CRPE bac + 5 2026 : corrigé de français, groupement 1, texte d'Amin Maalouf
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Proposition de correction non officielle. Le sujet de français du CRPE 2026, groupement académique 1 propose un extrait du Périple de Baldassare d’Amin Maalouf. Après avoir perdu trois cahiers, le narrateur se demande pourquoi il continue à écrire alors que les livres et les vies peuvent disparaître. Cette épreuve de trois heures relève du concours externe bac + 5 ainsi que des autres voies communes inscrites sur le PDF : externe spécial langue régionale, troisième concours, second concours interne et interne spécial langue régionale.
Sujet officiel · Annales du CRPE
I. Étude de la langue — 8 points
1. Nature et fonction des quatre éléments soulignés
- « un cahier de feuilles cousues » est un groupe nominal, complément d’objet direct de « se procurer » : le narrateur se procure quoi ? un cahier. À l’intérieur du groupe, « cousues » est un participe passé employé comme adjectif, épithète de « feuilles », avec lequel il s’accorde au féminin pluriel.
- « dont » est un pronom relatif qui reprend « un cahier de feuilles cousues ». Dans la proposition relative, il équivaut à « de ce cahier » : le narrateur en noircit « la toute première page ». Sa fonction est complément du nom « page », et non complément d’objet direct de « noircis ».
- « en cet instant » est un groupe prépositionnel, complément circonstanciel de temps de « noircis ». Il situe l’écriture au moment même où le narrateur parle.
- « sûr » est un adjectif qualificatif, attribut du sujet « je » par l’intermédiaire du verbe « suis ». La proposition « que je continuerai » complète l’adjectif et précise l’objet de son incertitude.
2. Délimitation et nature des propositions
Dans « Le premier cahier, qui racontait le commencement de mon périple, s’est perdu lorsque je dus quitter Constantinople à la hâte », on distingue :
- « Le premier cahier […] s’est perdu » : proposition principale. Elle porte l’événement central ; les deux autres propositions s’y rattachent.
- « qui racontait le commencement de mon périple » : proposition subordonnée relative, introduite par qui, qui complète « le premier cahier ».
- « lorsque je dus quitter Constantinople à la hâte » : proposition subordonnée conjonctive circonstancielle de temps, introduite par lorsque, qui situe la perte du cahier. Quitter est ici un infinitif régi par « dus » et n’ouvre pas une proposition personnelle supplémentaire.
3. Temps, mode et voix des trois formes soulignées
- « brûle » dans « que ce cahier survive ou qu’il brûle » : présent du subjonctif, voix active. L’alternative laisse ouverts les deux sorts possibles du cahier ; le mot introducteur que appelle ici le subjonctif.
- « j’écrirai » : futur simple de l’indicatif, voix active. Malgré l’incertitude sur le cahier, le narrateur affirme sa décision de continuer à écrire.
- « s’était déclaré » : plus-que-parfait de l’indicatif, forme pronominale de sens actif. L’incendie a commencé avant que le narrateur ne soit contraint de se cacher. Cette forme ne décrit pas une action subie d’un agent exprimé.
4. Mise au pluriel des mots soulignés
« Dans notre magasin de Gibelet, lorsque nous devions parfois jeter au feu de vieux livres pourrissants et décomposés, nous ne pouvions nous empêcher de songer un instant avec tendresse aux malheureux qui les avaient écrits. »
Les deux je deviennent nous, d’où devions, pouvions et nous empêcher. Livre devient livres, entraînant les accords vieux, pourrissants et décomposés ; l’article prend la forme de devant l’adjectif pluriel antéposé « vieux ». Au malheureux devient aux malheureux. Le pronom l’ reprend désormais plusieurs livres sous la forme les ; placé avant « avaient écrits », il commande l’accord du participe passé écrits au masculin pluriel. Le possessif mon devient notre : plusieurs personnes peuvent partager un seul magasin.
II. Lexique et compréhension lexicale — 3 points
1. Trois expressions en contexte
a. « Non sans volupté » : Baldassare éprouve un plaisir sensible et profond en noircissant la première page du nouveau cahier. La tournure négative atténuée signifie ici « avec un certain plaisir », non l’absence de plaisir.
b. « Mortel oublieux de la mort » : il se reproche de reprendre l’écriture comme si son œuvre pouvait durer toujours, malgré la perte des trois premiers cahiers et l’incendie de Londres. L’allusion à Sisyphe associe la répétition de son geste à une conscience douloureuse de sa fragilité ; oublieux garde une part d’ironie, puisqu’il pense justement à la mort.
c. « Populace écervelée » : l’expression désigne une foule que la peur et la rumeur rendent incapable de jugement réfléchi. Dans Londres en flammes, certains pourraient s’en prendre au narrateur pour sa seule qualité d’étranger et le soupçonner d’être « papiste ». Le terme est dépréciatif et exprime le danger qu’il perçoit ; il ne décrit pas une catégorie sociale neutre.
2. Mots de la même famille
- Culpabilité : coupable, culpabiliser, culpabilisation. Ils renvoient à la faute, à l’attribution de cette faute ou au sentiment qu’elle provoque.
- Furie : fureur, furieux, furieusement. Ils expriment la violence de la colère ou une intensité proche ; les variations de forme ne les font pas sortir de la même famille lexicale.
III. Réflexion et développement — 9 points
Baldassare a perdu les cahiers dans lesquels il racontait ses voyages. L’un a disparu à Constantinople, un autre à Chio, le troisième peut-être dans l’incendie de Londres. Il sait désormais qu’une page écrite n’est pas à l’abri du feu. Pourtant, il achète un quatrième cahier et annonce qu’il écrira, qu’il survive ou qu’il brûle. Pourquoi consigner ses expériences si l’écriture ne garantit ni la conservation des souvenirs ni la renommée de leur auteur ?
Écrire permet d’abord de garder une trace que la seule mémoire ne conserve pas avec la même précision. Un voyageur qui note les étapes d’un itinéraire, les paroles entendues et les réactions éprouvées pourra retrouver plus tard ce qu’il aurait autrement confondu. Chez Maalouf, les cahiers contenaient des projets, des angoisses, des impressions de villes et de personnes. Même lorsqu’ils ont disparu, leur rédaction a obligé Baldassare à prêter attention à ce qu’il vivait. La valeur de l’écrit ne commence donc pas le jour où quelqu’un le relit : elle tient aussi au regard que son auteur porte sur le présent pendant qu’il le décrit.
Cette attention peut conduire à mieux comprendre une expérience. Après l’incendie, le narrateur passe d’un vieux livre qu’il jetait au feu à sa propre disparition possible. Il reconnaît soudain que la mort de l’auteur inconnu parle de la sienne. Ce mouvement ne serait pas aussi clair s’il se bornait à énumérer les événements de la journée. Raconter fait apparaître des liens entre des souvenirs, des peurs et des choix. Un journal peut ainsi devenir un lieu de réflexion : écrire « j’ai eu peur » ne suffit pas, mais chercher de quoi l’on avait peur peut modifier la manière de vivre la suite.
L’écrit peut également être adressé à d’autres. Une lettre ou un témoignage transmet une expérience que le destinataire n’a pas vécue. Le Journal d’Anne Frank montre combien des pages rédigées au milieu du danger peuvent donner à lire une voix singulière au-delà de la vie de leur autrice. Ce cas extrême ne signifie pas que tout carnet privé doit être publié. Il rappelle simplement que le récit d’une personne peut devenir pour autrui une manière de comprendre une situation historique, un sentiment ou une décision. Baldassare pense lui aussi aux voyageurs et aux chroniqueurs qui l’ont précédé lorsqu’il commence son cahier.
Cependant, mettre par écrit n’est pas une garantie de vérité. Le souvenir peut être incomplet ; la fierté et la prudence peuvent amener à se taire. Baldassare le reconnaît lorsqu’il dit avoir voulu raconter même ce qu’il était tenté de cacher. Un auteur peut choisir des épisodes qui le montrent sous un jour favorable, oublier ceux qui résistent à son récit, ou reprendre plus tard ses notes en leur donnant un sens qu’elles n’avaient pas sur le moment. Le carnet gagne à être relu avec cette lucidité : il est une trace située, non le double exact d’une vie.
La perte possible des cahiers rend enfin plus nette la différence entre écrire pour laisser un monument et écrire pour continuer à vivre. Baldassare s’interroge sur les livres et la renommée si le monde peut s’embraser. Sa réponse n’est pas une preuve que son quatrième cahier sera sauvé. C’est une décision prise malgré l’absence de garantie. Le geste d’écrire lui permet de reprendre une action ordinaire après la catastrophe, de donner une suite à ce qu’il a traversé et de ne pas abandonner la parole au seul désastre. Il ne vainc pas la mort par une promesse de durée ; il refuse qu’elle annule d’avance toute valeur à son effort présent.
Mettre par écrit ses expériences peut ainsi servir à se souvenir, à réfléchir, à transmettre et à poursuivre une vie bouleversée. Ces intérêts varient selon le texte et son lecteur ; ils n’exigent ni publication ni célébrité. L’histoire des cahiers perdus de Baldassare le montre avec force : même fragile, une page peut aider celui qui l’écrit à regarder ce qu’il vit et à décider comment il entend continuer.