Corrigé — CAPLP lettres 2018 : Colette, « Où sont les enfants ? »
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Proposition de correction non officielle. CAPLP externe et CAFEP-CAPLP, section lettres-histoire et géographie, session 2018 : première épreuve écrite de lettres. Le sujet demande un commentaire composé de « Où sont les enfants ? », ouverture de La Maison de Claudine (1922) de Colette, puis l’étude des participes passés des lignes 1 à 13. Les deux parties sont traitées.
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Commentaire composé
La question du titre semble appeler une recherche : où se trouvent les enfants ? Le texte y répond seulement dans ses dernières lignes, par l’image d’un enfant caché dans un noyer. Avant cette révélation, Colette parcourt longuement la maison et ses jardins, rappelle la voix de sa mère et laisse affleurer la conscience d’un monde perdu. Dans ce début de La Maison de Claudine, le souvenir n’est donc pas le simple récit d’un jeu. Il donne à voir comment un lieu conserve la présence d’une famille, tout en révélant la distance qui sépare l’enfance de la narratrice adulte. Comment la description fait-elle renaître la maison familiale, puis transforme-t-elle un jeu de cache-cache en réflexion sur la mémoire et l’écriture ?
Une maison et des jardins habités par la vie
La première phrase installe une maison « grande », mais cette grandeur n’a rien d’abstrait. Elle est « coiffée » d’un grenier ; la pente oblige les dépendances à « se blottir » autour de la cour : ces choix prêtent au bâtiment des gestes humains. La rue organise les lieux en hauteur et en contrebas. La narratrice enfant apparaît dans cette topographie lorsqu’elle peut toucher du doigt le toit du poulailler depuis le jardin. La description se construit ainsi à partir d’un corps situé et d’un regard familier, non d’un plan vu d’en haut.
Les deux jardins ont presque des noms propres, « Jardin-du-Haut » et « Jardin-du-Bas ». L’un offre un potager chaud où se mêlent les odeurs de tomate et d’abricot ; l’autre rassemble sapins, noyer, roses et glycine. Les sensations se croisent : toucher du toit, parfum des fruits, chaleur, couleurs des lilas et éclat du clair de lune. Cette profusion donne au souvenir une intensité sensible. Les listes ralentissent la lecture comme si la narratrice retrouvait chaque détail en avançant dans le jardin.
La nature n’est pourtant pas un décor docile. L’ombre du noyer tue les fleurs, les lilas pourrissent sous leur abondance, la glycine arrache la grille. Le vocabulaire des participes passés — « tordue », « arrachée », « emportée », « brandie » — montre une végétation capable de défaire les clôtures que les habitants ont construites. Cette énergie donne au jardin une liberté qui annonce celle des enfants. À la maison « grave » et « revêche » côté rue répond sa face ensoleillée, tournée vers le jardin, la terrasse et le salon. Le contraste entre façade publique et espace intérieur fait de la maison un refuge familial sans effacer la puissance indisciplinée du vivant.
Un jeu familial révélé par le silence
Le second mouvement déplace le regard. Un livre laissé ouvert, une corde à sauter et un petit jardin de cailloux signalent la présence passée ou possible des enfants, alors que leurs cris manquent. La maison paraît « chaud[e] et plein[e] », mais ressemble aussi à un logis vidé à la fin des vacances. Ce rapprochement entre plénitude et absence donne à la scène une légère inquiétude. Les objets jouent le rôle d’indices : le lecteur est invité à chercher les enfants comme leur mère va le faire.
L’entrée de celle-ci est préparée par l’arceau de glycine. La voix maternelle reprend la question du titre : « Les enfants ! Où sont les enfants ? » L’appel traverse le jardin, se heurte au mur et revient en écho affaibli. La reprise de « Nulle part » retarde la réponse ; le silence devient presque un personnage. La mère regarde le ciel comme si les enfants pouvaient y voler. Cette image merveilleuse prolonge la mention du « sylphe » qui semble tourner les pages du livre : le jardin abrite des êtres que l’on devine plus qu’on ne les voit.
La dernière phrase corrige ce mystère sans l’abolir. Un enfant, allongé sur une branche « comme un matou », regarde la mère et se tait. Il n’est donc ni perdu ni en danger. Sa discrétion est le ressort d’un jeu fondé sur la proximité et sur une liberté momentanée. La comparaison avec le chat fond l’enfant dans le monde animal et végétal que le texte a patiemment décrit. Le lecteur découvre que l’épais feuillage qui masquait les enfants était aussi le lieu de leur plaisir.
La mémoire retrouve les lieux mais mesure la perte
Cette scène heureuse est racontée depuis un autre temps. La narratrice dit savoir que maison et jardin existent encore, puis demande ce que vaut cette survie matérielle si leur « magie » a disparu. Elle évoque des voix humaines que la mort a déjà suspendues. La mère est présentée comme « ronde et petite » à une époque où l’âge ne l’avait pas encore amaigrie. L’adverbe « encore » rappelle que la narratrice connaît l’avenir de ce corps que la scène d’enfance ignore. Le souvenir donne donc la vie à ce qui n’est plus, sans pouvoir faire disparaître la perte.
L’écriture elle-même devient un enjeu. Quand Colette demande si le reste mérite qu’elle « le peigne » à l’aide de « pauvres mots », elle met en doute la capacité du langage à restituer l’éclat des lieux. Le paradoxe est sensible : cette hésitation surgit au milieu d’une description riche en images, couleurs et rythmes. Les points de suspension et les longues énumérations laissent la phrase ouverte, comme si la mémoire débordait ce qui peut être fixé. Le passage de l’imparfait du souvenir au présent de « je le sais » fait entendre simultanément l’enfant qui habitait le jardin et l’adulte qui tente de le faire revivre.
Conclusion. La maison et ses jardins forment un monde animé, sonore et sensuel où les enfants peuvent se cacher sans quitter la protection familiale. Le jeu culmine dans la figure de l’enfant félin, secrètement visible du lecteur. Mais la voix adulte rappelle que ce bonheur ne subsiste plus de la même manière. Colette fait de la description un moyen de retrouver la présence des êtres aimés, tout en laissant paraître la fragilité du souvenir et les limites des mots.
Étude grammaticale : les participes passés des lignes 1 à 13
Le participe passé peut entrer dans un temps composé avec un auxiliaire ; il peut aussi caractériser un nom ou un pronom à la manière d’un adjectif. Les deux premiers paragraphes privilégient nettement cette seconde valeur. Les formes se classent ainsi, avec leur support et leur emploi :
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| Forme | Support et analyse |
|---|---|
| coiffée | « maison » : participe à valeur adjectivale, détaché après la virgule. |
| fermée | « cour » : épithète. |
| Accoudée | « je » : participe détaché, décrivant la position de la narratrice. |
| resserré, consacré | « potager » : le premier est épithète ; le second, détaché, précise la destination du jardin. |
| mûri | « abricot » : épithète, avec le complément « sur espaliers ». |
| négligés, disloquée | « gazons » et « tonnelle » : épithètes. |
| tordue, arrachée, emportée, brandie | Attributs du COD « cette grille » après « je n’ai jamais connu cette grille que… » : ils disent dans quel état la narratrice l’a connue. La pronominalisation le confirme : « je ne l’ai jamais connue que tordue… ». La fin « par les bras invincibles d’une glycine » donne à brandie une valeur passive encore sensible. |
Ces douze formes à valeur adjectivale précisent surtout l’état des lieux et la manière dont la végétation les travaille. Leurs fonctions diffèrent : épithète, construction détachée ou attribut du COD. Leur accord suit le mot auquel elles se rapportent : « cour fermée », « gazons négligés », « grille arrachée ».
Deux autres participes construisent un temps composé. Dans « eût dû défendre » (ligne 10), dû entre avec eût dans le conditionnel passé de deuxième forme : la grille aurait dû défendre les jardins, mais elle ne remplit plus cette fonction. Dans « n’ai jamais connu cette grille que tordue » (ligne 11), connu entre avec ai dans le passé composé : la narratrice affirme ne pas avoir connu la grille intacte. Le contraste entre l’action attendue et l’état observé renforce l’image d’une nature plus forte que la clôture.
Le rapport du jury 2018 confirme les deux travaux et distingue lui aussi les douze formes descriptives des deux participes employés dans des temps composés.