CAPLP lettres-histoire-géographie 2020 : corrigé de « Roman » de Rimbaud
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Proposition de correction non officielle. CAPLP externe et CAFEP-CAPLP, section lettres-histoire et géographie, session 2020 : première épreuve écrite de lettres, cinq heures. Le sujet demande un commentaire composé de « Roman » d’Arthur Rimbaud, poème de 1870, puis l’étude des expansions du nom des vers 9 à 16. Les deux travaux figurent ci-dessous.
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Commentaire composé de « Roman »
Un poème intitulé « Roman » pourrait annoncer une longue histoire sentimentale. Rimbaud raconte pourtant, en trente-deux vers répartis en quatre parties, quelques soirées d’un adolescent qui délaisse les cafés, se laisse griser par un paysage de juin, aperçoit une jeune fille, s’éprend d’elle et revient enfin aux cafés. Le récit tient dans un cercle. Cette brièveté et les ruptures de ton invitent à lire le titre avec souplesse : il désigne autant la fiction que se fabrique le jeune amoureux que l’intrigue qu’il vit.
La formule reprise au début et à la fin, « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans », ne condamne pas une conduite irresponsable. Elle crée une distance souriante avec l’intensité du premier amour. La voix poétique raconte une expérience vive tout en voyant ce qu’elle a de théâtral et de passager. Elle évite le « je » : le « on » de la promenade implique largement le lecteur, puis le « vous » place celui-ci dans la position du garçon amoureux. Le retour à « on » dans les deux derniers vers rend à l’aventure sa portée générale tout en maintenant la distance ironique du narrateur. Comment le poème fait-il d’une rencontre adolescente une aventure à la fois lyrique et moqueuse ? La réponse se construit dans l’opposition entre la promenade et le café, dans la montée des sensations et de l’imaginaire, puis dans l’apparition de la jeune fille et le retour final.
Quitter le café : une liberté d’abord sensible
La première strophe part d’un refus. L’interjection « foin » écarte les consommations ordinaires, bocks et limonade, et le bruit des cafés aux lustres brillants. À leur place, l’adolescent choisit les tilleuls de la promenade. Ce passage ne l’éloigne pas complètement de la ville : le vent apporte encore ses bruits, et les parfums de bière se mêlent à ceux de la vigne. Rimbaud ne peint donc pas une nature pure opposée à une ville entièrement rejetée. Il fait sentir un espace de transition, assez proche des cafés pour que le départ ait un sens, assez libre pour que le corps et l’esprit se rendent disponibles à autre chose.
L’expérience mobilise plusieurs sens. La couleur verte des tilleuls, leur odeur, la douceur de l’air et les bruits portés par le vent composent un paysage traversé plutôt qu’un simple décor. Fermer la paupière sous l’effet de la douceur n’interrompt pas la perception : le sujet se laisse atteindre par les parfums et les sons. Les exclamations et les tirets donnent à la marche un rythme discontinu, celui des découvertes successives. L’expression « bons soirs de juin » associe une saison précise à une disponibilité heureuse, sans enfermer le poème dans la description d’un soir unique.
Le café est lui-même ambigu. Il représente d’abord une sociabilité trop bruyante, dont on se détourne à dix-sept ans. Mais il reviendra à la fin. Cette structure circulaire interdit de lire l’ouverture comme une rupture définitive avec le monde ordinaire. L’ivresse de l’amour fait momentanément préférer la promenade ; elle ne supprime pas les lieux familiers.
Le paysage devient l’image d’une ivresse
Dans la deuxième partie, le regard découpe un fragment de ciel entre une branche et une étoile. Le « chiffon » d’azur est petit, sombre, encadré et piqué : la succession des expansions en fait une image presque tangible, comme un morceau de tissu travaillé. L’étoile semble se fondre dans ce cadre. Une scène immense, le ciel nocturne, est ramenée à une perception menue et mobile. Cette réduction n’appauvrit pas le spectacle : elle traduit l’attention flottante de quelqu’un qui marche, regarde par trouées et se laisse surprendre.
Rimbaud associe ensuite le mois, l’âge et l’ivresse dans des exclamations rapides. La sève comparée au champagne fait monter une énergie végétale à la tête. Il ne s’agit pas d’établir que le jeune homme a effectivement bu : la métaphore donne à la croissance et au désir la force d’une boisson pétillante. Le « baiser » n’est encore qu’une sensation anticipée, imaginée sur les lèvres. Sa comparaison avec une petite bête le rend vivant, presque autonome. Le poème montre ainsi l’amour avant l’objet aimé : l’attente et le corps inventent déjà une aventure.
Les points de suspension et les tirets accompagnent cette divagation. L’écriture ne déroule pas un récit psychologique continu ; elle suit des aperçus, des élans et des hésitations. Dans « Nuit de juin ! Dix-sept ans ! », deux groupes brefs et deux exclamations font bondir le rythme, comme si l’âge et la saison suffisaient à expliquer l’ivresse. Les quatre parties numérotées donnent pourtant une architecture au mouvement. Le lecteur peut reconnaître les étapes d’un petit roman d’apprentissage sentimental tout en éprouvant la spontanéité des sensations qui débordent cette architecture.
Une rencontre racontée comme un petit roman
La troisième partie fait entrer la jeune fille après que le cœur a commencé à « Robinsonner » à travers les romans. Le verbe inventé transforme la lecture en aventure imaginaire : l’adolescent se voit explorateur de ses propres émotions. L’ordre est révélateur. Il rêve d’amour avant la rencontre et risque donc de projeter sur la passante les histoires déjà lues. La demoiselle apparaît dans la lumière limitée d’un réverbère, accompagnée de son père au faux-col « effrayant ». Ce détail donne au récit un obstacle comique : l’autorité paternelle entre dans la scène sous la forme presque caricaturale d’un vêtement.
La jeune fille n’est pas une figure muette. Elle perçoit la naïveté du garçon, fait trotter ses bottines et se tourne vivement. Le poème lui prête des gestes qui déjouent la pose romantique de l’adolescent. Sur les lèvres du garçon meurent alors les cavatines, petits airs lyriques évoqués par la note du sujet : le discours amoureux préparé d’avance se défait au contact d’une personne réelle. La vivacité de la rencontre remplace la belle phrase imaginée. L’humour ne détruit pas l’émotion ; il la rend moins solennelle et plus juste.
La dernière partie accélère le temps. Le jeune homme est « amoureux », puis se trouve comme « loué » jusqu’en août, formule qui transforme le sentiment en contrat provisoire. Ses sonnets font rire l’adorée et ses amis s’éloignent, car il paraît de « mauvais goût ». Le poème observe la façon dont un amour absorbant modifie une sociabilité et suscite le jugement d’autrui. La lettre de l’adorée marque la rupture, sans que son contenu soit reproduit. Le « Puis », les points de suspension et la brusque rentrée aux cafés laissent au lecteur le soin de relier la réponse reçue à la fin de l’idylle. La formule « a daigné » garde l’ironie du décalage entre l’attente du garçon et le pouvoir de la jeune fille : la déception n’est pas transformée en plainte tragique.
Le retour aux cafés, aux bocks et à la limonade reprend presque les mots du départ. La boucle suit une rupture sentimentale sans en faire une désillusion tragique. Le jeune amoureux réintègre ses lieux ordinaires, chargé d’une expérience nouvelle. Les tilleuls demeurent dans le dernier vers : le paysage qui a rendu cette expérience possible reste associé à l’âge. Le « on » final reprend la maxime initiale après la séquence adressée au « vous » : le lecteur quitte le rôle de l’amoureux et retrouve le sourire d’une voix qui regarde de loin cette jeunesse. La répétition porte une tendresse amusée pour l’élan qui vient de s’achever.
Conclusion. « Roman » met en scène les commencements et la fin d’une première idylle avec les moyens d’une poésie brève, sensorielle et mobile. La promenade ouvre le corps aux parfums, aux sons et aux images ; le désir invente un baiser avant la rencontre ; la jeune fille réelle déjoue ensuite la fiction que le garçon préparait. Sa lettre de rupture précipite le retour aux cafés, raconté par ellipse plutôt que par lamentation. Le passage de « on » à « vous », puis de nouveau à « on », fait partager l’aventure au lecteur tout en laissant entendre le sourire critique d’une voix qui ne dit jamais « je ».
Étude grammaticale — Les expansions du nom des vers 9 à 16
Une expansion du nom ajoute une précision au noyau d’un groupe nominal. Elle peut prendre la forme d’un adjectif épithète, d’un groupe prépositionnel complément du nom ou d’une proposition relative. Dans la portion demandée, les expansions construisent surtout le petit tableau du ciel, puis donnent une présence presque physique au baiser imaginé.
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| Expression du poème | Nature et fonction |
|---|---|
| « tout petit » dans « un tout petit chiffon » (v. 9) | Groupe adjectival épithète antéposée de « chiffon » ; « tout » intensifie « petit ». |
| « d’azur sombre » (v. 10) | Groupe prépositionnel complément du nom « chiffon ». À l’intérieur de ce groupe, « sombre » est épithète postposée d’« azur ». |
| « petite » dans « une petite branche » (v. 10) | Adjectif épithète antéposée de « branche ». |
| « mauvaise » dans « une mauvaise étoile » (v. 11) | Adjectif épithète antéposée d’« étoile » ; l’expression suggère aussi une nuance de mauvais présage. |
| « qui se fond avec de doux frissons » (v. 11-12) | Proposition subordonnée relative, introduite par « qui », pronom relatif sujet dont l’antécédent est « étoile » ; elle complète ce nom. |
| « doux » dans « de doux frissons » (v. 12) | Adjectif épithète antéposée de « frissons ». |
| « de juin » dans « Nuit de juin ! » (v. 13) | Groupe prépositionnel complément du nom « Nuit ». |
| « qui palpite là, comme une petite bête » (v. 16) | Proposition subordonnée relative, introduite par « qui » dont l’antécédent est « baiser » ; elle complète ce nom. À l’intérieur, « petite » est épithète de « bête ». |
Le tableau distingue six adjectifs ou groupes adjectivaux, deux compléments du nom et deux relatives, en comptant les expansions enchâssées : « sombre » complète « azur » au sein de « d’azur sombre », et « petite » complète « bête » dans la relative attachée à « baiser ». La relative de « l’étoile » est détachée par la virgule ; elle reste bien liée à ce nom. Chaque expansion est ainsi rattachée à son noyau, même quand plusieurs précisions s’emboîtent.
Il faut encore expliquer les participes « encadré » et « piqué », détachés après le groupe « un tout petit chiffon d’azur sombre » : ils caractérisent ce fragment de ciel et introduisent respectivement la branche et l’étoile qui le bordent. « Petite et toute blanche », après « qui se fond », se rapporte à l’étoile ; ces adjectifs détachés prolongent sa description, « toute » intensifiant « blanche ». À l’inverse, « du champagne » après « la sève est » est attribut du sujet dans une métaphore, et non expansion du nom « sève ». La comparaison avec la petite bête fait partie de la relative qui qualifie « baiser » : elle n’est pas un adjectif ajouté directement à ce nom.
La densité des expansions au vers 9-12 rétrécit et anime le paysage : ciel, branche et étoile s’assemblent comme les éléments d’une image fragile. La relative du baiser donne ensuite du mouvement à une sensation encore imaginaire. La grammaire sert ainsi le même passage que le commentaire littéraire : de la précision du regard à l’éveil du désir.
Le rapport du jury 2020 revient sur le commentaire et propose un relevé grammatical du passage. Cette correction demeure une proposition indépendante du jury.