraphes consacrés à la neutralité associative jusqu’au maintien du lien entre militantes des différents partis. Par deux, ils distinguent trois colonnes : ce que les militantes veulent obtenir, le moyen proposé, la précaution concernant la neutralité des associations. La mise en commun donne une définition du suffragisme et montre que participer à un parti ne signifie pas posséder le droit de vote.
Le document 3 est ensuite projeté. Les élèves lisent le titre « Trois femmes au Gouvernement », la date du 14 juin 1936 et les légendes des trois portraits. Ils corrigent au besoin l’orthographe de Brunschvicg signalée par le sujet et identifient Irène Joliot-Curie, sans la confondre avec Marie Curie. Ils répondent par écrit : « Quel succès de la stratégie de Brunschvicg l’image montre-t-elle ? Quel droit manque encore aux trois femmes ? » La réponse attendue associe l’accès à des fonctions gouvernementales au maintien de l’exclusion électorale. La classe complète la frise avec 1924 et 1936.
La troisième séance éclaire le blocage et son dépassement. Un extrait court du document 2, limité aux passages sur le foyer, la famille et le « saut dans l’inconnu », est distribué avec son auteur, sa date et son lieu de parole. Les élèves surlignent les motifs avancés par Calmel, puis les reformulent comme arguments historiques attribués à cet orateur, sans les présenter comme des vérités. Le professeur rappelle le refus sénatorial et fait placer 1932 sur la frise. Il conduit ensuite la classe vers 1940 et 1944 : la chute de la IIIe République, la Résistance et la France libre, puis la refondation républicaine accompagnée de la reconnaissance du vote des femmes. La synthèse écrite répond à la question directrice : les libertés républicaines progressent, mais le droit électoral des femmes demeure bloqué jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.
Évaluation et vigilance historique
L’évaluation demande un récit de huit à dix lignes : « À partir de Brunschvicg, raconte le combat pour le droit de vote des femmes en France entre 1924 et 1944. » Les élèves doivent mentionner une action de la militante, un obstacle au Sénat, le sens limité de la une de 1936 et le changement de 1944. Une frise partiellement vierge vérifie les repères indépendamment de la qualité de rédaction. Les critères sont connus avant l’écriture : dates cohérentes, sources nommées, distinction entre participation gouvernementale et droit de vote, réponse à la question.
La séance ne prend pas la forme d’un débat où l’exclusion des femmes serait une option civique à défendre. Elle analyse une controverse passée avec les outils de l’histoire. Cette distinction permet d’expliquer les arguments de 1932, d’en établir les limites et d’enseigner l’égalité politique sans transformer la classe en tribunal moral des acteurs.
Le rapport du jury de 2022 éclaire les attentes de cette épreuve et les repères du programme. Ce corrigé demeure une proposition de rédaction, indépendante du jury.