Corrigé — CAPLP lettres-histoire-géographie 2020 : risques territoriaux et suffrage féminin
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Proposition de correction non officielle. CAPLP externe et CAFEP-CAPLP, section lettres-histoire et géographie, session 2020 : seconde épreuve écrite d’histoire-géographie, cinq heures. Le sujet demande deux travaux : une composition de géographie sur « Aménager les territoires face aux risques » et un commentaire historique d’un article de Marguerite de Witt-Schlumberger publié dans La Française le 31 mai 1919. Les deux réponses sont développées ci-dessous.
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Première partie — Composition de géographie : aménager les territoires face aux risques
Le réaménagement du lido du Petit et du Grand-Travers, entre Carnon et La Grande-Motte, donne une entrée concrète dans le sujet. Dans cet espace littoral fréquenté, l’érosion menace à la fois les milieux, les équipements et l’activité touristique. Déplacer certains usages et restaurer le cordon dunaire permet de réduire l’exposition au risque, mais modifie aussi l’accès à la plage et l’économie locale. L’aménagement ne consiste donc pas seulement à bâtir une protection contre un aléa. Il organise des usages concurrents de l’espace dans une situation d’incertitude.
Un aléa est un phénomène susceptible de survenir, comme une crue, une submersion marine, un incendie industriel ou une sécheresse. Il devient un risque lorsque des populations, des activités ou des milieux vulnérables y sont exposés. La catastrophe correspond à la réalisation dommageable de ce risque. L’aménagement des territoires désigne l’action d’acteurs publics et privés qui répartissent les fonctions, les infrastructures et les protections dans l’espace. En France métropolitaine et ultramarine, cette action doit conjuguer sécurité, logement, activité économique et préservation des milieux. Elle peut aussi créer de nouvelles vulnérabilités si elle attire davantage d’habitants et d’équipements dans des zones exposées.
Comment les politiques d’aménagement réduisent-elles les vulnérabilités sans renforcer, par la recherche d’attractivité, les risques qu’elles doivent maîtriser ? La réponse suppose de comprendre d’abord pourquoi l’exposition s’accroît, puis d’examiner les instruments et les échelles de l’action, enfin leurs effets et leurs limites.
Des territoires exposés par leurs dynamiques mêmes
Les risques ne se distribuent pas dans un espace vide. Sur les littoraux, l’urbanisation et le tourisme concentrent résidences, routes et équipements à proximité de la mer. Une tempête ou une submersion y rencontre donc des biens nombreux. En zone inondable, l’occupation d’un lit majeur accroît les dommages possibles même si la fréquence de la crue n’a pas changé. Les territoires ultramarins combinent selon les lieux cyclones, séismes, volcanisme ou fortes pluies avec des contraintes foncières et des ressources institutionnelles variables. La même catégorie d’aléa n’y produit pas automatiquement le même risque : la vulnérabilité dépend des constructions, des réseaux, de la préparation et des possibilités de repli.
Les risques technologiques montrent également que l’organisation de l’espace compte. L’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen en 2019 ne peut être réduit à la seule présence d’un site industriel. L’urbanisation de la vallée de la Seine a rapproché, dans un même ensemble territorial, fonctions industrielles, quartiers résidentiels, circulations et activités de service. Une décision d’aménagement doit donc considérer les effets possibles au-delà de la parcelle où survient l’accident : qualité de l’air, déplacements, activités économiques et confiance des habitants. La diversité des acteurs touchés rend la prévention plus complexe qu’une simple clôture autour de l’installation.
Le changement climatique renforce certains aléas et impose de raisonner sur des horizons plus longs que ceux d’un investissement ponctuel. Mais il serait insuffisant d’en faire une cause unique : l’artificialisation des sols, la construction dans des espaces exposés et la dépendance à des réseaux concentrés fabriquent également de la vulnérabilité. Les politiques d’attractivité peuvent accentuer ce mouvement. Une route, une zone commerciale ou des logements nouveaux répondent à des besoins immédiats ; ils peuvent aussi installer davantage d’enjeux dans une zone fragile. C’est pourquoi le risque doit être intégré dès la conception du projet, et non seulement traité après sa réalisation.
Une action à plusieurs échelles, de la règle au terrain
L’État fixe un cadre commun pour connaître et prévenir les risques majeurs. Les plans de prévention des risques peuvent limiter ou conditionner la construction dans les secteurs exposés. Les règles d’urbanisme et les politiques de protection du littoral ne suppriment pas l’aléa ; elles agissent sur l’exposition et sur la vulnérabilité. Une digue, un ouvrage de retenue ou un espace de repli constituent des réponses matérielles, mais leur efficacité dépend de leur entretien, de leur dimensionnement et du maintien d’une information publique. Une protection visible peut donner un sentiment de sécurité excessif si l’on construit davantage derrière elle.
Les collectivités territoriales traduisent ces orientations en décisions spatiales : où autoriser des logements, quels usages relocaliser, comment desservir un quartier, quelles continuités écologiques préserver. Les habitants, les entreprises et les associations participent eux aussi à la connaissance des lieux et contestent parfois les choix. Un risque ne s’arrête pas aux limites administratives. Une crue traverse plusieurs communes ; un panache de fumée ou une interruption de réseau dépasse la zone initiale. La coopération entre acteurs et la circulation des données sont donc indispensables. Les compétences nationales et locales doivent s’ajuster plutôt que se juxtaposer.
L’exemple du lido du Petit et du Grand-Travers illustre une réponse qui travaille avec le milieu. La restauration du cordon dunaire et de prés salés, associée à une réorganisation des accès et aux mobilités douces, vise à réduire l’érosion tout en maintenant un usage touristique. Le rapport du jury 2020 souligne que ce projet a transformé un espace de stationnement et de fréquentation en un dispositif de protection moins artificiel. L’aménagement fait ici évoluer les pratiques : accepter un accès différent à la plage participe à la réduction de la vulnérabilité. Il montre aussi que la protection n’implique pas nécessairement la fermeture d’un territoire.
Arbitrages, inégalités et résilience
Les solutions ont des coûts et des bénéficiaires différents. Interdire de bâtir dans une zone exposée protège de futurs occupants mais peut diminuer la valeur d’un terrain. Relocaliser des maisons ou des activités exige des financements et soulève la question de l’attachement aux lieux. Construire une digue protège certains secteurs mais peut modifier les circulations de l’eau ou reporter le danger ailleurs. Une politique de risque est ainsi un arbitrage entre des intérêts territorialisés, et non l’application purement technique d’un calcul unique.
La résilience désigne la capacité d’un territoire à absorber un choc, à maintenir ou rétablir ses fonctions essentielles et à tirer des leçons de l’événement. Elle dépend autant de l’organisation sociale que des ouvrages : information des habitants, accès aux secours, continuité des services et possibilité de reconstruire autrement. Une commune qui connaît ses points de rassemblement et protège ses réseaux peut mieux faire face à un épisode extrême qu’une commune dotée d’un seul ouvrage sans préparation collective. Les populations les plus précaires disposent souvent de moins de choix résidentiels ou de moyens de protection ; réduire le risque implique donc aussi de prendre en compte ces inégalités.
Enfin, certains risques dépassent l’échelle nationale. L’adaptation au changement climatique et la protection des milieux demandent des coopérations plus larges, tandis que chaque littoral ou bassin versant exige des réponses situées. Cette tension d’échelle empêche de proposer un modèle identique pour tous les territoires français. Les mêmes catégories d’instruments peuvent être mobilisées, mais le choix entre prévention, protection, renaturation et repli doit répondre aux caractéristiques du lieu.
Conclusion. Aménager face aux risques, c’est agir simultanément sur l’exposition, la vulnérabilité et les capacités de réponse. La démarche protège des vies et des activités, mais elle réorganise aussi les territoires et peut créer de nouveaux risques si l’attractivité prime sans examen des effets à long terme. Les exemples du littoral et de la vallée de la Seine montrent que la qualité d’une politique se mesure à sa cohérence spatiale, à la coopération des acteurs et à l’attention portée aux usages réels. La sécurité durable demande de choisir où et comment habiter, circuler et produire, autant que de construire des protections.
Deuxième partie — Commentaire historique de l’article de Marguerite de Witt-Schlumberger
Un succès parlementaire que l’autrice veut transformer en droit effectif
Le document associe un article militant, intitulé « Trois-cent-quatre-vingt contre quatre-vingt-dix-sept », et un modèle de lettre à adresser aux sénateurs. Sa signataire, Marguerite de Witt-Schlumberger, préside l’Union française pour le suffrage des femmes. Publié dans La Française le 31 mai 1919, il réagit au vote du 20 mai par lequel la Chambre des députés s’est prononcée largement en faveur du suffrage féminin. Le titre donne le résultat du vote à voir comme une victoire. Mais l’autrice reconnaît immédiatement que le Sénat peut encore empêcher l’adoption de la loi. Le texte n’est donc pas un compte rendu neutre d’un droit déjà obtenu : c’est un appel à la mobilisation entre deux étapes parlementaires.
Comment une victoire à la Chambre devient-elle, dans ce document, une ressource pour poursuivre la lutte suffragiste plutôt qu’un aboutissement ? La réponse tient à trois mouvements : la mise en scène d’une reconnaissance républicaine, l’identification du verrou sénatorial et la conversion de lectrices jusque-là privées de vote en actrices d’une campagne de pression.
Une joie réelle, une citoyenneté encore inachevée
Dès les premières lignes, l’autrice présente le 20 mai comme une date mémorable. La large majorité de la Chambre lui paraît consacrer moralement le droit des femmes à être citoyennes. Le mot « moral » est décisif : il permet de revendiquer un changement dans la légitimité de la cause alors même que la loi n’est pas acquise. La Chambre a donné un appui institutionnel, sans que les femmes disposent encore du bulletin de vote. La joie racontée est donc à la fois un sentiment et un argument politique : elle doit convaincre les lectrices que la victoire finale est possible.
La scène des tribunes souligne cette inégalité. Les députés hommes parlent et décident ; les femmes écoutent et doivent se taire. L’autrice imagine le jour où elles prendront à leur tour la parole. Le contraste fait apparaître que le suffrage ne concerne pas uniquement la participation électorale : il touche à la capacité d’intervenir dans la délibération publique. Le ton ironique sur les longs discours des députés permet de retourner une situation d’infériorité imposée en promesse de compétence politique féminine.
Le vocabulaire de la réhabilitation mérite aussi attention. L’autrice affirme que le vote réhabilite la femme française et le Parlement. Elle présente la reconnaissance du droit féminin comme une réparation due aux femmes, mais également comme une manière pour la République de se montrer fidèle à sa propre promesse d’égalité. Cette formulation est militante : elle ne prouve pas que tous les parlementaires partagent cette conception. L’article révèle plutôt la pression exercée par un mouvement qui interpelle les institutions républicaines en leur nom même.
Le Sénat, obstacle institutionnel et cible de la campagne
Le texte n’annonce jamais que le suffrage intégral est déjà entré en vigueur. L’autrice dit ignorer le sort que le Sénat réservera au projet. Sous la Troisième République, l’accord des deux chambres est nécessaire à la loi. Le passage de la Chambre au Sénat est donc l’enjeu concret de l’article. Cette incertitude explique l’urgence de la campagne demandée aux lectrices : écrire aux sénateurs de leur département, les rencontrer et leur montrer que le désir de vote existe. L’expression du nombre compte. Une lettre isolée peut être ignorée ; de nombreuses lettres permettent de contester l’idée selon laquelle les femmes seraient indifférentes à leurs droits politiques.
Cette résistance ne tient pas qu’à la procédure. La France sort de la Première Guerre mondiale dans un climat où la reconstruction des familles et une politique nataliste occupent une place importante. Des opposants défendent une répartition traditionnelle des rôles entre espace domestique féminin et espace politique masculin. Certains élus radicaux redoutent en outre que des électrices supposées proches de l’Église ne favorisent un vote conservateur. Ce sont des arguments et des craintes d’opposants, non des propriétés démontrées du vote des femmes. Ils éclairent pourquoi une victoire à la Chambre pouvait encore rencontrer un blocage politique au Sénat, malgré l’engagement des femmes pendant la guerre.
L’appel s’adresse aux femmes de la ville et de la campagne, y compris à la plus modeste des ouvrières. Il affirme l’égalité du droit à exprimer une opinion au sein du mouvement, tout en demandant à chacune une action précise. Cette ouverture sociale n’efface pas les différences de moyens d’expression, de disponibilité et de proximité avec les élus ; le modèle de lettre proposé sur la troisième page du sujet sert justement à abaisser la difficulté de la démarche. La publication ne se limite pas à expliquer la politique : elle fournit un outil de campagne.
Ce modèle articule droit et utilité sociale. La future électrice demande à voter pour défendre ses intérêts et ceux de sa famille, mais aussi pour combattre tuberculose, alcoolisme et criminalité. L’argument suppose que la participation des femmes aiderait à traiter des problèmes collectifs. Il cherche à convaincre des élus qui pourraient être sensibles à cette contribution plutôt qu’à la seule égalité abstraite. Il révèle en même temps une limite du discours : la cause du suffrage est partiellement justifiée par le rôle familial et moral assigné aux femmes. Il faut distinguer cette stratégie de persuasion de l’ensemble des arguments féministes possibles à la même époque.
Un document militant à replacer dans le temps long
L’autrice mentionne les messages d’enthousiasme de suffragistes étrangères. La victoire de la Chambre est lue dans un espace international, où les mouvements échangent encouragements et comparaisons. Le suffragisme français est ainsi présenté comme partie d’une cause plus large. Le texte relève d’un féminisme de la première vague, centré notamment sur l’accès aux droits civils et politiques, et recourt ici à la persuasion parlementaire et à l’organisation associative. Il ne doit pas être confondu avec toutes les formes, parfois plus conflictuelles, qu’a prises la revendication du vote des femmes dans d’autres pays.
Le regard rétrospectif corrige la certitude affichée par l’article. Le vote de 1919 ne conduit pas immédiatement au suffrage féminin : le Sénat bloque la réforme, et les Françaises n’obtiennent le droit de vote qu’en 1944. L’autrice ne pouvait connaître cette durée lorsqu’elle appelait à agir vite. Cette différence entre l’espoir du moment et la suite des événements rend le document historiquement précieux. Il témoigne de la force d’un mouvement et de l’écart persistant entre l’affirmation républicaine d’une citoyenneté universelle et l’exclusion politique des femmes.
Conclusion. L’article transforme un vote favorable de la Chambre en levier de campagne. Sa force vient de l’alliance entre récit de la victoire, critique implicite du monopole masculin de la parole parlementaire et consignes concrètes adressées aux futures électrices. Le modèle de lettre prolonge le commentaire par un instrument d’action. Le document permet donc de saisir le suffragisme comme pratique politique organisée, et de comprendre pourquoi la majorité du 20 mai 1919 était une avancée importante sans être encore un droit acquis.
Le rapport du jury 2020 traite les deux parties de l’épreuve et confirme qu’elles ont été effectivement composées lors de cette session. Cette correction demeure une proposition indépendante du jury.