CRPE français 2022, groupe 1 : corrigé sur Georges et Jeanne de Hugo

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Proposition de correction non officielle. CRPE, session 2022, groupement académique 1, épreuve écrite disciplinaire de français, durée : 3 heures. Sujet commun aux voies indiquées en couverture : externe, externe spécial langue régionale, second concours interne, interne spécial langue régionale et troisième concours. Le support est le poème « Georges et Jeanne », dans L’Art d’être grand-père de Victor Hugo.

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I. Étude de la langue

1. Terminaisons des mots soulignés

  • Jugez : verbe juger, présent de l’impératif, deuxième personne du pluriel. La terminaison -ez correspond à un destinataire désigné par le « vous » implicite de l’injonction ; il s’agit ici d’une adresse au lecteur.
  • Insensées : adjectif qualificatif, épithète de « choses ». Il s’accorde au féminin pluriel avec ce nom : -e marque le féminin et -s le pluriel. Son allure de participe ne fait pas de cet emploi un temps composé.
  • Rêver : infinitif présent du verbe du premier groupe. Il complète le verbe « peuvent » : le verbe qui suit pouvoir reste à l’infinitif. La terminaison est donc -er, et non celle du participe passé.
  • Monte : présent de l’indicatif, troisième personne du singulier, de monter. Son sujet est le groupe nominal « une humble flamme », placé après le verbe. Le pluriel de « êtres purs » ne commande pas cet accord.

2. Pronoms, fonctions et référents

Dans le premier extrait, cela est un pronom démonstratif, sujet de « disperse ». Il reprend la situation précédemment décrite : le dialogue des deux enfants, leurs échanges et leurs « raisons », qui détournent le poète de ses propres pensées. « Mes » est un déterminant possessif, non un pronom. Le sujet de l’impératif n’est pas exprimé.

Dans le second extrait, je est un pronom personnel, sujet de « distingue » ; il désigne le poète qui observe ses petits-enfants. Que est un pronom relatif dont l’antécédent est « l’ombre ». Il est COD de « font » : les palmes font cette ombre. « Les », devant « palmes », est un article défini et ne doit pas être relevé parmi les pronoms.

3. Délimitation et liaison des propositions

Premier extrait :

[Leur dialogue obscur m’ouvre des horizons] ; [Ils s’entendent entr’eux], [se donnent leurs raisons].

Les trois propositions sont indépendantes et juxtaposées. Le point-virgule sépare la première des suivantes ; la virgule sépare les deux dernières. Dans la troisième, le sujet « ils » n’est pas répété. Le sens est explicatif : les échanges entre les enfants font comprendre ce qui ouvre des horizons au grand-père.

Deuxième extrait :

[Je les regarde], et puis [je les écoute], et puis [Je suis bon], et [mon cœur s’apaise en leur présence].

Les quatre propositions indépendantes sont coordonnées par « et », renforcé deux fois par « puis ». La répétition relie la perception des enfants à la transformation intérieure du poète ; elle construit une progression plutôt qu’une liste indifférente.

Troisième extrait :

[Je contemple, en nos temps souvent noirs et ternis, ce point du jour [qui sort des berceaux et des nids]].

La proposition principale est « Je contemple […] ce point du jour ». La relative « qui sort des berceaux et des nids » est subordonnée à la principale et complète son antécédent « ce point du jour ». Le pronom relatif « qui » est sujet de « sort ». Le complément de temps placé entre virgules ne forme pas une proposition.

4. Temps, modes et valeurs

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FormeIdentificationEmploi dans le passage
« fus »Passé simple de l’indicatif, première personne du singulierLe poète porte un regard rétrospectif et global sur une disposition qui a caractérisé sa vie. « Toute ma vie » donne à cette saisie son ampleur.
« ai […] connu »Passé composé de l’indicatif, première personne du singulierBilan d’une expérience passée envisagée depuis le présent du locuteur ; la négation affirme qu’il n’a rencontré rien de plus doux.
« envahit »Présent de l’indicatif, troisième personne du singulierPrésent à valeur générale : l’oubli éprouvé devant l’enfance dépasse une occurrence unique.
« monte »Présent de l’indicatif, troisième personne du singulierLe mouvement de la flamme métaphorique caractérise les êtres purs et prolonge la portée générale de la description.
« chantaient »Imparfait de l’indicatif, troisième personne du plurielDans la proposition introduite par « si », il présente une hypothèse imaginaire, non une action passée habituelle.
« bégaieraient »Conditionnel présent, troisième personne du plurielConséquence de l’hypothèse : le chant supposé des astres ressemblerait au babil des enfants.

Le conditionnel est traditionnellement présenté comme un mode ; les descriptions qui le rattachent à l’indicatif parlent d’un temps à valeur modale. L’analyse décisive ici est celle du système hypothétique si + imparfait / conditionnel présent, avec une valeur d’irréel du présent dans cette image poétique.

5. Remplacement par des subordonnées

  • « Les enfants chancelants » devient « Les enfants qui chancellent » : la relative complète « enfants » et conserve leur marche encore instable.
  • « Pour saisir l’ombre » devient « afin qu’elle saisisse l’ombre » : proposition subordonnée circonstancielle de but, avec le verbe au subjonctif présent et « elle » renvoyant à Jeanne.
  • « Ayant encore des ailes » peut devenir « parce qu’elle a encore des ailes » : subordonnée circonstancielle de cause. Cette transformation explicite la valeur causale du participe : la représentation angélique de l’enfant explique métaphoriquement qu’elle semble à peine avoir des bras.

La dernière transformation interprète le rapport logique du passage ; une relative qui rattacherait correctement l’attribution des ailes à Jeanne ferait un autre choix syntaxique. Il faut conserver le référent et le sens, plutôt que transformer « ailes » en un élément matériel du portrait.

6. Double point et discours indirect

Le double point introduit les paroles que le locuteur s’adresse à lui-même, sous la forme d’une interrogation directe. L’inversion « peuvent-ils » et le point d’interrogation en sont des marques.

Une transformation possible est : Et je me demande à quoi ils peuvent donc rêver.

L’interrogation devient indirecte, complément de « me demande ». L’ordre sujet-verbe est rétabli ; le point d’interrogation disparaît. Le remplacement de « me dis » par « me demande » rend explicite l’acte de s’interroger et permet une construction naturelle.

II. Lexique et compréhension lexicale

1. Formation d’« insensées »

L’adjectif insensé se forme par préfixation sur sensé. Le préfixe privatif in- marque l’absence de sens ou de raison. « Sensé » est lui-même construit sur le nom « sens » avec le suffixe adjectival -é. Dans « insensées », -e et -s sont des marques d’accord au féminin pluriel, à distinguer de la formation lexicale. Le mot qualifie ici les pensées ou projets qui manquent de raison, en opposition aux « choses sages ».

2. Sens de « chancelants »

L’adjectif désigne les enfants dont la marche est hésitante, qui n’ont pas encore une stabilité corporelle assurée. Le vers construit un paradoxe : ceux qui ont physiquement besoin d’un appui deviennent les meilleurs soutiens affectifs et moraux de l’adulte. Le second sens d’« appuis » ne supprime pas le premier ; le rapprochement produit la force de l’image.

3. Le langage des enfants et l’étymologie d’infans

Le texte confirme d’abord l’idée d’une parole non encore maîtrisée. Les « ébauches », le « dialogue obscur », le « chuchotement », les participes « jasant » et « balbutiant », puis l’image du bégaiement décrivent des sons difficiles à comprendre. La question « Parlent-ils ? » met cette incertitude en scène.

Mais le poème contredit simultanément l’idée d’une absence de parole : il évoque des échanges, des raisons, des questions et même une explication possible. Jeanne « harangue », terme qui grandit avec humour son activité. Le grand-père donne au babil une valeur de communication entre les enfants et, au-delà, d’harmonie avec la nature et le ciel. Le défaut de langage adulte devient ainsi la possibilité d’une expression plus pure, dont l’adulte ne possède pas entièrement la clé.

III. Réflexion et développement : enfants et personnes âgées

L’image habituelle de l’éducation fait de l’aîné celui qui guide et du plus jeune celui qui reçoit. Dans le poème de Victor Hugo, cette distribution est renversée : les très jeunes enfants éclairent le grand-père et lui procurent un appui. La relation entre générations peut donc être une transmission réciproque, à condition que les différences d’âge n’enferment personne dans un rôle immuable.

Le poème représente d’abord un lien de tendresse qui apaise. Les mouvements et les paroles des enfants détournent le locuteur de ses préoccupations et des forces sombres qu’il éprouve. La succession des regards, de l’écoute et de l’apaisement montre que la présence enfantine agit sur lui. La fragilité corporelle n’exclut pas une puissance affective : les enfants encore peu sûrs de leurs pas rendent à l’adulte une forme de stabilité intérieure.

Cette relation donne également une continuité à l’existence. La contemplation des petits-enfants réveille le souvenir de leur père enfant, puis celui de l’enfance du poète auprès de son propre père. Plusieurs générations se répondent dans la mémoire. La personne âgée n’apporte donc pas seulement des informations sur autrefois : elle peut transmettre des récits grâce auxquels l’enfant comprend qu’il appartient à une histoire plus longue que son expérience immédiate.

Cette transmission ne doit cependant pas être conçue dans un seul sens. L’enfant introduit du nouveau : sa manière de parler, de s’étonner et d’habiter le monde déplace les habitudes de l’aîné. Chez Hugo, l’opposition entre le soir du vieillard et l’aurore des enfants rend sensible cette rencontre entre une vie avancée et une vie qui commence. Le plus âgé reçoit une ouverture sur l’avenir, sans cesser d’éprouver la séparation que marque l’exclamation sur ceux qui arrivent alors que les autres s’éloignent.

La littérature montre aussi que ces liens peuvent se construire hors de la filiation directe. Dans La Vie devant soi, publié sous le nom d’Émile Ajar par Romain Gary, la relation de Momo avec Madame Rosa engage l’affection, la protection et le soin autour d’une femme vieillissante. L’enfant n’est pas seulement bénéficiaire d’une prise en charge ; il se trouve lui-même conduit à veiller sur elle. Ce renversement éclaire la réciprocité, mais aussi la lourdeur que peut prendre la responsabilité confiée à un enfant.

Il faut donc préserver les limites de chacun. Les enfants n’ont pas à réparer la solitude des adultes ni à devenir leurs soignants par défaut. Les personnes âgées ne sont pas toutes des figures de sagesse disponibles pour transmettre ; leurs goûts, leur santé et leurs choix diffèrent. La relation gagne à se construire dans des activités et des échanges concrets, où chacun conserve la possibilité de parler, d’apprendre et de se retirer. Le partage d’un récit, d’un jeu ou d’un savoir-faire peut créer un lien sans imposer une utilité à chaque rencontre.

Ainsi, les rapports entre personnes âgées et enfants peuvent associer mémoire et découverte, protection et attention réciproque. Hugo en propose une vision lumineuse, traversée par la conscience de la mort et de la fragilité. Cette idéalisation poétique ne constitue pas une règle de toutes les familles ; elle montre ce qu’une rencontre peut rendre possible lorsque l’âge n’est plus seulement une distance, mais une différence à partir de laquelle chacun reçoit quelque chose de l’autre.