CRPE français 2023, groupe 3 : corrigé sur Sarraute et le jugement artistique

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Proposition de correction non officielle. CRPE 2023, groupement académique 3. Français, durée : 3 heures. Cette variante mentionne en couverture le concours externe. Support : extrait autobiographique d’Enfance de Nathalie Sarraute, consacré à la lecture de Rocambole.

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I. Étude de la langue

1. Les trois pronoms en gras

L’ est un pronom personnel neutre, forme élidée de le, employé comme attribut du sujet par l’intermédiaire du verbe être. Il reprend la qualité d’être parfait, précédemment attribuée aux personnages. La forme demeure invariable même si le sujet est pluriel : le pronom ne remplace pas plusieurs personnes, mais une propriété.

Y est un pronom personnel adverbial, complément de l’adjectif attachée. Il reprend les personnages auxquels la narratrice était liée : elle était attachée à ces êtres. Sa présence dans une phrase construite avec être n’en fait pas un complément du verbe de lieu.

Le, devant méritaient, est un pronom personnel neutre, COD de ce verbe. Il reprend l’idée d’un salut ou d’un retournement favorable survenant au dernier moment. Le référent est à retrouver dans la situation racontée, non dans un seul nom immédiatement voisin. Cette forme neutre ne s’accorde pas au pluriel avec les personnages qui espèrent être sauvés.

2. Orthographe de « même »

Dans la première citation, mêmes est un adjectif qui renforce l’identification des personnages aux qualités énumérées. Il porte sur plusieurs noms et prend donc le pluriel. L’idée est que les héros paraissent incarner ces qualités elles-mêmes ; il ne s’agit pas de l’adverbe invariable qui signifierait y compris.

Dans moi-même, l’adjectif est joint au pronom personnel tonique par un trait d’union et marque une insistance sur la personne. Il reste au singulier parce que le pronom désigne ici une seule personne. Le pluriel du groupe qui précède ne commande pas son accord.

3. Accord de « se dégage »

Le sujet est le groupe nominal une forte odeur de renfermé, de moisi, placé après le verbe. Son noyau est féminin singulier ; le verbe est donc à la troisième personne du singulier.

Le groupe qui désigne les tiroirs indique au contraire l’origine de l’odeur. La forme initiale des correspond ici à la préposition de suivie de l’article les. La position de ce groupe devant le verbe ne lui donne pas la fonction sujet. En rétablissant l’ordre habituel, on obtient une odeur qui se dégage des tiroirs.

4. Ponctuation récurrente

Les points de suspension reviennent dans l’ensemble de l’extrait. Ils rendent sensibles les interruptions, les reprises et l’inachèvement d’une pensée qui retrouve l’intensité d’une lecture enfantine. Ils peuvent laisser une attente sans réponse, suspendre un événement ou faire passer d’un mouvement intérieur à une parole extérieure.

Leur usage contribue aussi au rythme : l’expérience n’est pas racontée comme une suite entièrement ordonnée après coup. La voix semble chercher, hésiter, se reprendre et revivre ce qu’elle évoque. Les suspensions ne signifient donc pas uniquement qu’un passage aurait été supprimé par l’éditeur du sujet.

5. Temps, modes et emplois des formes en gras

Faites défiler le tableau horizontalement pour consulter toutes les colonnes.

FormeIdentificationEmploi
« est arrivé »Passé composé de l’indicatif, troisième personne du singulier, dans une tournure impersonnelleIl rappelle un événement déjà survenu aux personnages dans l’univers de lecture et dont le souvenir nourrit l’inquiétude présente.
« espérais »Imparfait de l’indicatif, première personne du singulierIl restitue l’état intérieur durable de l’enfant dans cette expérience passée, sans en délimiter l’achèvement.
« se produirait »Conditionnel présent, troisième personne du singulierFutur dans le passé : le retournement est attendu depuis le moment passé de l’espoir. La suite dément cette attente.

Le sujet de ce qui se produirait reste suspendu dans la formulation. Il faut comprendre l’événement salvateur attendu, sans présenter une reformulation explicative comme un mot effectivement écrit dans cette proposition.

6. Nature et fonction de deux adjectifs

Prudents est un adjectif qualificatif, épithète du nom gens, masculin pluriel. Il appartient à une série d’expansions qui décrivent l’entourage réel selon le regard dépréciatif de l’enfant absorbée dans son roman.

Parcimonieux est un adjectif qualificatif, attribut du sujet tout, après le verbe être. Il est au masculin singulier, même si sa terminaison ne le distingue pas ici du pluriel. Il ne qualifie pas grammaticalement le nom gens et n’est pas un adverbe de manière.

7. Relation entre les deux propositions

a. Les deux propositions sont indépendantes et juxtaposées, séparées par une virgule. La juxtaposition laisse implicite la relation argumentative : le jugement sur la qualité du texte sert à disqualifier celui qui l’a écrit.

b. On peut expliciter la conclusion ainsi : C’est de la camelote, donc ce n’est pas un écrivain.

Le connecteur donc exprime la conséquence dans le raisonnement du père. Une autre lecture pourrait présenter la dévalorisation de l’auteur comme l’explication du mauvais texte, avec un connecteur causal ; il faut alors assumer ce changement d’orientation de l’argument. La réécriture ci-dessus suit l’ordre de la conclusion tirée du jugement initial.

II. Lexique et compréhension lexicale

1. Deux synonymes de « sarcasmes »

On peut proposer railleries et moqueries mordantes. Le mot implique une ironie agressive ou blessante ; une simple remarque défavorable ne rendrait pas toute sa force. Le père ne se contente pas d’exprimer une préférence : il rabaisse l’œuvre et son auteur.

2. Les voix venues d’un autre monde

Il s’agit des voix de l’entourage qui appelle la jeune lectrice pour le repas et attend qu’elle réponde. Elles appartiennent donc au monde quotidien, non à celui des personnages du roman.

La formule inverse pourtant le partage habituel : pour l’enfant, le monde où elle est engagée avec les héros est devenu le milieu de référence. Les adultes apparaissent éloignés de cette expérience, limités à des préoccupations jugées petites. Le changement des repères de lieu et l’opposition entre l’univers romanesque et la maison manifestent cette immersion. Ces voix ne sont pas littéralement surnaturelles : elles sont étrangères au monde qu’elle habite par l’imagination.

3. L’intensité de la lecture

Un premier ensemble lexical est celui des émotions extrêmes. Le bonheur, la peur, l’angoisse et la souffrance se succèdent. Le lecteur ne reçoit pas les péripéties avec distance : il est affecté par le danger, le sauvetage provisoire et la perte des personnages.

Un deuxième ensemble est celui des épreuves corporelles et des périls. L’accumulation des violences et des dangers, ainsi que les mouvements par lesquels la narratrice entre dans le livre, donne à la lecture la valeur d’une action vécue. La première personne du pluriel la réunit aux héros : leur salut ou leur mort semble engager une partie d’elle-même. Le lexique ne décrit donc pas seulement la richesse du décor ; il rend sensible une participation intense.

III. Réflexion et développement : une œuvre peut-elle être sans intérêt de façon absolue ?

Dire qu’un livre ne nous intéresse pas exprime une expérience ; déclarer qu’il est définitivement sans intérêt prétend juger pour tous les lecteurs possibles. Dans l’extrait d’Enfance, l’opposition entre le père et la jeune lectrice rend cette différence manifeste. Ce que l’adulte disqualifie lui procure un bouleversement dont il ne semble pas mesurer la portée. Peut-on pour autant refuser toute critique d’une œuvre ? Il faut distinguer la possibilité d’un jugement argumenté et la prétention à clore toute expérience future.

Le jugement du père est d’abord fragilisé par son rapport au texte. Il affirme ne pas en avoir lu une ligne, puis relaie ce qu’on dit de ses maladresses. Sa condamnation repose ainsi sur une réputation et un principe de distinction, plutôt que sur l’examen personnel qu’elle semble supposer. La scène montre le risque d’un verdict qui transforme le prestige du juge en preuve de ce qu’il affirme.

L’expérience de l’enfant lui oppose une autre valeur. La lecture lui donne des émotions, des attentes et des figures auxquelles se lier. Les détails matériels du livre importent moins que la force du mouvement qui l’entraîne. On ne peut donc mesurer l’intérêt d’une œuvre à une seule propriété stylistique sans examiner ce qu’elle rend possible pour un lecteur. Une maladresse réelle n’empêche pas nécessairement la naissance d’un imaginaire ou d’un désir de lire.

Cette pluralité ne signifie pas que toutes les appréciations soient également justifiées. On peut analyser une répétition, une incohérence, la pauvreté d’un personnage ou la banalité d’un procédé. La discussion critique devient précise lorsqu’elle identifie son objet et ses critères. Elle se distingue alors de la formule qui déclare l’absence absolue d’intérêt sans dire ce qui a été examiné ni ce qui est attendu.

Les attentes peuvent d’ailleurs différer. Un récit apprécié pour son suspense ne prétend pas toujours offrir le même travail de langue qu’un poème ; un document artistique peut avoir un intérêt historique sans produire une forte émotion esthétique. Le jugement gagne à expliciter la dimension qu’il évalue. Il n’a pas à louer une œuvre sous tous les rapports pour reconnaître qu’un autre regard pourrait y trouver quelque chose.

Le contexte modifie aussi l’expérience. Un livre difficile peut devenir accessible après d’autres lectures ; un texte admiré dans l’enfance peut ensuite sembler mécanique. Cette transformation n’oblige pas à déclarer faux le premier plaisir ou définitif le second rejet. Elle montre que la rencontre entre une œuvre et un lecteur possède une histoire. Dans « L’Albatros » de Baudelaire, le contraste entre la puissance de l’oiseau en vol et sa maladresse sur le pont fournit, à une autre échelle, une image de la dépendance d’une appréciation à ses conditions.

On peut néanmoins maintenir un jugement fortement négatif. Reconnaître des intérêts possibles n’interdit pas de critiquer une représentation dégradante ou une construction défaillante. La réserve porte sur le saut qui conduit de raisons déterminées à l’affirmation qu’aucune personne, à aucun moment et sous aucun rapport, ne pourra rien recevoir de l’œuvre. Une telle affirmation dépasse ce qu’une expérience singulière ou même un examen informé permet ordinairement d’établir.

L’extrait de Sarraute invite ainsi à laisser la critique ouverte à la rencontre. L’enthousiasme de l’enfant ne devient pas une preuve de perfection artistique ; le dédain du père ne suffit pas davantage à annuler son expérience. On peut discuter l’intérêt d’un livre avec exigence, à condition de préciser ses raisons et de reconnaître les limites de son verdict. La formule la plus juste distingue alors une appréciation argumentée d’une condamnation prononcée pour tous et pour toujours.