CAPLP lettres-histoire 2023 : corrigé sur les révolutions atlantiques

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Proposition de correction non officielle. La seconde épreuve écrite du CAPLP externe et du CAFEP lettres-histoire-géographie 2023 demandait, en six heures, un commentaire scientifique des documents 1 et 2, puis une séquence pédagogique utilisant tout ou partie du dossier. La question du concours était « Les révolutions dans l’espace atlantique : Amérique, France, Saint-Domingue (1775-1804) ». Le document 1 est la lettre du marquis de Ferrières sur la nuit du 4 août 1789 ; le document 2, une estampe anonyme de 1794 représentant l’égalité entre un homme blanc et un homme de couleur. Le préambule de la Déclaration d’indépendance américaine, document 3, peut nourrir la séquence ; sa présentation scientifique séparée n’était pas demandée.

Sujet officiel · Rapport du jury · Annales du CAPLP

Commentaire scientifique : comment l’égalité proclamée devient-elle une réalité disputée ?

Les révolutions atlantiques ont fait circuler des mots proches — liberté, droits, égalité — dans des sociétés très différentes. Une nuit d’abolition des privilèges en France et une image d’égalité raciale liée aux colonies ne racontent pas une progression simple et continue. La première est décrite par un noble qui salue l’élan patriotique tout en s’adressant à des propriétaires inquiets ; la seconde présente en 1794 une égalité que la société esclavagiste avait longtemps refusée et que les événements allaient encore menacer. Comment les documents expriment-ils l’égalité révolutionnaire tout en révélant les intérêts, les exclusions et les conflits qui en limitent la portée ?

La lettre du 7 août 1789 est une correspondance privée, écrite trois jours après la séance du 4 août à Versailles. Son auteur, Charles-Élie de Ferrières, député de la noblesse aux États généraux, informe son ami le chevalier de Rabreuil et cherche aussi à convaincre les nobles de son entourage d’accepter la décision. Le texte a été publié bien plus tard dans une édition de correspondance ; il ne faut pas confondre cette date éditoriale avec celle du témoignage. L’estampe de 1794, anonyme et destinée à circuler publiquement, n’a pas le même statut : elle construit une représentation politique de l’égalité et de ses ennemis. Sa composition et sa légende ne sont pas des photographies de la situation effective à Saint-Domingue. Le commentaire doit tenir ensemble ce que chacune affirme et ce que son contexte permet de vérifier.

En France, l’abolition des privilèges entre enthousiasme et contrainte

Ferrières présente la séance du 4 août comme un événement exceptionnel, marqué par l’honneur, la générosité et le patriotisme. Son récit nomme des nobles qui proposent d’abandonner des droits seigneuriaux, puis décrit une succession rapide de renoncements : privilèges pécuniaires de la noblesse et du clergé, casuel de certains curés, avantages des villes et des provinces. Le mouvement semble unir des acteurs auparavant séparés par des intérêts particuliers. Les applaudissements de l’Assemblée et les cris adressés au roi montrent que Ferrières perçoit ce moment comme une refondation de la nation, encore pensée dans un cadre monarchique.

Mais la lettre fournit elle-même les éléments qui empêchent une lecture purement héroïque. Les campagnes sont agitées par la Grande Peur ; Ferrières évoque l’incendie de châteaux et la destruction de titres seigneuriaux. La violence dirigée contre les droits féodaux rend leur maintien politiquement difficile. L’auteur affirme que l’opposition serait inutile et dangereuse. Son appel à la générosité coexiste donc avec un calcul de survie : sacrifier une partie des droits pour éviter une rupture plus violente et protéger les biens. L’intérêt de ce témoignage tient précisément à cette coexistence, visible dans les mots d’un noble qui ne cache pas les raisons de prudence.

La portée de l’abolition doit également être précisée. La motion de Noailles, telle que la rapporte Ferrières, prévoit le rachat de nombreux droits : l’égalité juridique annoncée n’équivaut pas immédiatement à la disparition sans indemnité de toute charge pesant sur les paysans. Les modalités des décrets d’août distingueront d’ailleurs les droits supprimés sans compensation de ceux déclarés rachetables. Le texte montre donc une tentative de concilier la fin des privilèges d’ordre avec le respect de la propriété. Ferrières s’adresse à ses correspondants nobles pour leur dire que le rachat ne les ruinera pas autant qu’ils le craignent et que la résistance les exposerait davantage. La lettre renseigne sur l’événement, mais aussi sur l’effort d’un député pour faire accepter à son milieu une transformation qu’il ne maîtrise plus entièrement.

L’égalité née de cette nuit est d’abord celle des statuts et des droits dans le royaume : les exemptions provinciales et les privilèges de la naissance ne doivent plus fixer l’impôt ou l’accès aux charges de la même manière. Ce principe n’établit pas une égalité de fortune, et les paysans n’en reçoivent pas partout immédiatement les bénéfices attendus. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 prolongera l’affirmation de l’égalité en droits tout en garantissant la propriété. L’analyse du document ne doit donc ni nier le tournant du 4 août ni le présenter comme l’achèvement de la question sociale. Il ouvre un conflit sur la traduction concrète de l’égalité.

À Saint-Domingue, l’égalité entre hommes libres ne règle pas d’emblée l’esclavage

L’estampe de 1794 déplace la question vers le monde colonial. Son titre, emprunté à une formule sur l’égalité des mortels et la vertu, récuse la naissance comme fondement d’une différence de valeur. Au centre de l’image, une figure féminine de la Raison rapproche un homme blanc en tenue européenne et un homme de couleur vêtu de blanc. Le niveau tenu au-dessus des deux hommes matérialise cette mise sur un plan commun : l’égalité est donnée à voir par un instrument de mesure. Derrière eux, le bananier et la corne d’abondance situent la scène dans un espace colonial présenté comme fertile. À gauche, la Nature, nourricière et représentée avec quatorze mamelles dans la légende de l’estampe, soutient la Raison ; des figures démoniaques figurent l’aristocratie, l’égoïsme, l’injustice et la discorde. Cette allégorie associe l’égalité à la raison, à la nature et à la prospérité, tandis qu’elle relègue ses adversaires du côté du désordre moral.

Les papiers tenus par l’homme de couleur donnent une précision historique essentielle. La légende mentionne les droits de l’homme et le décret du 15 mai 1791. Ce décret reconnaît des droits politiques à une catégorie restreinte d’hommes libres de couleur, ceux nés de père et mère libres ; il n’abolit pas l’esclavage. L’image ne peut donc être lue comme la représentation littérale d’une égalité déjà réalisée pour toute la population coloniale en 1791. Le sujet présente l’estampe sous le millésime 1794. Ce seul millésime ne permet pas de dire si l’image a été publiée avant ou après le décret d’abolition voté en février de cette année-là. En revanche, les références au décret limité de 1791 doivent être distinguées de l’insurrection des esclaves à Saint-Domingue en août 1791, de l’abolition proclamée localement en 1793 et de l’abolition votée par la Convention en 1794. L’image associe un idéal d’égalité à des références dont la portée historique doit être différenciée. Elle met en scène un idéal politique plus qu’elle ne décrit le vécu uniforme des habitants.

Ce décalage oblige à nommer les groupes concernés. Saint-Domingue est une colonie de plantation où les personnes réduites en esclavage sont nombreuses ; les libres de couleur, les propriétaires blancs et les esclaves n’occupent pas la même place. L’égalité politique accordée à certains libres de couleur ne constitue pas encore la liberté des esclaves. Leur révolte et la guerre jouent un rôle décisif dans le changement de 1793-1794. La France révolutionnaire cherche aussi à conserver ses colonies dans une guerre qui s’étend à l’Atlantique. L’abolition résulte ainsi de luttes d’acteurs colonisés, de décisions révolutionnaires et de contraintes militaires ; elle ne découle pas automatiquement de la proclamation métropolitaine de 1789. La représentation allégorique, qui efface les violences et les contradictions de ce processus, doit être interrogée à partir de ces événements.

La limite temporelle est tout aussi importante. L’abolition de 1794 ne clôt pas l’histoire : Bonaparte rétablit l’esclavage dans des colonies françaises en 1802, tandis que la lutte à Saint-Domingue conduit à l’indépendance d’Haïti en 1804. L’égalité illustrée par l’estampe possède donc une force de revendication et de légitimation, mais son existence durable dépend d’un rapport de forces. La critique historique n’enlève pas à l’image sa portée ; elle montre pourquoi cette portée était disputée.

Deux scènes révolutionnaires, deux périmètres de l’égalité

Les documents se répondent par leur refus d’un ordre fondé sur la naissance. Ferrières décrit l’abandon des privilèges des ordres et des territoires du royaume ; l’estampe refuse qu’une différence de couleur empêche l’accès à des droits. Mais le périmètre de l’égalité diffère. En 1789, le texte d’un député noble traite d’abord des rapports entre groupes juridiquement inégaux en France et de l’équilibre entre réforme et propriété. L’image de 1794 porte la question sur les personnes et les statuts coloniaux, où l’esclavage rend l’exclusion plus radicale. Ni la nuit du 4 août ni l’estampe ne résument à elles seules tous les groupes concernés par l’égalité ; les femmes, les pauvres, les esclaves et les libres de couleur n’obtiennent pas les mêmes droits au même moment.

Les deux documents diffèrent aussi par leurs destinataires. Une lettre privée vise à convaincre des nobles de ne pas résister à une décision déjà prise. L’estampe publique cherche à faire adhérer à une cause par des figures morales opposant Raison et injustice. Leurs silences ont donc une logique différente : Ferrières minimise ce que l’abolition coûtera aux propriétaires tout en avouant la peur des troubles ; l’estampe efface les résistances et les conflits pour rendre l’égalité visible comme évidence. Cette différence de genre documentaire permet de comprendre pourquoi l’historien doit confronter le récit, l’image et la chronologie sans traiter aucun d’eux comme un miroir transparent du réel.

Le troisième document du dossier, préambule de la Déclaration d’indépendance des États-Unis du 4 juillet 1776, éclaire cette circulation atlantique des principes : il affirme l’égalité des hommes, des droits et le consentement des gouvernés. Mais l’indépendance des treize colonies ne supprime pas l’esclavage et ses principes ne sont pas appliqués également à tous leurs habitants. Mis en relation avec les deux documents commentés, il aide à poser une question commune plutôt qu’à effacer les différences entre les trois révolutions : qui est reconnu comme titulaire des droits proclamés, et par quelles luttes le cercle s’élargit-il ou se referme-t-il ?

Séquence pédagogique : droits proclamés, droits disputés

La proposition s’inscrit en seconde professionnelle, dans le thème d’histoire « Circulations, colonisations et révolutions (des années 1760 à 1804) ». Sur environ huit heures, elle relie la révolution américaine, la révolution française et celle de Saint-Domingue autour d’une question accessible : comment des hommes déclarent-ils des droits universels alors que tous n’en bénéficient pas ? Les élèves construisent progressivement une frise à trois espaces et apprennent à situer une source, lire une image politique, distinguer principe et application, puis raconter une révolution avec des repères exacts.

Séance 1 — La déclaration américaine et ses destinataires (2 h)

Une carte localise les treize colonies et leur métropole, puis la classe lit le préambule du document 3. Les élèves identifient les droits invoqués, la source du pouvoir selon le texte et le motif donné pour rompre avec la Grande-Bretagne. Ils placent 1776 sur la frise et rédigent deux phrases distinctes : ce que les insurgés proclament ; ce que le texte ne permet pas, à lui seul, d’affirmer sur la place des esclaves et des autres groupes exclus. Le professeur apporte le contexte de la guerre d’indépendance et de la Constitution de 1787. L’activité travaille la capacité de dégager le sens et la portée d’un texte patrimonial sans confondre une proclamation avec son application à tous.

Séance 2 — Le 4 août 1789 : des privilèges à l’égalité des droits (2 h)

La classe situe les États généraux, l’Assemblée nationale et la Grande Peur. À partir de passages courts du document 1, deux colonnes sont remplies : « raisons d’enthousiasme » et « raisons de prudence ou de peur » chez Ferrières. Les élèves retrouvent les mots du rachat et des privilèges, puis expliquent pourquoi l’auteur écrit à des nobles et insiste sur le danger de résister. Une mise en relation avec le 26 août 1789 distingue abolition des privilèges et Déclaration des droits. La frise reçoit ces deux dates. Une réponse écrite formative explique en quelques lignes pourquoi le témoignage de Ferrières ne suffit pas à dire que toute inégalité sociale disparaît en 1789.

Séance 3 — Saint-Domingue : de l’image d’égalité aux luttes (2 h)

Le document 2 est projeté avec sa légende. Les élèves décrivent d’abord ce qu’ils voient : deux hommes rapprochés par la Raison, la Nature nourricière, les figures de l’injustice rejetées. Ils distinguent ensuite les interprétations données par le titre et les papiers représentés. À l’aide d’une courte chronologie fournie par l’enseignant, ils replacent le décret limité de 1791, la révolte des esclaves, les abolitions de 1793 et 1794, le rétablissement de l’esclavage en 1802 et l’indépendance d’Haïti en 1804. Une question centrale guide l’échange : pourquoi l’image de 1794 ne prouve-t-elle pas que tous étaient libres en 1791 ? Chaque élève rédige un paragraphe qui fait intervenir une figure de l’estampe et deux événements datés. La frise commune s’achève avec 1794 et 1804.

Séance 4 et évaluation — Comparer sans confondre (2 h)

Par groupes, les élèves comparent les trois espaces dans un tableau : principe proclamé, groupe qui le revendique, exclusion ou limite, changement institutionnel. La mise en commun distingue l’indépendance américaine, la fin des privilèges en France et la révolution antiesclavagiste de Saint-Domingue. L’évaluation individuelle demande un récit bref de l’une des trois révolutions, situé dans le temps et l’espace, et une phrase de comparaison avec une autre. Les critères annoncés portent sur l’exactitude de deux ou trois repères, l’identification d’au moins un acteur, l’emploi justifié des notions droits, citoyen, révolution ou indépendance, et la distinction entre un principe et sa réalisation. Une correction collective revient à la question de séquence : l’égalité a été proclamée sur plusieurs rives de l’Atlantique ; son contenu et ses bénéficiaires ont été déterminés par des conflits, des décisions et des luttes différents.