CAPLP lettres-histoire 2024 : corrigé de géographie sur les frontières et l’eau

Aller à un exercice ou une partie

Proposition de correction non officielle. Le sujet de la seconde épreuve du CAPLP externe et du CAFEP lettres-histoire-géographie 2024 demandait, en six heures, un commentaire scientifique des documents 1 et 2 à partir d’une problématique explicite, puis une séquence pédagogique utilisant tout ou partie du dossier. La question du programme du concours était « Frontières ». Le document 1 est une infographie sur le Nil publiée par Die Zeit et reprise par Courrier international en 2022 ; le document 2, un article du Monde de septembre 2023 sur la frontière entre Haïti et la République dominicaine. Le document 3 est une carte prospective de la situation hydrique mondiale en 2050, utile à la séquence sans être désignée pour le commentaire scientifique.

Sujet officiel · Rapport du jury · Annales du CAPLP

Commentaire scientifique : de qui est l’eau qui traverse une frontière ?

La frontière délimite la souveraineté des États ; un cours d’eau traverse pourtant ces limites ou les matérialise sans s’y arrêter. Cette différence entre territoire politique et bassin hydrographique devient conflictuelle lorsque l’amont construit un ouvrage et que l’aval redoute de perdre de l’eau. À une autre échelle, la même ressource fait vivre des agriculteurs dont les besoins ne coïncident pas nécessairement avec les stratégies de leur État. Le corpus invite donc à demander : comment les frontières transforment-elles l’appropriation d’une eau partagée en rapport de force, et à quelles conditions peuvent-elles devenir des lieux de coopération ?

Les deux documents à commenter offrent des terrains distincts. L’infographie du Nil assemble carte du bassin, données sur les barrages, usages agricoles et points de vue des trois États ; elle rend visibles les positions d’amont et d’aval, mais simplifie les acteurs et fige une situation datée de 2022. L’article d’actualité suit une fermeture de frontière provoquée par un petit canal : il donne une chronologie, des chiffres et des paroles d’acteurs, sans constituer à lui seul une expertise contradictoire sur le débit du fleuve ou la conformité de l’ouvrage au traité invoqué. Leur confrontation est plus féconde qu’un commentaire successif : dans un cas, un grand barrage en amont ; dans l’autre, un canal sur une rivière frontalière. Les échelles et les puissances diffèrent, mais l’eau devient chaque fois un enjeu territorial.

Des ouvrages qui changent les usages d’une ressource commune

Sur la carte du document 1, le Nil Bleu descend des hautes terres éthiopiennes vers le Soudan, où il rejoint le Nil Blanc à Khartoum ; le fleuve poursuit sa course vers l’Égypte et la Méditerranée. Le Grand barrage de la Renaissance, ou GERD, est placé sur le Nil Bleu, près de la frontière soudanaise. L’infographie indique une retenue pouvant atteindre 74 milliards de mètres cubes, à comparer aux 148 milliards qu’elle attribue au lac du barrage d’Assouan. Ces valeurs renseignent sur des capacités de stockage ; elles ne sont ni des volumes prélevés chaque année ni la preuve d’un assèchement permanent de l’aval. Le remplissage et les règles d’exploitation de la retenue, autant que les années sèches ou humides, déterminent les effets sur le débit reçu en aval.

L’ouvrage éthiopien répond à une demande nationale d’électricité et de développement. La carte présente une puissance annoncée de 5 200 mégawatts et rappelle qu’une grande part de la population éthiopienne n’a pas accès à l’électricité au moment de sa publication. Le Soudan pourrait bénéficier d’une régulation des crues et d’électricité, tout en ayant besoin de garanties pour ses propres ouvrages et ses terres. L’Égypte dépend fortement du Nil pour l’eau domestique et l’irrigation, notamment du coton que montre l’infographie ; elle craint qu’une décision prise en amont ne réduise sa marge de sécurité. On ne peut donc résumer le conflit à des États « pour » ou « contre » le barrage. Chacun combine production, irrigation, prévention des risques et sécurité nationale à partir d’une position différente dans le bassin.

L’article sur Hispaniola fait apparaître un ouvrage beaucoup plus modeste mais une tension politique très forte. Le canal en construction côté haïtien doit conduire l’eau de la rivière Massacre vers un bassin de distribution et irriguer, selon l’article, environ 3 000 hectares. Les associations d’agriculteurs que cite le journaliste y voient un moyen de soutenir leurs récoltes dans un contexte de pluies moins fiables. La République dominicaine conteste les travaux et invoque le traité de 1929 relatif aux cours d’eau frontaliers ; les partisans du canal accusent à leur tour le voisin de capter l’eau. Ces griefs sont des positions d’acteurs rapportées par le document. Sans relevés hydrologiques contradictoires ni examen juridique complet du traité, le commentaire ne peut décider si le canal viole effectivement ce texte, ni mesurer son effet réel sur les crues.

Une même infrastructure peut ainsi être un aménagement vital pour les uns et une menace perçue pour les autres. Sa taille physique ne dit pas sa force politique : le canal haïtien, bien plus petit que le GERD, devient le déclencheur immédiat d’une fermeture terrestre, maritime et aérienne annoncée le 15 septembre 2023. L’enjeu ne se limite plus à l’eau prélevée. Il touche la circulation des personnes et des marchandises entre deux pays voisins.

Le bassin, la ligne et les habitants : trois échelles à confronter

L’infographie du Nil dessine des frontières d’États sur un réseau d’affluents : l’eau qui arrive à un lieu dépend d’événements et d’aménagements situés ailleurs. La position de l’Éthiopie à l’amont lui donne la possibilité de retenir temporairement une partie des eaux du Nil Bleu ; la dépendance de l’Égypte à l’aval rend cette capacité politiquement sensible. Le document évoque aussi les anciens accords de partage de l’eau. Leur présence dans le débat révèle que les règles héritées ne suffisent pas, à elles seules, à régler les choix contemporains d’exploitation d’un barrage construit par un État qui conteste leur portée. Le bassin exige donc une coordination dépassant la carte politique.

À Hispaniola, la rivière Massacre est à la fois ressource et élément de frontière. L’article indique que la fermeture de quatre points de passage officiels s’étend à une ligne d’environ 376 kilomètres. Le pont entre Ouanaminthe et Dajabón donne un exemple concret de cette ligne vécue : sa fermeture bloque le commerce régional. Le maire cité explique que les producteurs dominicains perdent un débouché et que les habitants haïtiens manquent de produits importés du pays voisin. La mesure étatique touche ainsi des populations des deux côtés de la frontière, dont les besoins quotidiens ne se confondent pas avec la démonstration de souveraineté des gouvernements.

L’article permet aussi de distinguer les échelles du pouvoir. Le gouvernement haïtien dit privilégier le dialogue ; sur le terrain, la reprise du chantier paraît conduite par des associations d’agriculteurs sans implication apparente des autorités, d’après l’élu interrogé. L’État dominicain peut fermer la frontière, mais ne peut faire disparaître par décret les besoins d’irrigation en face. Ce décalage entre initiatives locales et réponses nationales rend une négociation plus difficile. Il rappelle que les frontières ne sont ni de simples traits sur une carte ni des barrières entièrement étanches : elles concentrent des échanges, des usages et des dépendances.

Changement global et coopération : sortir du seul face-à-face

Les deux cas se déroulent dans un contexte où sécheresses, croissance des besoins et vulnérabilités sociales rendent la gestion de l’eau plus pressante. L’article signale des sécheresses prolongées et la diminution des pluies invoquées par une agronome haïtienne ; l’infographie souligne la dépendance égyptienne à un fleuve dont le débit peut varier. Il serait toutefois excessif d’attribuer mécaniquement au changement climatique la fermeture de 2023 ou l’ensemble du conflit du Nil. Les décisions d’aménagement, la distribution de la richesse, les rapports de puissance et les accords entre États comptent aussi. Un aléa naturel ne devient une crise politique qu’au contact d’usages concurrents et de capacités d’adaptation inégales.

Le document 3 élargit le regard sans servir de preuve directe pour le détail des deux conflits. Sa carte de 2050 est une projection : elle distingue des problèmes dominants, comme la pression sur la ressource, l’accès limité à l’eau potable, la pollution ou une faible capacité d’adaptation, et ajoute par des figurés distincts des facteurs aggravants tels que la variabilité des précipitations et la dépendance à l’eau venue de l’étranger. Plusieurs de ces dimensions peuvent se cumuler. La carte montre pourquoi « manquer d’eau » ne désigne pas une situation unique : disposer d’eau ne garantit pas son accès, et disposer d’un fleuve ne garantit pas une gestion concertée. Sa date et son échelle mondiale interdisent cependant de la lire comme une prévision certaine du débit du Nil ou de la rivière Massacre.

La frontière peut devenir le lieu d’un accord sur les informations hydrologiques partagées, le rythme de remplissage d’un barrage, la prévention des crues ou des règles de prélèvement. Une telle coopération n’efface pas les intérêts divergents ; elle donne aux voisins des moyens de les instruire. Le sixième objectif de développement durable de l’ONU inclut la gestion intégrée de l’eau et la coopération transfrontalière lorsque celle-ci est nécessaire. Ce cadre aide à conclure sans promettre une solution technique unique : une ressource qui circule doit être discutée à l’échelle de ses circulations, tandis que les effets des décisions doivent être appréciés à l’échelle des habitants.

Séquence pédagogique en terminale professionnelle

La séquence prend place dans le thème 1 du programme de géographie de terminale professionnelle, « L’accès aux ressources pour produire, consommer, se loger et se déplacer », au sein de « Les hommes face aux changements globaux ». Son problème directeur est : comment partager l’eau lorsqu’un fleuve ou une rivière traverse une frontière ? En cinq heures, les élèves apprennent à lire une carte thématique, distinguer faits et points de vue, décrire un conflit d’usage et proposer un aménagement concerté. Le dossier officiel suffit pour conduire les activités ; l’enseignant peut fournir au besoin un fond de carte vierge du bassin du Nil ou d’Hispaniola.

Séance 1 — Le Nil : une eau, plusieurs usages (1 h 30)

La classe commence par situer sur la carte du document 1 l’Éthiopie, le Soudan, l’Égypte, le Nil Bleu, Khartoum, le GERD et Assouan. Chaque élève trace une flèche de l’amont vers l’aval. En petits groupes, les élèves relèvent ensuite, dans les encadrés de l’infographie, un besoin et une inquiétude pour chacun des trois États. Un tableau à trois colonnes relie acteur, usage de l’eau et effet attendu ou redouté du barrage. La mise en commun corrige deux erreurs fréquentes : confondre capacité d’une retenue et quantité d’eau consommée ; croire que tous les pays d’aval ont exactement les mêmes intérêts. Une phrase écrite de synthèse répond à la question : « Pourquoi un barrage situé en Éthiopie concerne-t-il aussi le Soudan et l’Égypte ? » Elle sert d’évaluation formative de la description géographique.

Séance 2 — Hispaniola : la rivière comme frontière vécue (1 h 30)

Les élèves lisent le document 2 en repérant sa date, son auteur, la mesure prise par l’État dominicain et l’objet du désaccord. Ils construisent une courte frise : début des travaux en 2018, première crise mentionnée en 2021, reprise des travaux et fermeture annoncée en septembre 2023. Puis chaque groupe classe quatre énoncés : fait rapporté par le journaliste, justification dominicaine, réponse haïtienne, besoin exprimé par les agriculteurs. La distinction est vérifiée par retour aux passages concernés. Un schéma localise rivière, canal, pont Ouanaminthe–Dajabón et flux commerciaux interrompus. La classe formule enfin deux conséquences de la fermeture, une de chaque côté de la frontière. L’objectif est de comprendre qu’un conflit d’usage de l’eau déborde la seule question technique du canal.

Séance 3 — Penser la gestion commune (1 h 15)

La carte du document 3 est lue comme une projection à l’échelle mondiale, non comme une carte du temps présent. Les élèves distinguent sa couleur principale et ses figurés surajoutés, puis expliquent pourquoi pression sur l’eau, dépendance extérieure et variation des pluies peuvent se cumuler. Ils reviennent aux deux cas étudiés et conçoivent par groupes une proposition de coopération : données de débit partagées, règle de prélèvement, calendrier de remplissage ou dispositif d’alerte aux crues. La proposition doit nommer les acteurs concernés, le besoin auquel elle répond, un avantage possible et une limite. Elle se rattache ainsi à l’objectif de gestion durable de l’eau sans prétendre que le dossier permet de trancher seul les litiges existants.

Évaluation et conclusion (45 minutes)

À partir d’un croquis simple du bassin du Nil et d’un court rappel du cas haïtien, chaque élève rédige deux paragraphes : le premier explique une dépendance entre États d’amont et d’aval ; le second montre comment une frontière peut gêner la circulation tout en exigeant une coopération. La grille d’évaluation vérifie la localisation, l’emploi justifié des notions ressource, amont, aval, frontière et conflit d’usage, ainsi que la distinction entre une donnée du document et une accusation d’acteur. Une reprise collective revient sur la question initiale : l’eau circule à travers les frontières ; sa gestion demande d’examiner ensemble les usages, les rapports de force et les populations qui en subissent les effets.