Corrigé — CAPLP lettres-histoire-géographie 2019 : Duras, Le ravissement de Lol V. Stein

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Proposition de correction non officielle. CAPLP externe et CAFEP-CAPLP, section lettres-histoire et géographie, session 2019 : première épreuve écrite de lettres, cinq heures. Le sujet associe un commentaire composé d’un extrait du Ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras, paru en 1964, et une étude des temps verbaux des quatre premiers paragraphes, lignes 1 à 9. Les deux réponses sont développées ci-dessous.

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Commentaire composé

Une scène de bal appelle généralement le mouvement des couples, des paroles et des rencontres. L’extrait commence à l’instant où la musique cesse et où la piste se vide. L’arrivée d’Anne-Marie Stretter et de sa fille transforme ce vide en centre d’attention. Michael Richardson, fiancé de Lol, change après l’arrivée d’Anne-Marie, sous les yeux de Lol ; le texte ne permet pas d’établir qu’Anne-Marie le regarde. Lol le voit changer sans manifester la souffrance attendue. Le récit ne livre pourtant pas un compte rendu sûr de chaque intention. Il mêle les souvenirs de Tatiana Karl, les hypothèses d’un narrateur distinct et les perceptions incertaines des personnages.

Comment Duras transforme-t-elle une scène de rencontre en expérience de rupture, en faisant du regard et de l’incertitude les moteurs du récit ? Le texte passe de la suspension du bal à la description fascinée d’Anne-Marie, puis au changement de Michael et à l’étrange réaction de Lol. Sa manière de raconter fait éprouver au lecteur que l’événement est décisif tout en laissant ouvertes ses causes exactes.

Un bal arrêté pour rendre visible une apparition

Les premières phrases sont brèves et détachées. La musique s’arrête, une danse finit, la piste se vide puis devient vide. L’alternance des temps fait sentir une transition que le récit pourrait résumer en une ligne, mais qu’il étire. Il n’y a pas encore de dialogue amoureux ou de danse nouvelle : l’attention se porte sur ce qui va entrer dans l’espace libéré. Ce ralentissement donne à l’arrivée des deux femmes la force d’une apparition presque théâtrale.

La mère et la fille se ressemblent physiquement, mais le texte construit un contraste. La jeune fille habite encore gauchement sa haute taille, tandis qu’Anne-Marie en fait une élégance inquiétante. Ce qui pourrait être décrit comme une disgrâce devient chez elle une présence singulière. Le jugement ne vient pas d’une description neutre : Tatiana est citée comme témoin, et sa mémoire participe à la fabrication du portrait. L’apparition est d’emblée médiatisée par un regard rétrospectif.

Michael signale qu’il a déjà vu les deux femmes à la plage, puis entraîne Lol vers le fond de la salle. Ce geste semble vouloir la déplacer ou la protéger, sans que l’on puisse fixer son intention. La mère et la fille traversent à leur tour la piste. Duras organise ainsi une convergence de mouvements dans un lieu qui venait d’être vidé. Lol, en revanche, reste immobile et regarde. Le bal devient une scène de regards plutôt qu’une scène de danse.

Un portrait composé de fascination et d’incertitude

Le portrait d’Anne-Marie résiste à la définition simple de la beauté. Sa maigreur, sa robe noire, son décolleté et la structure de son visage sont relevés par fragments. La comparaison avec un oiseau mort associe la grâce à une inquiétante proximité de la disparition. Les questions qui suivent sur son âge, sa beauté et son passé demeurent sans réponse. Le texte ne cherche pas à compléter une fiche d’identité ; il montre comment une présence attire parce qu’elle échappe à une explication immédiate.

Les qualités qui lui sont prêtées se contredisent en apparence : gaieté et pessimisme, nonchalance et audace, élégance et image de mort. Cette coexistence empêche de réduire Anne-Marie à une séductrice conventionnelle. La fille qui marche à ses côtés confirme sa place dans une relation familiale et fait ressortir, par contraste, l’assurance troublante de la mère. Le lecteur sait finalement son nom, Anne-Marie Stretter, mais ce renseignement n’épuise pas l’énigme. Savoir qui elle est administrativement ne dit pas ce qu’elle produit sur ceux qui la voient.

Le narrateur reconnaît explicitement une limite à la reconstitution. Il ne peut savoir si Anne-Marie a regardé Michael ni quand commence exactement « mon histoire de Lol V. Stein ». Le possessif marque la présence d’un narrateur qui raconte après les faits ; il n’autorise pas à confondre cette voix avec Tatiana, nommée à la troisième personne comme témoin. Tatiana se souvient, interprète et pense ; le narrateur rassemble ces éléments sans pouvoir transformer toutes les suppositions en certitudes. L’incertitude n’est donc pas un défaut d’information à combler artificiellement : elle est au cœur de l’expérience racontée.

Le changement de Michael vu depuis Lol

La question d’une reconnaissance entre Michael et Anne-Marie reste ouverte, mais l’effet sur Michael est décrit comme visible. Son visage, ses yeux et son attitude changent ; Tatiana comprend qu’il a bien regardé la femme entrée dans la salle. Duras distingue ce constat de ce qui demeure inaccessible : on voit un homme se transformer, sans entendre une déclaration qui en donnerait la cause certaine. Le coup de foudre possible est raconté à travers des signes corporels et le regard des autres, non par une confession directe.

Lol observe le changement de son fiancé. La répétition de son regard insiste sur la durée de cette observation. Le récit affirme que Michael n’est plus celui qu’on croyait connaître, et que la transformation devra être vécue jusqu’au bout. Le futur du couple est ainsi contenu dans un instant du bal : une autre histoire commence pour Michael tandis que celle de ses fiançailles avec Lol s’achève. L’irréversibilité est fortement suggérée, mais les détails du désir restent hors de portée.

La réaction de Lol déjoue la scène attendue de l’abandon amoureux. Elle semble fascinée plutôt que jalouse ; la douleur n’apparaît pas de manière certaine. Tatiana la trouve elle-même changée. Le mot ravissement du titre peut alors désigner à la fois la perte de son fiancé, comme si une autre femme le lui enlevait, et l’état de saisissement dans lequel Lol regarde cette perte. Cette double valeur ne doit pas devenir un diagnostic psychologique posé sur elle. Le texte décrit une attitude et la difficulté des témoins à l’interpréter.

La dernière danse de Lol et de Michael ne rétablit pas la situation initiale. Elle a lieu après que leur relation a déjà changé de sens. Elle ferme la scène tout en confirmant ce que les regards ont annoncé. L’extrait s’ouvre sur la fin d’une danse et se clôt sur une danse dont le récit dit qu’elle sera la dernière. Cette construction circulaire donne au passage sa force dramatique sans effacer les lacunes de la mémoire ni les questions laissées ouvertes.

Conclusion. Duras renouvelle le motif du bal en plaçant le vide, l’immobilité et les regards au centre de la rencontre. Anne-Marie Stretter apparaît comme une présence fragmentaire et troublante ; Michael change sous les yeux de Lol ; Lol accueille ce changement avec une fascination qui empêche toute réaction attendue de guider la lecture. La narration, reconstruite à partir de Tatiana et assumée par une autre voix, rend l’événement certain dans ses effets mais incertain dans son commencement et ses intentions. C’est cette tension qui fait du bal un ravissement : une dépossession, mais aussi une perception extraordinaire de ce qui arrive.

Étude grammaticale — Les temps des verbes, lignes 1 à 9

Le passage articule principalement trois temps du récit au passé : passé simple, imparfait et plus-que-parfait. Leur alternance distingue les étapes bornées de la scène, la description en cours et les faits antérieurs. Deux formes appellent une analyse particulière : le présent du verbe qui introduit la parole de Tatiana et la forme ambiguë du verbe de parole qui clôt la portion demandée.

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Temps ou formeVerbes de la portion demandéeValeur dans le passage
Passé simplecessa, fut, puis dit dans l’incise finaleActions ou états saisis comme des faits achevés. Dit a la même forme au présent, mais le contexte de la scène racontée au passé conduit ici au passé simple.
Imparfaitse terminait, accompagnait, était, étaient à deux reprises, s’accommodait, portait, inquiétaitProcès vus dans leur déroulement ou états qui servent de cadre à l’apparition des deux femmes.
Plus-que-parfaits’était vidée, s’était attardée, s’était retournéeFaits présentés comme déjà accomplis par rapport au point du récit où le narrateur se place.
Présent de l’indicatifracontePrésent de l’énonciation narrative : la voix qui reconstitue la scène signale sa source, Tatiana.
Gérondifen souriantAction simultanée au retournement ; la forme n’est pas un temps personnel de l’indicatif.

L’infinitif regarder dépend du verbe qui exprime l’arrêt de la femme âgée ; il ne situe pas de lui-même l’action dans un temps du récit. Les participes passés des plus-que-parfaits appartiennent aux formes composées et ne doivent pas être pris pour des temps indépendants. Les participes adjectivaux employés pour décrire les deux femmes remplissent, eux, un autre rôle grammatical.

L’ouverture montre l’effet de l’alternance. L’imparfait présente la danse en train de finir ; le plus-que-parfait place l’évacuation de la piste en retrait ; le passé simple fixe soudain son état vide. La description qui suit ralentit à nouveau le récit par les imparfaits, tandis que les plus-que-parfaits isolent les gestes déjà accomplis par la femme âgée. Le présent qui attribue le souvenir à Tatiana rompt enfin la continuité du passé et rappelle que l’événement nous parvient par un récit reconstruit. L’étude des temps éclaire ainsi la composition du passage, sans confondre analyse grammaticale et hypothèse sur les intentions des personnages.

Le rapport du jury 2019 examine la scène et les temps verbaux demandés. Cette correction demeure une proposition indépendante du jury.