G2E 2024 : corrigé de composition française
Aller à un exercice ou une partie
Proposition de corrigé — non officielle. Concours G2E, session 2024, composition française, citation de Le Clézio, durée 3 h 30.
Télécharger ce corrigé en PDF · Ouvrir le sujet officiel · Télécharger une copie du sujet · Retrouver les annales
Écrire et communiquer : le pouvoir de faire croire
Le sujet invite à discuter le propos de Le Clézio à partir des Liaisons dangereuses, de Lorenzaccio et des essais d’Hannah Arendt. Il associe deux activités très larges à une capacité de manipulation apparemment illimitée. Or rendre un discours crédible ne revient ni à convaincre tout destinataire ni à pouvoir abolir durablement les faits. Comment la puissance persuasive de la parole et de l’écriture peut-elle se retourner en illusion, puis devenir un moyen de dévoilement ?
I. La communication peut fabriquer une apparence à laquelle le destinataire adhère
Dans le roman de Laclos, les lettres ne se bornent pas à exprimer un sentiment : elles cherchent à agir sur leur lecteur. Valmont compose une image de lui-même adaptée à Mme de Tourvel. Il utilise sa réputation, des intermédiaires et une apparence de vertu pour modifier le jugement qu’elle porte sur lui. Le destinataire interprète des signes organisés par celui qui veut le séduire. La lettre, parce qu’elle semble donner accès à une intériorité, peut devenir un instrument de tromperie particulièrement efficace.
La lettre 81 expose la formation de Merteuil à la maîtrise de ses gestes, de ses expressions et de ses discours. Elle apprend à rendre sa personne lisible selon l’image qu’elle veut produire, tout en dissimulant ses véritables intentions. La crédibilité dépend donc moins d’une sincérité que d’un travail sur les attentes sociales. Le contraste entre ce qu’elle confie à Valmont et ce qu’elle laisse voir aux autres montre qu’un même individu peut construire plusieurs versions de lui-même.
Dans Lorenzaccio, Lorenzo utilise lui aussi une réputation fabriquée. Son personnage de débauché lui permet de devenir le compagnon du duc Alexandre et d’obtenir sa confiance. La scène où il paraît incapable de soutenir un combat contribue à rassurer le duc sur son absence de danger. Communiquer inclut ici des actes et des mises en scène : l’apparence de lâcheté prépare une action meurtrière.
Arendt étudie à une autre échelle la fabrication d’images en politique. Dans Du mensonge en politique, les documents du Pentagone révèlent l’écart entre certaines informations disponibles et les représentations publiques de la guerre du Vietnam. Des rapports arrangés et une communication orientée peuvent soutenir une politique en donnant l’impression d’une progression. La persuasion peut ainsi s’appuyer sur des institutions et sur la répétition, au-delà du seul talent d’un individu.
Ces œuvres donnent donc du poids au propos : communiquer permet de sélectionner, mettre en scène et rendre plausibles des représentations. Mais elles ne justifient pas son universalité.
II. Ni les destinataires ni la réalité ne sont entièrement disponibles
Faire croire exige de connaître les dispositions de celui à qui l’on s’adresse. Merteuil et Valmont adaptent leurs stratégies aux attentes et aux vulnérabilités de leurs victimes. Leurs succès supposent des circonstances et des relais ; ils ne démontrent pas qu’un discours unique pourrait produire n’importe quelle croyance chez n’importe qui. Un soupçon, un avertissement ou une lettre rendue publique peut modifier la réception du message.
La circulation des lettres finit précisément par menacer les libertins. Ce qui servait d’instrument à distance devient une trace susceptible de révéler les intentions cachées. À la fin du roman, la réputation de Merteuil s’effondre lorsque ses pratiques sont dévoilées. L’écrit échappe donc au contrôle de son auteur : il peut atteindre d’autres lecteurs et recevoir une interprétation contraire à celle qui était recherchée.
Dans Lorenzaccio, la tromperie réussit à proximité du duc, mais l’assassinat ne produit pas la libération politique espérée. L’action individuelle ne suffit pas à mobiliser les républicains. Les avertissements de Lorenzo restent sans suite décisive, et un nouvel ordre de pouvoir s’installe. Pouvoir convaincre un homme de sa faiblesse n’est pas pouvoir faire croire à toute une cité dans les conditions nécessaires à une action collective.
La tromperie affecte également son auteur. Lorenzo ne peut retirer son masque sans difficulté : la vie menée sous cette identité transforme son rapport à lui-même. Chez Arendt, les constructions politiques peuvent aussi enfermer les décideurs dans leurs propres représentations. La manipulation n’est donc pas une souveraineté intacte exercée de l’extérieur sur des victimes passives.
Enfin, les faits opposent une résistance. Une représentation avantageuse d’une guerre ne supprime ni les pertes ni les contraintes qui compromettent les objectifs. Dans Vérité et politique, Arendt distingue les faits des opinions qui les interprètent : le débat peut être pluraliste sans que les événements deviennent arbitrairement disponibles. L’existence de témoins et de documents rend possible une confrontation entre les discours et ce qui s’est passé.
III. Écrire peut aussi rendre le lecteur capable de ne plus croire aveuglément
Laclos fait de la pluralité épistolaire un moyen de lecture critique. Un personnage ne dispose que des lettres qu’il reçoit ; le lecteur accède à des échanges contradictoires et peut comparer les intentions à leurs effets. Il devient ainsi capable de discerner une stratégie que la victime ignore. Le roman organise une fiction, mais cette fiction peut éclairer les mécanismes de la tromperie au lieu de réclamer une adhésion naïve.
Le théâtre de Musset produit un décalage semblable. Le spectateur peut observer la fabrication du personnage public de Lorenzo et entendre ses échanges avec Philippe Strozzi. La variété des scènes expose aussi les rapports de force que les discours de libération ne suffisent pas à transformer. L’œuvre met à l’épreuve la croyance en un geste héroïque capable de réparer seul un ordre politique.
Les essais d’Arendt proposent une autre résistance : prendre au sérieux le travail qui établit et conserve les faits. La publication des documents du Pentagone peut défaire une image officielle. L’écrit n’est donc pas, par nature, le contraire de la vérité ; il peut constituer la pièce grâce à laquelle un mensonge devient contestable. Cette résistance reste fragile et demande des lecteurs capables de comparer des sources.
La responsabilité du communicant consiste alors à ne pas traiter la confiance comme une faiblesse à exploiter. Expliquer des raisons, rendre une interprétation discutable et distinguer faits et opinions permettent de convaincre sans prétendre posséder une puissance illimitée sur l’autre. La littérature elle-même peut obtenir l’adhésion à une représentation tout en invitant à réfléchir à ses conditions.
Conclusion
Les œuvres du programme révèlent une forte capacité de l’écriture et de la communication à produire des apparences crédibles. Toutefois, la formule de Le Clézio devient excessive lorsqu’elle efface les conditions de réception, la circulation des traces et la résistance des faits. Communiquer peut manipuler ; écrire peut aussi dévoiler la manipulation et former un lecteur plus attentif. Ce pouvoir dépend autant des usages du discours que de la matière sur laquelle il agit.