CAPLP lettres 2022 : Mon double de Tardieu, corrigé et séquence Devenir soi
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Proposition de correction non officielle. CAPLP externe et CAFEP, section lettres-histoire et géographie, session 2022. Épreuve écrite disciplinaire et de discipline appliquée de lettres, durée : 6 heures. Les trois questions sont traitées : présentation et interprétation, pronoms personnels, puis séquence pédagogique comprenant un travail de langue.
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1. Présentation du dossier et analyse du premier texte
Un corpus consacré aux détours de la représentation de soi
Le dossier rapproche deux parties de « Mon double » de Jean Tardieu, un poème de Baudelaire, un autoportrait de Frida Kahlo et une production d’élève. Il confronte ainsi prose, poésie, peinture et écriture scolaire. Les documents ne présentent pas une identité qui se laisserait simplement décrire : ils proposent des images déplacées, contradictoires ou symboliques du sujet.
Le début du texte de Tardieu construit une opposition entre un narrateur avantageusement présenté et un double déprécié. La fin révèle des conduites dangereuses imputées à cet adversaire et annonce une mort commune. Cette solidarité finale oblige à relire l’affrontement : les deux figures pourraient être deux manières de faire parler une seule existence.
Dans « L’Albatros », le poète est représenté par un oiseau dont la puissance en vol devient maladresse sur le pont d’un navire. La comparaison finale donne au contraste des deux milieux une portée sur la condition du créateur. L’image ne vaut donc pas comme une simple ressemblance physique ; elle rend sensible le décalage entre une capacité et l’environnement où elle s’exerce.
Dans La Colonne brisée, le corps frontal de Kahlo, ses larmes, les clous et la colonne visible au milieu du torse figurent une expérience douloureuse. Les bandes qui maintiennent le corps et le paysage fissuré associent vulnérabilité et effort de tenir. L’autoportrait s’éloigne de la seule apparence extérieure pour rendre visible une expérience qui ne le serait pas dans un portrait ordinaire.
Enfin, le texte d’élève répond à un portrait hypothétique par une série de rapprochements avec le lémurien. L’élève cherche des liens entre une image animale, des origines, des préférences et des qualités. La répétition et les difficultés de langue n’annulent pas ce travail d’analogie. Ce document permet de réfléchir à l’écriture comme recherche, puis à sa révision.
La cohérence du corpus tient ainsi à une question : pourquoi passer par une autre figure pour parler de soi ? Il ne faut pas réduire les documents à un même message : Tardieu dédouble et dramatise, Baudelaire transpose une condition, Kahlo symbolise une expérience corporelle, l’élève explore des ressemblances.
Une parole qui sépare pour mieux se montrer
Le premier texte de Tardieu s’ouvre sur une correction adressée au destinataire. Le narrateur prétend rectifier l’image attendue du double, supposé être semblable à lui. L’écart constitue le principe du portrait : au lieu de produire une copie, le double manifeste une opposition. Le présent et les comparaisons généralisent cette dissymétrie en caractéristique permanente.
La distribution des pronoms organise deux colonnes imaginaires. Le locuteur accumule les qualités physiques et morales qu’il s’attribue, tandis que le double reçoit des signes de vieillissement et des défauts de caractère. Les séries d’adjectifs, l’insistance sur les pronoms disjoints et les reprises donnent au portrait une dimension presque théâtrale. Deux voix ou deux silhouettes semblent pouvoir occuper l’espace d’une scène.
Cette présentation est aussi comique. L’autosatisfaction du narrateur devient excessive ; la précision séduisante de sa propre apparence contraste avec la réduction du double à une figure mesquine. Le lecteur peut donc s’écarter du jugement du locuteur sans cesser de comprendre son expérience. Le texte donne à entendre un point de vue, pas une comparaison dont la neutralité serait garantie.
Un conflit intérieur rendu concret
Le paradoxe de l’âge fait apparaître une contradiction plus profonde : des êtres inséparables n’auraient pas le même âge. Le sujet qui se pense jeune s’oppose à une image corporelle plus avancée. Cette lecture n’épuise pas le texte, mais elle rend intelligible le partage entre le sentiment de soi et un autre visage de sa propre existence.
Les échanges prêtés aux deux figures transforment cette différence en conflit. La jalousie et la hauteur produisent un affrontement qui se nourrit de lui-même. Le passage au pronom pluriel les réunit précisément lorsque le narrateur affirme que la querelle n’aboutit pas. La séparation permet donc de dire une relation dont aucune des deux figures ne peut sortir seule.
Les exemples suivants déplacent le conflit vers les activités ordinaires. Le double perturbe la préparation d’un discours en introduisant des mots parasites et un refrain. L’énumération de sons et la chanson contrastent avec la gravité de l’enjeu social. Une expérience familière de distraction ou de perte du fil reçoit une cause personnifiée : un adversaire nous ferait trébucher depuis l’intérieur.
Le vertige donne enfin une ampleur cosmique à cette dépossession. Le sol réputé ferme devient passerelle au-dessus du vide. Les oppositions entre stabilité et fragilité, monde habitable et espace interstellaire, transforment une certitude corporelle en menace. Le double ne retire pas seulement au sujet sa supériorité ; il attaque les conditions sur lesquelles celui-ci croit pouvoir s’appuyer.
La figure finale inverse celle du protecteur. La progression des verbes hostiles conduit de la diminution à l’anéantissement. Il serait pourtant réducteur de choisir un diagnostic psychologique pour expliquer le texte. Le dispositif littéraire rend sensible une expérience de division par l’humour, la fantaisie et la personnification du double. Ce dédoublement figure le conflit intérieur ; il ne relève pas du double fantastique faisant hésiter sur les frontières du réel. La fin fournie dans le second document oblige à maintenir ensemble l’opposition des figures et l’unité de leur destin.
2. Analyse des pronoms personnels des lignes 11 à 19
Les pronoms renvoient essentiellement aux deux figures opposées, puis les réunissent. On distingue les formes disjointes, qui accentuent le contraste, des formes conjointes, intégrées à la construction verbale.
Faites défiler le tableau horizontalement pour consulter toutes les colonnes.
| Occurrence ou emplacement | Analyse |
|---|---|
| Les quatre formes moi / lui / lui / moi dans l’incise après les deux êtres | Pronoms personnels disjoints, en apposition explicative au groupe nominal. L’ordre croisé juxtapose puis inverse les deux figures et souligne leur proximité autant que leur opposition. |
| Moi, avant le premier âge revendiqué | Forme disjointe détachée, reprise par le sujet conjoint qui suit ; effet d’insistance sur le locuteur. |
| J’, sujet d’ai | Pronom personnel conjoint, première personne du singulier, sujet grammatical. |
| Lui, avant l’âge attribué au double | Forme disjointe détachée, reprise par il ; elle répond au moi précédent. |
| Il, sujet du second a | Pronom personnel conjoint, troisième personne du singulier, reprenant le double. |
| En, dans la quantification de son âge | Pronom adverbial personnel, reprenant la quantité d’années. Il participe à l’expression quantitative ; il ne désigne pas une troisième personne. |
| Je, sujet de suis | Pronom personnel conjoint sujet : le narrateur se définit comme jeune. |
| Lui, devant le présentatif décrivant l’homme mûr | Forme disjointe détachée, thème repris dans le présentatif ; elle désigne le double. |
| Je, postposé à dirai dans l’interrogation incidente | Pronom personnel conjoint sujet, avec inversion interrogative. L’incise met en scène la recherche d’un qualificatif. |
| Premier il, sujet d’est jaloux | Pronom personnel conjoint sujet, reprenant le double. |
| Moi, après l’adjectif de jalousie | Pronom personnel disjoint, complément de l’adjectif introduit par de. |
| Deuxième il, sujet de parle, également sujet non répété de cherche | Pronom personnel conjoint sujet, reprenant le double. |
| Me, complément de parle | Pronom personnel conjoint COI : il parle au narrateur. |
| Me, devant prendre en faute | Pronom personnel conjoint COD de prendre : le narrateur est l’objet de la recherche de faute. |
| Moi, au début de la réponse du narrateur | Forme disjointe détachée ; elle rétablit le premier terme de l’opposition. |
| Premier je de cette phrase, sujet de suis | Pronom personnel conjoint sujet de la subordonnée causale. |
| Lui, dans la comparaison portant sur la beauté et la noblesse | Forme disjointe, complément de comparaison ; une analyse par ellipse rétablit le double comme sujet de la comparaison développée. |
| Second je, sujet de réponds | Pronom personnel conjoint sujet de la principale. |
| Lui, complément de réponds | Pronom personnel conjoint COI, équivalent à à lui. Cette forme a la même apparence que le disjoint mais un autre fonctionnement syntaxique. |
| Il, sujet de se vexe | Pronom personnel conjoint sujet, désignant le double. |
| Se, dans cette forme pronominale | Pronom réfléchi de troisième personne, intégré au verbe pronominal ; il est coréférent au sujet. |
| Je, sujet de me fâche | Pronom personnel conjoint sujet, désignant le narrateur. |
| Me, dans cette forme pronominale | Pronom réfléchi de première personne, intégré au verbe pronominal ; il est coréférent au sujet. |
| Nous, sujet de la dernière proposition | Pronom personnel conjoint de première personne du pluriel : il réunit le locuteur et son double. |
| En, dans la locution finale | Pronom adverbial intégré à en finir ; il renvoie au différend, à la situation dont les deux figures ne parviennent pas à sortir. |
Les possessifs sont des déterminants. Les relatifs, le démonstratif neutre et les formes réciproques l’un à l’autre ne sont pas à classer parmi les pronoms personnels demandés. Cette restriction ne les rend pas inutiles à l’interprétation : la réciprocité contribue précisément à rendre les deux figures inséparables.
3. Séquence pédagogique en seconde professionnelle
Cadre et production attendue
La séquence s’inscrit dans « Devenir soi : écritures autobiographiques », objet d’étude du programme de seconde professionnelle applicable à la session. Le travail sur la représentation de soi articule lecture, écriture, oral et langue ; le programme distingue aussi ce que l’élève accepte de partager et ce qui relève du privé. Programme de français, seconde professionnelle, BO spécial du 11 avril 2019.
Problématique : pourquoi inventer une autre image de soi ? La production finale sera un diptyque de deux portraits d’une même personne, rédigés selon deux points de vue ou deux images contrastées, accompagné d’un court paragraphe expliquant deux choix d’écriture. L’élève peut inventer entièrement son personnage : l’évaluation porte sur l’écriture, sans exiger une confidence ou une description réelle de sa famille et de son corps.
La progression comprend six séances, réparties sur environ trois semaines. Elle exploite les cinq pièces du dossier. Ce groupement s’articule à la lecture d’une œuvre intégrale dans l’objet d’étude ; il ne prétend pas la remplacer.
Séance 1 : essayer une image de soi
Les élèves répondent brièvement à une consigne de portrait analogique : choisir un animal ou un objet pour un personnage et justifier deux rapprochements. Ils conservent ce premier état, sans lecture publique obligatoire.
On découvre ensuite la production d’élève du dossier. La classe commence par reformuler ce qu’elle réussit : elle donne plusieurs raisons au choix de l’animal et cherche à relier apparence, préférences et origines. Les élèves regroupent les arguments, repèrent les répétitions et proposent un ordre. La trace écrite distingue nommer une ressemblance, la justifier et l’illustrer. Le texte scolaire devient ainsi un support de révision, sans être réduit à une collection de fautes.
Séance 2 : lire un portrait qui se contredit
Après une lecture à voix haute du premier texte de Tardieu, les élèves relèvent deux colonnes de caractéristiques attribuées au narrateur et au double. Ils les classent en portrait physique, caractère et conduite. La confrontation fait apparaître une dissymétrie systématique.
La classe examine alors la fiabilité de celui qui parle : que nous apprend l’excès des compliments qu’il s’adresse ? Les réponses doivent s’appuyer sur des procédés précis : accumulation, opposition, comparaison et reprise des pronoms. Une mise en voix par deux lecteurs rend perceptible le contraste. La trace écrite établit que parler de soi peut conduire à construire une figure et à laisser paraître davantage que ce que l’on affirme.
Séance 3 : langue, qui est désigné et comment ?
Le travail porte sur un extrait limité des lignes 11 à 19. Les élèves colorient les formes qui renvoient au narrateur, au double, puis aux deux. Ils distinguent les formes accentuées et les sujets verbaux. La comparaison de deux emplois de lui montre que la même forme peut être disjointe ou complément conjoint.
Les manipulations remplacent un pronom par un groupe nominal, suppriment une reprise emphatique puis comparent les effets. Un exercice propose un petit dialogue dont les référents deviennent ambigus ; les élèves rétablissent une chaîne de reprises compréhensible. La règle construite porte sur la cohérence des référents et la possibilité de mettre une opposition en relief.
Le retour au texte de l’élève permet une deuxième tâche brève de langue. On corrige et justifie plusieurs caractères similaires, cet animal, un lémurien, parce qu’il, puis on harmonise l’hypothèse au conditionnel présent lorsque l’élève veut décrire l’animal qu’il serait. On n’impose pas une correction du mot relatif au métissage sans connaître le genre choisi par son auteur : l’accord ne se déduit pas du genre grammatical de l’animal.
Séance 4 : comprendre la fin et comparer avec l’albatros
Les élèves découvrent la fin de « Mon double ». Ils reformulent les raisons pour lesquelles le narrateur affirme être victime, puis examinent ce que la mort commune change dans leur lecture initiale. Deux interprétations sont mises en discussion et rapportées aux indices du texte : adversaire imaginaire autonome, ou figure d’un conflit du sujet avec lui-même. Le professeur évite de faire de cette lecture un diagnostic psychologique.
« L’Albatros » est ensuite étudié dans sa progression : l’oiseau en vol, l’oiseau captif et moqué, puis le rapprochement avec le poète. Un tableau associe chaque milieu aux capacités ou aux difficultés du personnage. Les élèves rédigent un paragraphe de comparaison : les deux auteurs utilisent une figure autre pour rendre visible un décalage, mais la division intérieure de Tardieu diffère du rapport du poète au groupe chez Baudelaire.
Séance 5 : lire un autoportrait symbolique
L’observation du tableau de Kahlo précède toute explication. Les élèves séparent une colonne de description — position, regard, larmes, clous, bandes, ouverture du torse, colonne et paysage — d’une colonne d’interprétation. Chaque hypothèse doit renvoyer à un élément observé.
La classe examine comment une image fixe peut rendre visible une douleur et une résistance sans les raconter comme une suite d’événements. On rapproche ce détour symbolique de l’animal de Baudelaire et du double de Tardieu. Une courte légende analytique est rédigée : elle ne résume pas une biographie, mais explique le lien entre un choix visuel et un effet. Aucune expérience de souffrance personnelle n’est demandée aux élèves.
Séance 6 : écrire, réviser et expliquer ses choix
Les élèves reprennent leur premier portrait et rédigent le diptyque final. La consigne exige deux images nettement contrastées du même personnage, trois caractéristiques précises dans chaque volet, une comparaison ou une métaphore, et une chaîne de pronoms sans ambiguïté. Le commentaire final explique une opposition choisie et un effet recherché.
Une révision en binôme est organisée à partir de critères connus : peut-on identifier qui parle et de qui il parle ? Les détails soutiennent-ils le contraste ? Le second volet transforme-t-il la lecture du premier ? Chaque auteur conserve le choix de ce qu’il communique. Les élèves corrigent ensuite un point de langue ciblé à partir de leurs propres besoins, puis remettent les deux états du texte.
L’évaluation apprécie la compréhension des procédés de représentation de soi, la cohérence des portraits, la précision des justifications et la maîtrise des reprises et accords travaillés. Elle porte sur la production et son amélioration, sans attribuer une valeur à la personnalité ou aux émotions de l’élève. Les aides peuvent prendre la forme d’un lexique de qualités et de défauts, d’amorces de phrases ou d’une préparation orale, tout en maintenant la même exigence de construction du sens.