CRPE français 2023, groupe 2 : corrigé sur Camus et l’engagement

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Proposition de correction non officielle. CRPE, session 2023, groupement académique 2, français, durée : 3 heures. Sujet commun aux voies externe, externe spécial langue régionale, troisième concours, second concours interne et interne spécial langue régionale. Support : extrait du discours de réception du prix Nobel de littérature d’Albert Camus, prononcé le 10 décembre 1957.

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I. Étude de la langue

1. Nature et fonction des éléments soulignés

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ÉlémentNatureFonction précise
« obscur »Adjectif qualificatifÉpithète du nom sentiment, masculin singulier. Il caractérise un sentiment encore difficile à formuler clairement.
« m’ »Pronom personnel conjoint, première personne du singulierCOD du verbe obligeait : l’acte d’écrire oblige le locuteur à porter une histoire commune.
« leur »Pronom personnel conjoint, troisième personne du plurielCOI du verbe demander, équivalent à à ces hommes. Il ne s’agit pas d’un déterminant possessif.
« grande »Adjectif qualificatifAttribut du sujet sa tâche, par l’intermédiaire du verbe être. Le comparatif ne modifie pas cette fonction.

2. Accord des participes passés

Confrontés appartient à une construction passive. L’auxiliaire de la voix passive est être, lui-même au passé composé dans le passage. Le participe s’accorde avec le sujet relatif qui, dont l’antécédent désigne les hommes de cette génération : masculin pluriel, d’où -s.

Revendiqué est employé avec l’auxiliaire avoir. Le COD, le groupe qui désigne le droit revendiqué, est placé après le verbe. Le participe ne s’accorde donc pas avec le sujet pluriel : il conserve la forme non marquée revendiqué.

3. Temps, modes et valeurs des deux formes en gras

Devrait est au conditionnel présent de l’indicatif, troisième personne du singulier, du verbe devoir. Le conditionnel est ici traité comme un temps de l’indicatif ; la terminologie traditionnelle l’analyse comme un mode, au temps présent. Il exprime une obligation ou une tâche envisagée avec une distance modale : ce que la génération devrait accomplir face à la catastrophe. Il ne s’agit pas d’un futur dans le passé, puisque le verbe introducteur est au présent. La forme ne garantit pas que la tâche sera effectivement accomplie.

Soit est un présent du subjonctif, troisième personne du singulier, du verbe être. La relative caractérise la paix que l’on cherche à restaurer : son existence n’est pas tenue pour acquise, et elle doit répondre à une exigence. Le subjonctif présente donc une propriété souhaitée, celle d’une paix qui n’impose pas l’asservissement.

4. Marques de l’énonciation

Le pronom de première personne j’ identifie le locuteur qui revient sur son expérience. Le passé composé, construit depuis ce présent de parole, relie cette expérience à sa situation actuelle. L’adverbe aujourd’hui est un déictique temporel : sa référence dépend du moment du discours, ici celui de Camus en 1957 et de son époque, et non du jour où le candidat lit le sujet.

Le nom qui qualifie l’écriture comme un honneur porte en outre une évaluation positive. Il fait entendre le jugement du locuteur ; le passage ne se réduit pas à une description impersonnelle d’un événement.

5. Réécriture au pluriel

Obscurs ou provisoirement célèbres, jetés dans les fers de la tyrannie ou libres pour un temps de s’exprimer, les écrivains peuvent retrouver le sentiment d’une communauté vivante qui les justifiera.

Les adjectifs et le participe détachés s’accordent avec les écrivains, au masculin pluriel. Le verbe principal devient peuvent et le pronom COD devient les. En revanche, la communauté reste singulière : le pronom relatif qui a pour antécédent communauté ; sujet de justifiera, il commande le singulier. Le pronom réfléchi de l’infinitif reste s’.

6. Proposition subordonnée et transformation

a. La proposition soulignée est une subordonnée conjonctive complétive, introduite par que, COD de sait. La conjonction n’a pas de fonction à l’intérieur de la subordonnée ; elle n’est pas un pronom relatif.

b. Une transformation possible est : Alors que chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde, la mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

La locution conjonctive introduit une subordonnée circonstancielle d’opposition. Elle explicite le contraste déjà marqué par l’adverbe de la seconde phrase. La complétive dépendant de sait est conservée : la phrase comporte donc plusieurs niveaux de subordination.

II. Lexique et compréhension lexicale

1. Formation de « désintégration »

Le mot comporte la base intégr-, qui renvoie au fait de former un tout, le préfixe dés-, qui marque ici un mouvement inverse ou une destruction, et le suffixe nominal -ation, associé à l’action ou à son résultat. On peut décrire la construction par le verbe désintégrer, puis la formation du nom d’action ; on peut aussi reconnaître le rapport entre intégration et son contraire préfixé.

Le sens est celui d’une perte de cohésion, d’une dislocation ou d’une destruction du tout. Dans le discours, la menace nucléaire et la ruine des liens humains se renforcent : le mot porte une menace matérielle, mais aussi historique et politique. La séquence initiale de la base ne doit pas être isolée comme un second préfixe négatif indépendant.

2. La surenchère de désespoir

La surenchère consiste à aller plus loin qu’une position déjà affirmée, comme si l’intensification pouvait lui donner davantage de force. Dans le passage, elle désigne le fait de pousser le désespoir jusqu’au refus des valeurs et à la revendication d’un droit à l’indignité. Le malheur historique devient alors un motif pour ne plus se reconnaître d’obligation.

Camus distingue la compréhension de cette tentation et son approbation. Reconnaître les raisons du désespoir n’interdit pas de combattre le nihilisme. Le texte refuse ainsi de convertir la catastrophe subie en permission de tout abandonner.

3. L’arche d’alliance et la progression du texte

a. L’expression renvoie à un héritage biblique : l’Arche d’alliance est associée au pacte entre Dieu et son peuple et à la conservation des tables de la Loi. Définition de l’Académie française. Chez Camus, elle devient l’image d’un lien à reconstruire entre les humains. Le contexte de catastrophe lui donne aussi une valeur de sauvegarde. Il faut éviter de la réduire littéralement au bateau de Noé : ce sont deux références bibliques distinctes, même si l’idée de protection peut entrer en résonance.

b. Deux éléments préparent cette image finale. D’abord, le métier d’écrivain est rattaché à une communauté et à une vocation de rassemblement ; le mensonge et l’asservissement sont au contraire décrits comme des forces de séparation. Ensuite, la tâche de la génération est définie comme une défense de ce qui permet au monde de tenir : dignité, paix libre et rapprochement du travail et de la culture. L’image finale rassemble ces exigences dans une alliance qui doit être commune plutôt que réservée à un groupe.

III. Réflexion et développement : notre époque réinvente-t-elle l’engagement ?

S’engager consiste à lier sa conduite à une cause dont on accepte de répondre. Cette exigence peut prendre des formes très différentes : écrire, soigner, témoigner, militer ou protéger une personne. Dans son discours, Camus rattache le métier d’écrivain à la vérité, à la liberté et à une histoire partagée. Les formes contemporaines de mobilisation semblent parfois éloignées de cette figure publique de l’intellectuel. Il faut pourtant distinguer le changement des moyens et des causes de la transformation de ce qui fait la valeur d’un engagement.

Les outils numériques modifient d’abord les possibilités d’agir ensemble. Une pétition peut circuler rapidement, un témoignage rencontrer des lecteurs éloignés et une collecte réunir des contributions dispersées. Il n’est plus toujours nécessaire d’appartenir d’emblée à une organisation durable pour participer à une action. Cette souplesse peut donner une place à des voix qui disposeraient de peu d’accès aux lieux habituels de la parole publique.

La mobilisation peut aussi se construire autour d’une expérience vécue ou d’un problème déterminé, plutôt que d’une adhésion globale à un projet politique. Défendre l’accès à un lieu, faire reconnaître une violence ou préserver un milieu de vie rassemble parfois des personnes qui ne partagent pas toutes les mêmes convictions. L’engagement se présente alors comme une coopération limitée mais concrète. Cette forme peut favoriser l’action, à condition de permettre une discussion sur les buts et les moyens.

Cependant, l’accès à la parole ne garantit pas sa justesse. Une information mensongère peut circuler aussi vite qu’une alerte fondée ; la visibilité peut devenir une récompense recherchée pour elle-même. La multiplication des prises de position ne suffit donc pas à établir une intensification de la responsabilité. L’exigence formulée par Camus, celle de ne pas mentir sur ce que l’on sait, conserve ici toute sa force : soutenir une cause ne dispense pas d’examiner les faits utilisés pour la défendre.

La brièveté d’une mobilisation peut également rencontrer les besoins du temps long. Relayer une information constitue parfois une aide réelle, mais ne remplace pas automatiquement l’accompagnement, l’organisation ou le soin. Une personne qui assure régulièrement une présence auprès d’autrui peut être profondément engagée sans se rendre publiquement visible. Il serait donc injuste de réduire les formes actuelles à ce qui laisse le plus de traces dans l’espace médiatique.

La littérature permet de penser cette continuité. Dans La Peste, Camus représente la lutte contre un mal collectif à travers des tâches répétées et une solidarité qui ne garantit pas une victoire définitive. Cette forme d’engagement ne repose pas seulement sur un discours héroïque : elle demande de faire ce qui est possible avec d’autres. Le discours de Suède reprend une exigence comparable en donnant à une génération la tâche de préserver les conditions d’un monde habitable, plutôt que la certitude de le recréer de fond en comble.

De nouvelles causes ou de nouveaux périls peuvent donc renouveler l’engagement sans abolir ses critères. La protection des milieux de vie, par exemple, conduit à prendre en compte des effets éloignés et des personnes qui ne participeront que plus tard aux conséquences de nos choix. Elle étend le cercle de la responsabilité, mais retrouve une question déjà présente chez Camus : comment empêcher la destruction sans accepter de sacrifier la liberté au nom du salut ?

Notre époque réinvente ainsi des manières de se rassembler, de rendre une expérience visible et de partager une action. Elle ne rend pas caduques les exigences de vérité, de durée et de respect des personnes. Le renouvellement devient fécond lorsqu’il permet à davantage de personnes d’agir avec des raisons et d’assumer les effets de leurs actes. L’engagement se transforme alors dans ses formes, tout en conservant ce qui le distingue d’une simple prise de position : une responsabilité tenue dans le monde commun.