CAPLP lettres 2023 : corrigé sur L’Eau d’Andrée Chedid

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Proposition de correction non officielle. CAPLP externe et CAFEP, section lettres-histoire et géographie, session 2023. Épreuve écrite disciplinaire et de discipline appliquée de lettres, durée : 6 heures. Cette réponse traite la cohérence du dossier, l’interprétation de « L’Eau », les formes non personnelles du verbe et la séquence pédagogique demandée.

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1. Présentation du dossier et interprétation de « L’Eau »

Un parcours dans un recueil et dans une conception de la poésie

Le dossier rassemble quatre poèmes du recueil Rythmes d’Andrée Chedid, sa table des matières, une quatrième de couverture signée par l’autrice et un entretien. Les pièces font apparaître plusieurs dimensions d’une même recherche : l’origine et le désordre, les pouvoirs du langage, la durée de l’amour et l’appartenance des humains à un monde en transformation.

Le premier poème évoque un commencement marqué par le chaos ; le deuxième interroge une poésie qui ouvre le sens sans posséder l’indicible ; le troisième fait varier les moments d’une vie autour de l’affirmation renouvelée de l’amour ; le quatrième, « L’Eau », rapproche condition humaine et circulation de l’élément liquide. La table des matières permet de situer ces textes dans les sections d’un recueil, plutôt que de les lire comme quatre pièces sans relation. Les titres mettent en réseau mots, corps, saisons, poursuite et émerveillement.

Les deux propos de Chedid éclairent cette cohérence sans fournir une explication qui remplacerait les poèmes. La poésie y est pensée comme une activité qui demeure en mouvement et participe à la réalité vécue. L’imaginaire ne constitue donc pas seulement un ailleurs : il transforme la manière d’habiter et de comprendre le monde.

Une origine commune exprimée par un sujet collectif

« L’Eau » commence par une naissance rendue possible grâce à l’eau. La première personne du pluriel rassemble ceux au nom desquels la voix parle. Le sujet humain n’est pas présenté comme extérieur à la matière naturelle ; il en provient et demeure pris dans ses mouvements. L’eau représente une condition vitale, puis une manière de penser les métamorphoses de l’existence.

La progression des sources vers des étendues plus vastes donne au texte une dynamique. Les reprises de prépositions produisent un passage continu plutôt qu’un inventaire de lieux. La mise en vers et les blancs rendent perceptibles des étapes, tandis que la syntaxe les lie dans un même mouvement. Le poème accomplit ainsi dans son rythme ce qu’il évoque par les cours d’eau.

Cette origine ne garantit cependant pas un parcours serein. Le débordement et le risque de naufrage introduisent une menace dans l’expansion. L’image permet de penser ensemble vitalité et danger : ce qui rend la vie possible ne se laisse pas réduire à un milieu entièrement protecteur. La croissance du collectif s’accompagne d’une fragilité.

Des mouvements de l’eau aux épreuves de l’existence

La strophe suivante fait entendre une insistance sur ce qui est commun. Les reprises du même adjectif rapprochent les vagues, les houles et les autres troubles subis par les humains. Il n’est pas nécessaire que chaque vie soit identique pour reconnaître une communauté d’exposition : les différences n’abolissent pas la vulnérabilité partagée.

Le champ de l’eau comporte alors une valeur métaphorique. Une houle peut figurer l’instabilité, un remous un trouble, un déluge une épreuve qui dépasse les forces individuelles. La lecture ne doit pourtant pas transformer chaque nom en code à traduire mécaniquement. Les qualités sensibles de l’eau conservent leur puissance : elles donnent un mouvement, une ampleur et un rythme à ce que la seule abstraction de l’épreuve ne ferait pas éprouver.

La sécheresse mortelle inverse le milieu initial de la naissance. Le parcours va ainsi de l’eau comme condition d’apparition à son absence comme limite. La sortie du temps donne à cette menace une portée existentielle. Les formes verbales non personnelles contribuent à relier origine, devenir et disparition sans développer un récit individuel entièrement daté.

Une condition faite de transformations et de tensions

La composition des humains associe ensuite eau, étoiles et chimie. Ce rapprochement fait varier les échelles et les registres : le familier de l’élément liquide rencontre l’immensité cosmique et un vocabulaire de composition matérielle. La poésie élargit la représentation du corps, sans proposer une démonstration scientifique sur ses constituants.

Les participes détachés accumulent des déterminations du sujet collectif. La naissance ne fixe pas une essence immobile : les humains sont voués à des mutations et à une navigation plus ou moins réglée. Les berges fournissent un bord ; la dérive retire cette orientation. Le poème maintient donc plusieurs possibilités du mouvement, plutôt qu’une progression assurée vers un but unique.

Le dernier distique donne à cette tension sa forme la plus ramassée. Les deux identifications paraissent contradictoires : les humains sont éphémères et permanents. L’opposition peut se comprendre en distinguant la brièveté des vies singulières et la continuité du vivant ou de l’humanité. Mais elle garde une force paradoxale : chaque lecteur est invité à reconnaître en lui une existence passagère et une appartenance qui le dépasse. La reprise du même début de vers fait tenir ensemble les deux termes, au lieu de résoudre la contradiction par l’effacement de l’un.

2. Les formes non personnelles du verbe

Il faut distinguer la forme du participe, qui est non personnelle, et son éventuelle intégration à une forme verbale conjuguée. Le poème n’offre pas une liste uniforme de verbes indépendants.

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FormeIdentification et constructionFonction ou portée dans le poème
nésParticipe passé de naître, intégré au passé composé sommes nés avec l’auxiliaire être.Le participe est au masculin pluriel avec nous. L’ensemble verbal est conjugué : le participe ne constitue pas ici une prédication autonome. Il pose l’origine du collectif.
surpeuplantParticipe présent de surpeupler, avec un COD désignant l’ensemble des sols.Forme invariable, détachée dans le mouvement de la strophe. Elle prolonge l’expansion et le débordement. L’ellipse poétique rapproche l’expansion humaine et la circulation de l’eau ; son rattachement se lit dans le cadre du nous initial.
issusForme participiale de issir, aujourd’hui principalement conservée dans cet emploi lexicalisé, équivalente à provenant.Employée adjectivement et détachée, elle se rapporte à nous et s’accorde au masculin pluriel. Son complément introduit par de indique l’origine.
en désertantGérondif présent : préposition en et participe présent de déserter, suivi de son COD.Forme invariable. Il exprime l’accompagnement et la manière dont s’accomplit la sortie du temps ; le sujet compris reste le collectif. Sa valeur n’est pas celle d’une nouvelle action datée et indépendante.
bâtisParticipe passé de bâtir, sans auxiliaire exprimé, employé dans une construction détachée.Il s’accorde avec nous. Les compléments introduits par de disent la matière ou la composition ; la forme présente une condition du collectif plutôt qu’un événement de construction raconté.
vouésParticipe passé de vouer, employé adjectivement et détaché, complété par un groupe introduit par à.Accord au masculin pluriel avec nous. Il exprime une destination ou une condition imposée : les mutations auxquelles les humains sont exposés.
voguantParticipe présent de voguer, avec un complément de parcours.Forme invariable, rattachée au collectif décrit. Elle donne au devenir la représentation d’une navigation qui peut être bordée ou se perdre.

Remuante mérite d’être distingué : c’est un adjectif verbal, accordé au féminin singulier avec eau. Sa terminaison montre que le texte ne présente pas le participe présent invariable remuant. Les adjectifs qualifiant les mutations, puis les deux noms ou adjectifs substantivés du dernier distique, ne constituent pas de nouvelles formes verbales à ajouter au relevé.

Les participes et le gérondif condensent plusieurs déterminations autour du même collectif. Les déployer en propositions complètes allongerait le poème et modifierait sa scansion. Leur analyse grammaticale éclaire donc un choix d’écriture : maintenir un sujet commun tout en multipliant ses états, ses origines et ses mouvements.

3. Séquence de première professionnelle

Cadre et enjeu

La séquence s’inscrit dans « Créer, fabriquer : l’invention et l’imaginaire », objet d’étude de première professionnelle du programme publié en 2020. Elle fait examiner comment une écriture transforme une réalité familière et comment le travail sur la langue participe à cette création. Programme de français de première professionnelle, BO spécial du 6 février 2020.

Problématique : comment les mots transforment-ils notre perception du vivant et du temps ? Le projet final est un petit ensemble de poèmes en vers libres autour d’un élément familier, accompagné d’une note où chaque élève explique deux choix d’écriture et une modification effectuée. Ce projet évite de confondre inspiration et absence de travail.

Les quatre textes constituent les points d’appui d’un parcours dans Rythmes. La table des matières prépare la circulation dans le recueil et une lecture personnelle progressive ; les textes de présentation servent à confronter les premières interprétations aux propos de l’autrice. Les six séances sont réparties sur environ trois semaines.

Séance 1 : du constat à une image

Chaque élève écrit quelques phrases pour décrire un élément courant, puis en transforme une en remplaçant la description littérale par un rapprochement inattendu. Les deux états sont conservés. La mise en commun demande d’expliquer ce qui change pour le lecteur, sans décréter qu’une phrase serait poétique du seul fait qu’elle est disposée en vers.

La classe découvre le poème d’ouverture et le titre du recueil. Les élèves repèrent le commencement, le désordre et les mouvements. Une lecture à voix haute fait comparer des découpages possibles : où respirer, quels mots rapprocher, que font les blancs ? La trace écrite établit que le rythme ne se réduit pas à la régularité métrique. Il peut naître de répétitions, de ruptures et de relations entre les groupes de mots.

Séance 2 : lire « L’Eau », du milieu naturel à la condition humaine

Les élèves reformulent d’abord chaque strophe sans la réduire à un catalogue de figures. Ils recherchent qui parle, d’où vient ce collectif et ce qu’il subit. Un relevé distingue les mouvements, les dangers, les limites et les mots qui rapprochent les humains.

La discussion porte ensuite sur le dernier distique. Les élèves proposent une interprétation de son paradoxe et doivent l’appuyer sur les strophes précédentes. On compare, par exemple, une lecture centrée sur la durée des individus et une lecture centrée sur l’appartenance commune. La trace rédigée relie la circulation de l’eau, les transformations et la tension entre disparition et continuité.

Séance 3 : langue et réécriture, condenser une expérience

Le travail de langue part des participes et du gérondif du texte. La classe les classe, cherche leur référent et distingue les formes invariables des participes employés adjectivement. Le contraste entre remuante et les participes présents permet de justifier un accord, au lieu de le décider d’après la seule terminaison sonore.

Les élèves développent ensuite une construction participiale en proposition complète, puis comparent longueur, rythme et mise en relief. Une manipulation inverse transforme une succession de trois phrases inventées en un ensemble plus condensé. Le professeur fait vérifier que le sujet compris reste identifiable : une condensation qui rend l’action incohérente doit être reprise.

Dans un exercice bref, on oppose un groupe tel que des eaux remuantes à une construction où les eaux sont décrites remuant les branches. L’accord de l’adjectif et l’invariabilité du participe sont expliqués par leur fonctionnement. Les élèves réinvestissent une forme correctement construite dans leur premier texte de séance 1.

Séance 4 : écrire la durée d’un sentiment

« L’escapade des saisons » est découvert par une lecture à deux voix qui alterne passé et présent. Les élèves relèvent ce qui demeure et ce qui se transforme. Ils examinent les images végétales, les moments du jour et les passages du temps, sans les rabattre sur un calendrier littéral de la vie.

Une courte écriture reprend un même sentiment ou une même relation à deux moments différents. La contrainte est de maintenir un motif et de modifier une image. Les élèves comparent ensuite une simple répétition et une reprise qui produit une variation. La trace écrite associe anaphore, opposition temporelle et métaphore ; elle montre comment la forme construit la continuité.

Séance 5 : interroger ce que peut la poésie

Le deuxième texte est lu avec ses interrogations. Les élèves reformulent les actions attribuées à la poésie et discutent la différence entre donner une définition et ouvrir une possibilité de sens. L’image de l’indicible n’est pas traitée comme un prétexte pour déclarer que chaque interprétation serait valable : les hypothèses reviennent aux mots et aux relations du poème.

On confronte cette lecture à la quatrième de couverture et à l’entretien. Les élèves identifient un point commun et une différence entre le propos qui explique une conception de la poésie et le poème qui la fait éprouver. La table des matières permet enfin de proposer un itinéraire personnel dans le recueil à partir de deux ou trois titres, dont les attentes seront vérifiées par la lecture. Le bilan retient que l’imaginaire peut transformer le réel familier sans l’abandonner.

Séance 6 : fabriquer un ensemble, réviser et mettre en voix

Chaque élève rassemble deux ou trois textes courts autour d’un motif choisi. Il sélectionne un ordre, un titre, une image et un effet de rythme. Les brouillons sont relus avec trois questions : le motif a-t-il une présence sensible ? La disposition et les reprises produisent-elles un effet identifiable ? Les constructions participiales et leurs accords sont-ils justifiables ?

Les élèves modifient au moins un choix, puis expliquent dans une courte note ce qu’ils ont changé et pourquoi. Une mise en voix, préparée et éventuellement enregistrée pour être comparée à un premier essai, permet d’éprouver les pauses et les reprises. L’écriture ne se termine donc pas à la première formulation.

L’évaluation apprécie la compréhension d’un poème du parcours, la capacité à justifier une interprétation par des indices, la cohérence du projet, le travail de révision et la maîtrise du point de langue étudié. Un lexique préparatoire, des amorces ou une préparation orale peuvent aider certains élèves. La correction ne récompense ni une confidence personnelle ni la seule accumulation d’images : elle examine le sens construit et les moyens employés pour le rendre perceptible.