CRPE français 2022, groupe 3 : corrigé sur Les Mots de Sartre

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Proposition de correction non officielle. CRPE, session 2022, groupement académique 3. Français, durée : 3 heures. La couverture de cette variante mentionne le concours externe et le second concours interne. Support : extrait de la partie « Lire » des Mots de Jean-Paul Sartre.

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I. Étude de la langue

1. Nature et fonction des éléments soulignés

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ÉlémentNatureFonction
« qu’ », avant le verbe entendrePronom relatif, forme élidée de queCOD du verbe entendait. Son antécédent désigne les voix conservées dans les livres.
Groupe composé des oiseaux, des nids, des bêtes domestiques, de l’étable et de la campagneCinq groupes nominaux coordonnés dans une énumérationAttributs du sujet « les livres », par l’intermédiaire du verbe être au passé composé. Ils développent une identification métaphorique, et ne sont pas des COD.
« en couleurs »Groupe prépositionnelComplément du nom planche. Le groupe caractérise l’illustration ; il ne précise pas la manière dont le narrateur tombe sur elle.
« brusquement »Adverbe de manièreComplément circonstanciel de manière du verbe revenir. Il indique comment le lecteur reprend l’examen des phrases.

2. Classement des pronoms

Le passage comporte les pronoms suivants :

  • D’autres : pronom indéfini, qui reprend une partie des ouvrages. Il ne détermine pas un nom exprimé.
  • Se : pronom personnel réfléchi, employé dans la construction pronominale du verbe cacher ; il reprend les ouvrages évoqués.
  • Je puis j’ : deux occurrences du pronom personnel sujet de première personne du singulier, désignant le narrateur.
  • Les : pronom personnel de troisième personne du pluriel, COD de avais pris, qui reprend les livres.
  • En : pronom personnel adverbial qui reprend le complément rattachant la lecture aux ouvrages concernés : la lecture de ces livres.

« Ma » est un déterminant possessif et l’article défini la, devant lecture, est un déterminant. Ils ne doivent pas entrer dans le relevé des pronoms.

3. Accord des participes passés

Tournée appartient à une forme passive construite avec être. Le participe s’accorde avec le sujet féminin singulier, qui désigne la dernière page : terminaison -ée. Dans cette phrase, fut tournée est un passé simple à la voix passive ; il ne faut pas le confondre avec un passé antérieur à la voix active.

Perché est un participe passé employé sans auxiliaire, détaché du pronom sujet je. Il qualifie le narrateur, enfant de sexe masculin : masculin singulier. Sa position en tête de groupe ne dispense pas de rechercher le terme auquel il se rapporte.

Découverts est employé avec l’auxiliaire avoir. Son COD, le pronom les, est placé avant le verbe et reprend les ouvrages, au masculin pluriel. Le participe prend donc la terminaison -s. Le sujet je ne commande pas cet accord.

4. Formes verbales et emplois des temps

Le classement de toutes les formes conjuguées de l’extrait demandé est le suivant :

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FormesIdentification
« étais », « ranimait », « entendait », « entendais »Imparfait de l’indicatif
« écouterais », « emplirais », « saurais »Conditionnel présent, employé comme futur dans le passé
« est », dans le présentatifPrésent de l’indicatif
« a fait »Passé composé de l’indicatif

Les participes employés seuls comme qualificatifs, notamment celui qui décrit les voix conservées, ne sont pas des verbes conjugués supplémentaires.

Emploi d’« écouterais » : la forme exprime un procès à venir depuis le point de vue passé de l’enfant qui vient d’accéder à la lecture. Celui-ci anticipe l’écoute des voix des livres. Les deux conditionnels suivants prolongent ce futur dans le passé et la promesse de savoir qu’il imagine ; il n’y a pas ici de proposition conditionnelle introduite par si.

Emploi d’« a fait » : le passé composé relie l’expérience passée à son résultat dans le présent du narrateur adulte. Le récit d’enfance devient une explication de la personne qu’il est devenu. Cette intervention rétrospective se distingue des temps qui suivent directement la succession des événements.

5. Propositions de la phrase

La phrase comporte quatre propositions indépendantes :

  1. Celle qui commence par Je fis : annonce globale des rencontres effrayantes.
  2. Celle qui commence par j’ouvrais : ouverture d’un album.
  3. Celle qui commence par je tombais : découverte de l’illustration.
  4. Celle dont le sujet est des insectes hideux : animation de ce qui est vu.

Elles sont juxtaposées. Le double point introduit l’explication de la première proposition par les trois suivantes ; les virgules séparent ensuite les éléments de cette scène. Il n’y a ni mot subordonnant ni conjonction de coordination. Le contraste entre passé simple et imparfaits fait passer de l’annonce d’un épisode à sa description et à son déroulement.

II. Lexique et compréhension lexicale

1. Formation et sens de « déraison »

Le nom se forme par préfixation sur raison. Le préfixe dé- marque l’éloignement, la privation ou l’opposition par rapport à une conduite réglée par la raison. Le mot peut désigner une manière de penser ou d’agir qui s’en écarte. Dans le passage, la qualification affectueuse de cette déraison renvoie à la liberté imaginative attribuée aux enfances vécues dans la nature ; il serait excessif d’en faire ici un diagnostic de folie.

Quatre mots de la même famille sont : raisonner, raisonnement, raisonnable, déraisonnable. Il s’agit d’une famille construite sur la même base lexicale, et non d’une simple liste de mots associés au thème de l’intelligence.

2. Sens du verbe pronominal « se récria »

Le verbe signifie manifester vivement sa surprise par des paroles ou des exclamations. Le contexte est celui de la découverte de l’enfant en train de jouer à lire. Les adultes s’étonnent de ce qu’ils observent et décident de lui apprendre l’alphabet. Le sens de protestation que peut avoir ce verbe dans d’autres contextes n’est donc pas celui qui convient le mieux ici. La mise en scène du narrateur laisse aussi entendre qu’il a peut-être organisé cette découverte.

3. La lecture, expérience extraordinaire

Le deuxième paragraphe présente d’abord une conquête : l’enfant attaque symboliquement le savoir humain et espère accéder à une connaissance sans limite. L’expression de la joie et le mot assaut associent enthousiasme et conquête de cette découverte. Les voix des livres semblent pouvoir reprendre vie pour celui qui sait désormais les entendre.

La bibliothèque devient ensuite un espace d’aventures. Les aventures, les rencontres et la menace des avalanches donnent aux déplacements parmi les rayons, aux livres à retrouver et aux illustrations effrayantes la consistance d’une exploration. La hauteur des meubles prend la dimension d’un relief dangereux ; l’accumulation des volumes évoque une menace d’ensevelissement. Ces grossissements donnent à une activité domestique l’intensité d’une exploration.

Enfin, les arides voyages, le secret des phrases et la référence finale aux navigateurs agrandissent l’expérience de lecture aux dimensions du monde. Les phrases se présentent comme des résistances à contourner et des secrets à percer. La découverte demeure difficile : l’extraordinaire n’est pas seulement la réussite du lecteur, mais aussi la rencontre d’une richesse qu’il ne comprend pas encore entièrement.

III. Réflexion et développement : une bibliothèque, miroir du monde

Comparer une bibliothèque au monde saisi dans un miroir fait de la lecture une rencontre avec une réalité plus vaste que le lieu où l’on se trouve. Dans l’extrait des Mots, les livres ont donné à l’enfant des aventures qui ont remplacé des expériences directes de la campagne. Mais le miroir ne transporte pas matériellement ce qu’il reflète ; il en propose une image. La formule invite donc à penser ensemble l’ouverture permise par les livres et la distance qui demeure entre leurs représentations et le monde vécu.

La bibliothèque rassemble d’abord une diversité difficile à rencontrer au cours d’une seule vie. Des lieux éloignés, des époques différentes et des expériences étrangères peuvent y devenir accessibles. Le lecteur n’a pas à avoir vécu chaque événement pour en comprendre quelque chose. Chez Sartre, cette richesse se manifeste par la variété des volumes et des voix : le monde semble disponible dans la pluralité de ceux qui l’ont décrit, raconté ou pensé.

Les œuvres permettent aussi de voir ce que l’habitude rend peu visible. Un roman peut faire éprouver la précarité ou la solitude depuis un point de vue que le lecteur ne partage pas dans sa propre existence. Dans La Vie devant soi de Romain Gary, la relation entre Momo et Madame Rosa ouvre ainsi un regard sur le vieillissement et la vulnérabilité à travers la parole d’un enfant. Le livre ne fournit pas seulement des informations : il transforme l’attention en donnant une forme sensible à une relation.

Le miroir littéraire n’est cependant pas une reproduction indifférente. Chaque texte retient certains détails, adopte une perspective et construit un ordre. Même une description très précise résulte d’un choix. Cette médiation peut être une richesse : deux œuvres qui évoquent un même milieu peuvent en montrer des aspects différents. La pluralité des livres évite alors de confondre une image particulière avec la totalité de ce qu’elle représente.

Le risque apparaît lorsque les lectures deviennent l’unique mesure du réel. Le lecteur peut attendre du monde qu’il suive les formes familières de ses histoires et négliger ce qui résiste à ses attentes. Dans l’extrait, la bibliothèque a remplacé certains rapports directs à la nature. L’affirmation est à la fois un hommage à sa puissance formatrice et l’aveu d’une expérience singulièrement orientée. Le miroir enrichit la présence au monde, mais peut aussi s’interposer entre le sujet et ce qu’il rencontre.

Cette limite n’oblige pas à opposer les livres et la vie. Une lecture peut susciter une enquête, une rencontre ou le désir d’observer autrement ; une expérience nouvelle peut, en retour, modifier le sens d’un livre déjà lu. Le savoir du lecteur se forme dans ce mouvement. La résistance des phrases, soulignée par Sartre, rappelle d’ailleurs que lire ne consiste pas à recevoir passivement une image transparente : il faut interpréter, revenir en arrière et accepter de ne pas tout saisir.

La bibliothèque peut ainsi être un miroir qui multiplie les points de vue plutôt qu’un miroir unique qui les achève. Elle reflète des mondes humains parce qu’elle conserve des paroles et les rend à de nouveaux lecteurs. Son ouverture est d’autant plus féconde qu’on reconnaît ses médiations et ses silences. Les livres peuvent alors participer à notre formation sans prétendre dispenser de toute expérience : ils donnent au monde des visages que notre seule vie n’aurait pas suffi à rencontrer.