CRPE français 2024, groupe 3 : corrigé du sujet Julien Sandrel
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Proposition de correction non officielle. CRPE 2024, groupement académique 3, épreuve écrite disciplinaire de français, durée : 3 heures. La page des codes de ce sujet mentionne l’externe public et privé ainsi que le premier concours interne public ; sa couverture comporte une présentation générale des voies du CRPE. Le texte étudié est extrait de Merci, Grazie, Thank You de Julien Sandrel (2022).
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I. Étude de la langue
1. Les accords de « seuls » et « spécialisée »
Dans « que seuls partagent les vrais passionnés », seuls est un adjectif au masculin pluriel. Il s’accorde avec les vrais passionnés, sujet inversé du verbe partagent. Le pronom relatif que reprend « ce mélange de flamme extatique et de joie enfantine » et est complément d’objet direct de partagent ; il ne commande pas l’accord de seuls.
Dans « Camille m’explique s’être spécialisée », spécialisée est le participe passé du verbe pronominal se spécialiser, dans l’infinitif passé s’être spécialisée. Il s’accorde avec le sujet sous-entendu de cet infinitif, Camille, féminin singulier : -ée. Le pronom m’ est complément de explique et n’intervient pas dans cet accord.
2. Mode et temps des groupes verbaux soulignés
Faites défiler le tableau horizontalement pour consulter toutes les colonnes.
| Groupe verbal | Mode et temps | Sens dans le passage |
|---|---|---|
| « a fallu » | Indicatif passé composé du verbe impersonnel falloir. | L’abandon de l’ancien atelier est présenté comme une nécessité survenue dans le passé. |
| « partirait » | Conditionnel présent. | Sans la récupération par Camille, ce bois finirait au feu : l’issue est envisagée sous une condition. |
| « savent » | Indicatif présent. | La narratrice porte un jugement actuel et général sur ce que les fabricants ne perçoivent pas. |
| « se marieront » | Indicatif futur simple. | Les matières et les techniques sont envisagées dans l’assemblage à venir. |
3. Fonction des deux groupes soulignés
« Deux heures absolument délicieuses » est complément d’objet direct de passe dans la construction « passer du temps ». On peut demander « Je passe quoi ? » ou remplacer le groupe par un pronom : « Je les passe à ses côtés. » L’adjectif délicieuses qualifie les heures vécues, sans changer cette fonction.
« À ses côtés » est un complément circonstanciel qui situe la scène auprès de Camille, avec une valeur de proximité et d’accompagnement. On peut le déplacer : « À ses côtés, je passe deux heures absolument délicieuses », ou le supprimer sans enlever l’objet du verbe : « Je passe deux heures absolument délicieuses. »
4. Le groupe « une haute couture du meuble qu’il faut à tout prix préserver »
Le nom noyau est couture. Il reçoit trois expansions. Haute est un adjectif qualificatif, épithète de couture. Du meuble est un groupe prépositionnel, complément du nom couture : il transpose le vocabulaire de la mode dans l’ébénisterie. Qu’il faut à tout prix préserver est une proposition subordonnée relative, expansion de l’ensemble nominal centré sur couture ; qu’ y est complément d’objet direct de préserver. Le sens confirme ce rattachement : la narratrice veut préserver cet art du meuble, pas seulement un meuble particulier. Dans la relative, il faut est une construction impersonnelle et à tout prix exprime l’insistance.
5. Les propositions subordonnées
La phrase contient deux subordonnées à verbe conjugué. « Dont les gros fabricants ne veulent pas » est une proposition subordonnée relative qui complète « ce bois ». Le pronom relatif dont reprend de ce bois dans la construction « ne pas vouloir de quelque chose » ; il est complément du verbe veulent. « Parce qu’il est trop sinueux » est une subordonnée conjonctive circonstancielle de cause, rattachée à ne veulent pas : elle explique ce refus. Il renvoie au bois.
« Travailler le bois brut déclassé » est le groupe infinitif complément du verbe aime ; comme son sujet est celui de aime, on ne l’ajoute pas aux deux subordonnées à verbe conjugué demandées ici.
6. Forme passive, négative et interrogative
« Ne suis-je pas fascinée par la grâce naturelle des pièces qu’elle propose ? »
Le complément d’objet direct me de la phrase initiale devient le sujet je ; l’ancien sujet devient le complément d’agent introduit par par. La négation encadre l’auxiliaire suis dans l’interrogation avec inversion. Fascinée s’accorde au féminin singulier avec je, qui désigne Gina, la narratrice. La relative « qu’elle propose » reste attachée à pièces.
II. Lexique et compréhension lexicale
1. Formation d’« irremplaçable »
L’adjectif remplaçable est formé sur le verbe remplacer, avec le suffixe -able, qui exprime la possibilité : ce qui peut être remplacé. Le préfixe négatif in- s’ajoute ensuite ; devant r, sa forme devient ir-, d’où ir-remplaçable. Dans le passage, le contact avec le bois n’a pas d’équivalent qui pourrait s’y substituer pour la narratrice. La graphie ç conserve le son [s] devant a.
2. Formation et sens de « dégauchisseuse »
On reconnaît dans dégauchisseuse le verbe dégauchir, lié à gauche au sens ancien de « de travers », et le suffixe -euse, fréquent dans les noms de machines qui accomplissent une action. La série « varlope, scie, dégauchisseuse raboteuse, ciseaux à bois » montre qu’il s’agit d’un outil de travail du bois, et non d’une personne. Une dégauchisseuse sert à dresser une face d’une pièce de bois pour obtenir une surface plane, qui pourra servir de référence aux opérations suivantes. Une raboteuse règle ensuite l’épaisseur ; les deux fonctions peuvent être réunies dans une même machine. Le contexte permet l’hypothèse, que confirme la description du fabricant SCM.
3. Deux expressions en contexte
L’enthousiasme « chevillé au corps » de Camille est profondément ancré en elle : la passion de son métier semble inséparable de sa personne, comme fixée par une cheville. L’image prolonge le vocabulaire du travail manuel et explique pourquoi la narratrice reconnaît chez la jeune femme une énergie proche de la sienne.
Dans « ses veines », ses renvoie au bois, non à Camille. Les veines sont les lignes visibles de sa matière ; la narratrice y imagine des pulsations, comme si ce matériau possédait un battement vivant. La métaphore rend sensible son rapport charnel au bois. Elle ne décrit pas un phénomène biologique réel à l’intérieur des planches.
III. Plaidoyer en faveur du travail manuel
Nous tenons entre nos mains des objets dont nous oublions souvent la fabrication : une table stable, une porte qui ferme, un vêtement réparé. Leur présence paraît naturelle tant qu’ils fonctionnent. Le texte de Julien Sandrel rappelle le travail nécessaire pour les créer et les entretenir. Gina voit dans les pièces de Camille de la beauté, du temps et une connaissance du bois. Le travail manuel mérite d’être défendu pour ce qu’il produit, pour les savoirs qu’il exige et pour la place qu’il peut donner à chacun dans la vie collective.
Il rend d’abord des services concrets. Une chaise bien assemblée supporte des années d’usage ; un meuble réparé continue de servir au lieu d’être jeté. Camille choisit des morceaux de bois déclassés dont les grands fabricants ne veulent plus. Les défauts de ces pièces deviennent la matière d’un autre projet. Cette pratique ne supprime pas à elle seule le gaspillage, mais elle montre qu’une ressource peut retrouver un usage grâce au regard et au geste de l’artisane. Entretenir et transformer l’existant est une compétence précieuse lorsque les matières et l’énergie ont un coût.
Ce travail mobilise aussi l’intelligence. L’ébéniste doit connaître les essences, anticiper leur résistance, mesurer, tracer, choisir une technique d’assemblage et corriger un geste avant qu’une erreur ne compromette la pièce. Gina insiste sur la minutie nécessaire pour manier des machines sans se blesser. L’effort n’est ni pure force physique ni répétition aveugle : il unit observation, calcul, décision et expérience. Dans Le Compagnon du tour de France de George Sand, Pierre Huguenin, menuisier, conçoit un escalier dont l’architecte reconnaît l’intelligence et le goût après avoir d’abord sous-estimé son auteur. Le roman met en scène un préjugé tenace : on attribue volontiers la pensée à celui qui dessine ou commande, moins à celui qui sait réaliser.
Le geste peut être créateur. Camille ne cherche pas seulement à rendre le bois utilisable ; elle conserve les aspérités et les marques du temps. Une planche irrégulière appelle alors une forme différente d’un modèle produit en série. Gina parle de « haute couture du meuble » pour dire la précision et la singularité de ce travail. Même lorsqu’un objet doit répondre à une fonction ordinaire, sa fabrication laisse place au choix d’une matière, d’une ligne et d’une finition. Reconnaître cette part de création n’oblige pas à déprécier l’industrie : elle permet de voir ce que la main et le jugement de l’artisan apportent à certaines pièces.
Le travail manuel se transmet. Monsieur Colbert a appris l’ébénisterie à Gina et lui a donné sa chance dans un métier que des clients réservaient alors aux hommes. L’atelier de Camille prolonge cette histoire, tout en inventant d’autres façons de travailler le bois. Une compétence ne naît pas de l’admiration seule : elle demande du temps auprès de personnes qui montrent, corrigent et laissent essayer. Les formations professionnelles et l’apprentissage offrent cette rencontre entre savoir expliqué et geste éprouvé. Ils peuvent ouvrir des voies de réussite à des personnes dont les capacités seraient mal reconnues par une seule forme d’évaluation scolaire.
Défendre le travail manuel implique enfin de défendre ceux qui l’exercent. Louer la beauté des objets tout en acceptant des conditions dangereuses ou des rémunérations insuffisantes serait contradictoire. Gina évoque le bruit des machines, les risques de blessure et le temps consacré à une pièce. Une reconnaissance réelle suppose des équipements adaptés, une formation solide, des prix qui rémunèrent le travail et une attention aux possibilités d’accès au métier. L’histoire de Gina rappelle aussi que le talent ne doit pas être écarté par un préjugé de sexe.
Le travail manuel est donc utile, savant et inventif. Il relie un projet à la matière résistante du monde, puis laisse un objet dont d’autres pourront se servir. Le préserver ne consiste pas à idéaliser le passé : c’est donner aux artisans d’aujourd’hui les moyens de transmettre leurs gestes, d’innover et de vivre dignement de ce qu’ils font. Le regard de Gina sur Camille nous invite à voir, derrière chaque pièce achevée, une personne qui a appris, choisi et travaillé.